Vendredi 13 avril 2012« 7, 4 et 8 » s’alignent en rouge sur l’afficheur lorsque j’ouvre les yeux. Réveil agréable aujourd’hui : à côté de moi, je sens le corps chaud de Chantelle qui me colle. Après le repas d’hier soir, j’ai facilement deviné qu’elle ressentait un grand besoin de compagnie. Pas forcément de sexe, non, mais plutôt de quelqu’un avec qui parler, à écouter, de la chaleur humaine autant que de la chaleur tout court. Au moment de sa cavale, elle a récupéré une maison en très mauvais état, une vieille dépendance abandonnée d’une ancienne ferme mise en location. Des fenêtres sont cassées et le toit a mal supporté les chutes de branches. Des réparations indispensables nécessiteraient la présence de personnes chez elle pendant un certain temps, chose qu’elle n’aurait pu endurer, son masque lui procurant des démangeaisons désagréables si elle le porte plus de trois heures de suite. Toujours recherchée pour ses actes de maître chanteur, elle préfère rester cachée ; certains ont gardé en mémoire la photo diffusée dans les journaux et aux informations régionales, à l’époque où la police la soupçonnait d’avoir commis plusieurs crimes… Cet incident bienvenu, qui l’a débarrassée d’une partie de son travestissement et lui a tordu la cheville, l’aura obligée à se faire voir de moi sans fard.
Je prépare un plateau avec du café, du pain fraîchement décongelé et de la confiture maison, que je remonte au lit. Chantelle déjeune rapidement, me prévenant qu’un gendarme me rendra visite ce matin. Bien sûr, elle préfère avoir quitté les lieux avant son arrivée. Son petit-déjeuner avalé, elle se rhabille donc en hâte. Elle a apporté un sac contenant ses vêtements de vieille femme, son masque et sa perruque. Ainsi équipée, elle se sauve, me promettant de revenir me voir bientôt.
Je redescends le plateau et fais disparaître les traces du passage de mon invitée. Puis je m’occupe de moi : douche, rasage et astiquage. De retour au salon, je me rends compte que mes livres prêtés la veille à Chantelle traînent toujours sur le bras du fauteuil. Je les prends pour les rapporter dans ma réserve quand j’entends une voiture s’arrêter dans ma cour. Un coup d’œil par la fenêtre me confirme qu’il s’agit de la gendarmerie annoncée. Le lieutenant vient frapper à ma porte. Tandis que je lui ouvre, il regarde les volumes que je tiens à la main.
— Ah ! Justement, je me suis commandé en urgence la collection complète. Dites-moi, quelle prolixité ! Avez-vous tout écrit ou le pseudo Double-M cache-t-il un bataillon de romanciers besognant à tour de rôle ?
— Non, Double-M, c’est moi et uniquement moi. Par hasard, mon éditeur, Marc Ménard, a les mêmes initiales, ce qui lui a donné l’idée du pseudo. Mais, au niveau de la création, j’œuvre seul, et lui s’occupe de tout le reste, ce qui représente beaucoup de travail…
Le lieutenant semble attendre quelque chose. Devinant ce qui le retient, je lui propose donc un café qu’il accepte avec plaisir.
— Avez-vous avancé dans l’enquête ?
— Non, pas vraiment. Nous essayons d’établir la liste des villageois avec qui Sabine Quelimer a eu des rapports. Mais l’inventaire s’avère long, et chaque personne que nous contactons nous en indique d’autres. Elle ne pratiquait pas que sur Plougourvest, toutes les communes environnantes sont également concernées.
— Vous soupçonnez un jaloux, comme ce gamin qui s’est battu avec son copain ? Ou sinon une jalouse, parce que je suppose qu’elle a rendu plusieurs femmes cocues…
— Oui, nous y avons pensé aussi, évidemment. Ah ! Pour information, vous aviez raison : la corde employée est en effet celle d’une guitare basse. Mes connaissances en musique sont décidément catastrophiques. Je vous rapporterai les vôtres prochainement, le laboratoire m’a dit qu’il sera inutile de les analyser. Et, pour vos chaussures, vos traces ont été relevées sur place, mais vous nous avez donné une explication valable pour justifier de leur présence en cet endroit, donc je ne vais pas vous arrêter tout de suite.
Plaisante-t-il ou a-t-il toujours des soupçons me concernant ? Car s’il décidait soudain de m’écrouer, qu’aurais-je comme argument, sinon que je ne connaissais pas la victime et que je n’avais aucune raison de la tuer. Comme disait hier le lieutenant, il est étonnant qu’elle ne m’ait jamais proposé les services qu’elle offrait à n’importe qui d’autre. D’ailleurs, aurais-je accepté ?
— Vous m’avez parlé de madame Conway, cette Anglaise qui s’est perdue par chez vous mardi, prétendant que la gendarmerie l’avait détournée par ici. Exact ?
