Jeudi 12 avril 2012-5

2710 Words
Je précise que Lydia est partie le matin pour Rennes et devait se trouver dans le ferry ou à Exeter, au moment du crime, ayant un rendez-vous à Londres aujourd’hui. Dumontoir ne prend donc même pas la peine de noter son nom. Il finit tout juste sa tasse au moment où son téléphone sonne. Après avoir raccroché, il m’explique : — Je me suis trop attardé avec vous et je dois retourner à la gendarmerie. J’ai maintenant la famille de l’adolescent qui a bénéficié hier des services de la victime à voir. Trop content de son rendez-vous, il s’en est vanté devant tous ses camarades de classe, ce qui a fâché le jeune Le Dallic qui y était passé la semaine dernière et a été jaloux de constater qu’un autre allait lui succéder. Alors, il s’est battu avec Cousquer et s’est ramassé une volée. Vous l’avez certainement remarqué tout à l’heure. — Oui, dans votre salle d’attente. Et, hier soir ? — Après la peignée qu’il s’est prise, il était puni chez lui : interdiction formelle de sortir. Ses parents sont catégoriques, il n’a pas pu s’éloigner sans qu’ils le voient. Eux sont restés dans le salon, à regarder la télé. Après cette précision, le lieutenant me quitte, me promettant de repasser rapidement. Ouaf ! Ouaf ! Mon porte-clés chien-chien me signale que c’est l’heure de ma promenade. Je dois là expliquer le “chien-chien”… Comme vous l’avez certainement constaté, je vis seul dans ma grande maison et aucun animal ne m’accompagne dans ma solitude. D’un côté, je préfère, n’ayant pas à m’inquiéter de la garde si je dois m’absenter plusieurs jours, par exemple pour participer à un salon. Mais, abusant de bons plats et avançant à grands pas dans la cinquantaine, je crains de m’empâter. Je me force donc à marcher : tous les jours, je me suis programmé une heure de balade. Et le chien-chien décide à quel moment y aller. Il s’agit d’un porte-clés électronique muni de plusieurs fonctions : enregistreur d’abord, me permettant de sauvegarder une idée qui me viendrait pendant que je me trouve loin de tout bloc-notes pour la griffonner. Ensuite, il comporte un petit logiciel si simple d’utilisation que, même moi, je parviens à m’en servir. Ainsi, aléatoirement entre seize et dix-huit heures, le programme se déclenche et lance des aboiements, tels ceux d’un chien qui réclame une sortie. J’abandonne alors mon ordinateur pour une longue balade, me faisant éliminer une partie des calories apportées par mes repas trop bien préparés. Bien sûr, chien-chien n’est pas le nom officiel de ce gadget, mais mon entourage sait à quoi ce terme correspond. Inutile de tenter de me joindre pendant cette pause, mon téléphone portable reste sur la table du salon. Zut ! J’ai laissé mes chaussures au lieutenant, afin que les techniciens effectuent le moulage des semelles pour comparaison avec les empreintes relevées sur les lieux du crime. Sans mes godillots adaptés, ma balade risque d’être salissante, surtout après la pluie de la veille. Heureusement, j’ai dans un carton une paire de bottines, certes râpées, mais qui conviendront parfaitement pour traîner sur les routes. Aujourd’hui, j’évite de retourner du côté de l’abribus, je vais m’interdire ce coin quelque temps. Partant du côté opposé, je constate que la nouvelle du drame a rapidement fait le tour de ce petit village. Contrairement à l’habitude, où je ne croise pas grand monde, je rencontre beaucoup de personnes qui essayent d’approcher de la scène de crime, espérant voir je ne sais pas trop quoi… Tous les regards sont chargés de questions : Est-ce lui ? Certains yeux rajoutent même : Oh oui ! Il a bien une tête de vicieux, capable d’avoir fait ça ! M’écartant de la zone, je retrouve la solitude coutumière de mes promenades. Ce soir, je ressens un fort besoin de m’aérer : la journée s’est montrée éprouvante, même si je ne connaissais pas la victime. Et un vague pressentiment me signale que, pour moi, les embêtements ne sont pas terminés. Je prends la voie qui mène d’abord à Lostallen. Dans la première partie, elle est bordée, sur un côté, de hauts arbres. Après quelques maisons, je longe une prairie où se tiennent parfois deux ou trois chevaux, et plus bas un poney, seul au milieu d’une immense étendue en friche. La route descend pour traverser une petite forêt ; surpris par cette déclivité, le vent s’enroule avant de rebondir sur l’orée du bois, provoquant un murmure permanent, me faisant toujours croire qu’un tracteur arrive derrière moi. Au fond du trou passent deux ruisseaux dont je n’ai jamais pu trouver le nom, séparés d’une quarantaine de mètres. Entre les deux s’étend une zone rendue marécageuse par l’imbibition de l’eau s’écoulant de part et d’autre. Je ne serais pas étonné de voir un alligator sortir de ces mini-marais, même si, à ce jour, le plus gros reptile que j’ai pu rencontrer en ce lieu est une salamandre, écrasée sur le bitume par les roues d’un quelconque bolide. Puis, la sylve traversée, la chaussée remonte jusque Kerscao Louarn. Ici, le vent qui a peiné à sillonner entre les arbres s’échappe en un lourd chuintement sur le reste du trajet. Je remarque la rebouteuse, cueillant ses végétaux le long d’un talus envahi de ronces. Je connais cet endroit, car, en septembre dernier, j’ai passé du temps à longer ce remblai pour récolter des mûres, et je me souviens des griffures occasionnées par ces vigoureuses épines. La saison est révolue, donc cette femme ne ramasse pas de fruits. Elle tend le bras pour atteindre une plante trop fièrement éloignée. Pour s’élever, elle pose le pied sur le talus, mais un lapin facétieux aura creusé ici l’entrée de son terrier. La guérisseuse perd l’équilibre, tente de se rattraper, mais bascule en arrière. J’accours pour l’aider à se relever. Tombée sur le dos, elle paraît indemne, mais je m’aperçois que celle que je croyais être une vieille femme d’au moins soixante-dix ans en affiche vingt ou trente de moins : dans sa chute, sa perruque s’est détachée, ainsi que le haut de son masque. Ne sachant plus quoi faire, je m’arrête dans ma course, regardant la personne étendue, le pied toujours coincé dans le trou. — Aidez-moi donc plutôt que de me laisser dans cette position ! Ne vous inquiétez pas, moi non plus, je ne vous mangerai pas ! Alors, je la soulève afin qu’elle parvienne à dégager sa jambe. Elle se relève et remet rapidement sa perruque en place, rangeant son masque dans la besace qu’elle traîne en permanence avec elle. Elle s’est tordu la cheville et boite légèrement. — Il vaudrait mieux vous faire soigner, sinon votre articulation gonflera et, demain, vous ne pourrez plus marcher… La fausse vieille me regarde d’un air agressif. Ses yeux sont impressionnants, d’un gris acier lançant des éclairs. Mais, après trois pas, elle concède qu’elle a besoin d’une aide et attend que je vienne à elle pour s’appuyer sur mon bras. — Pouvez-vous m’héberger, juste le temps de me rafistoler ? J’aurai trop de difficultés à rejoindre ma demeure… — Installez-vous sur le bord de la route ; je vais chercher ma voiture et je reviens, ce sera moins