— C’est ce qu’elle m’a raconté, en effet.
— Ces derniers jours, nous n’avons relevé aucun signalement de vaches errantes, et aucun dispositif de déviation de véhicule n’a été mis en place sur la D69 ni même dans la région. Pouvez-vous m’éclairer ?
Je reste sans voix. L’explication paraissait pourtant plausible et plaisante. Je bredouille un « Je ne sais pas, aucune idée. » Je vais dans mon bureau rechercher le bristol laissé par Lydia et le tends au lieutenant.
— Le mieux serait d’interroger directement l’intéressée. Lorsqu’elle est partie, mercredi matin, j’ai en effet constaté que sa voiture était équipée d’un GPS. Et quand je lui ai demandé pourquoi elle ne l’avait pas utilisé pour se diriger vers Rennes, elle a prétendu que celui-ci était réglé sur les routes anglaises et qu’il mettait beaucoup de temps à charger les cartes françaises. Je n’y connais rien dans ces appareils, donc je lui ai fait confiance ; d’ailleurs, quelle raison avais-je de me méfier de cette charmante femme aux qualités multiples ?
La lumière point doucement en moi : cette artiste voulait me rencontrer, venir ici pour me présenter ses dessins afin que je l’engage pour illustrer mes textes. Mais elle a dû craindre qu’en agissant sans ambages, je refuse de regarder ce dont elle était capable. Alors, elle aura inventé cet habile stratagème, se faisant inviter à boire un thé en arrivant juste à l’heure qu’il fallait, lançant la discussion sur le travail, me convainquant de lui montrer un de mes livres à partir duquel elle exécute son rapide croquis qui m’a donné l’envie d’en voir plus. Ingénieux ! Voilà une excellente idée de départ pour un bouquin… Afin de calmer le lieutenant, je lui expose mon scénario qu’il note.
— En effet, c’est plausible… Pour être honnête, hier, j’ai eu du mal à croire à cette histoire de dessinatrice perdue qui tombe par hasard sur votre ferme ; si elle est venue ici, c’était forcément volontaire. Je vais garder son numéro de téléphone ; nous appellerons cette dame pour lui demander s’il s’agit bien de cela. De toute façon, comme vous l’avez signalé, elle n’était normalement plus présente dans la région au moment du crime, donc inutile de la contraindre à retraverser la Manche pour l’interroger. Son français sera-t-il assez correct pour cela ?
— Pas vraiment. J’espère qu’un de vos gendarmes pratique l’anglais, vous éviterez les erreurs d’interprétation. À moins que, là aussi, elle ne m’ait joué la comédie et ne maîtrise parfaitement le français. Mais j’avoue que son accent est assez craquant…
Le lieutenant recopie les informations de la carte de visite dans son carnet avant de me la rendre. Comme il ne paraît pas pressé de me quitter, je lui sers une nouvelle tasse de café. Il me raconte la quantité de personnes qu’il a dû interroger jusqu’à maintenant. Mais, parmi tous les amants d’une fois de Sabine Quelimer, aucun ne semble apte à l’avoir ainsi étranglée. Ce sont soit de jeunes lycéens, soit des hommes mariés, agriculteur travaillant dans les champs, aux alentours en général. Du côté des épouses trompées, la plupart étaient au courant des aventures extraconjugales de leur moitié, mais la majorité a préféré passer l’éponge. L’une d’entre elles a même cruellement dit qu’elle considérait Sabine Quelimer comme une poupée gonflable, rien de plus. Peut-on se montrer jalouse d’une poupée gonflable ? De toute façon, dans tous les couples interrogés, mari et femme étaient ensemble à l’heure du crime. Sa tasse bue, le lieutenant me quitte, m’assurant qu’il reviendrait, au moins pour me rapporter cordes de guitare et chaussures.
La multiplication des allés et venues de ces derniers jours a fortement encrassé mon carrelage, d’habitude immaculé. Sans être un maniaque de la propreté, j’aime entretenir mon intérieur et consacre régulièrement une matinée au nettoyage, car, même rénovée, une vieille baraque se salit toute seule ; la poussière s’échappe de chaque interstice pour se déposer sur les meubles et les bibelots que l’on s’obstine à vous offrir.
Après mon époussetage, je décide d’aller au village pour me chercher le journal, afin de voir de quelle façon la presse traite cette affaire : la veille, avec Chantelle, nous avions trop à échanger pour penser à regarder les informations régionales. Même si elle est installée dans un coin de la pièce, j’allume rarement la télévision, surtout en ce moment où le choix des programmes est limité, les élections présidentielles approchant à grands pas. Quant au journal, j’ai vite abandonné l’idée d’un abonnement : quand un article sur Plougourvest est présent, il parle en général de son équipe de football ou de handball. Il semble ne rien se passer de plus ici, sinon le conseil municipal, avec la fidèle retranscription de son compte-rendu.
Je prends donc ma voiture pour me rendre à la petite épicerie, l’un des rares magasins de Plougourvest. Mais la commerçante a été dévalisée ce matin : tout le monde veut se renseigner sur le crime de Plougourvest. Elle profite de ma venue pour me demander des détails, à répéter ensuite aux clients de passage. Ce drame aura au moins le bon côté d’augmenter la fréquentation de la boutique. Je lui raconte mon réveil en sursaut par la sirène de gendarmerie, et Joseph, qui a découvert le corps ; mais l’agriculteur a déjà rapporté toute l’histoire. Je n’ai donc rien de nouveau à lui apprendre. Pourtant, la remarque de l’épicière m’étonne :
— Pour un écrivain, avoir un meurtre juste à côté de chez vous est intéressant, vous allez pouvoir le mettre dans un roman…
Je me demande ce qu’elle considère d’intéressant dans un tel meurtre : je suppose que la pauvre Sabine n’y a pas trouvé beaucoup d’intérêt…
Je me rends directement à Plouvorn. Là, je réussis à prendre le dernier quotidien restant. Alors que, d’habitude, les nouvelles de Plougourvest ne s’étendent que sur une petite dizaine de lignes dans une étroite colonne, elles occupent aujourd’hui la moitié de la page, avec une photo de l’abribus cachant la scène de crime. La gendarmerie n’a fourni que le minimum d’informations au correspondant ; j’en sais un peu plus que lui, depuis la visite du lieutenant.
De retour chez moi, j’ai l’esprit encore trop perturbé par les événements ; dans cette ambiance, impossible d’écrire la suite de mon bouquin, et il est trop tôt pour me préparer à déjeuner. Je repense à Lydia, à sa ruse pour venir me présenter ses dessins, et surtout à sa soirée passée ici ; voilà un sujet plus aguichant pour ce matin ! Dans mon traitement de texte, je crée un ouvrage parallèle et commence à rapporter les péripéties de cette femme qui s’égare dans la campagne à cause d’un GPS capricieux et de vaches vagabondes, arrivant dans une maison isolée où réside un homme qui a décidé de s’écarter de la civilisation. Les mots affluent, les idées s’emboîtent correctement : neuf mois de sevrage ne m’auront pas fait perdre mes réflexes d’écrivain pornographique. J’ajoute la perspective que ma visiteuse m’ayant en fait menti, je lui concocte une douce punition à lui infliger au cours de notre prochaine rencontre…
Je finis de déjeuner lorsque mon téléphone sonne : Marc a appris pour le meurtre et voulait savoir si tout allait bien pour moi.
— Disons qu’en tant que plus proche voisin du lieu de l’assassinat, je suis en bonne place sur la liste des suspects.
— Si jamais ils t’arrêtent, tu appelles tout de suite Boivert, le bavard1 de la boîte. C’est un crack, il te fera sortir dans l’heure, lui ou l’un de ses cow-boys !
Je note le numéro du cabinet d’avocats, espérant ne jamais avoir à m’en servir : cette équipe se montre certainement performante pour les affaires de contrats ou de droits d’auteurs, mais je doute que Marc ait jamais eu recours à eux pour défendre de supposés criminels.
— Sinon, j’ai encore un rancard sur Brest. Je passerai te voir ce soir ou demain.
Il a déjà raccroché. Je me rends alors compte que j’ai oublié de lui parler de sa bouteille de lambig et de son effet particulier sur ma mémoire.
Je profite toujours du vendredi après-midi pour aller faire mes provisions, évitant ainsi la foule du samedi. Si j’aime les salles d’attente, je supporte beaucoup moins les files qui s’allongent devant les caisses du supermarché, avec derrière vous un marmot qui s’amuse à vous pousser le caddy dans les jambes pour se venger de cette maman indigne qui lui a refusé le sac de bonbons ardemment réclamé. Le vendredi, les enfants sont en général à l’école, ou chez la nourrice, et les parents travaillent.
Direction Landivisiau : là se tiennent quelques moyennes surfaces d’une taille raisonnable. J’ai ma préférée, surtout parce qu’elle dispose d’un espace où je peux prendre tranquillement un café en observant les allées et venues de la clientèle, avec en prime une pâtisserie, certes trop sucrée, mais d’un aspect fort affriandant.
Mais la sandwicherie n’a pas renouvelé le stock de pâtisseries. Je renonce donc à ma pause gourmande sur place et rentre directement chez moi, range mes achats et me prépare un café. Je me demande si l’odeur ne va pas faire apparaître le lieutenant Dumontoir, mais je suppose qu’il doit encore interroger des lycéens fraîchement dépucelés, des maris volages ou des femmes trompées.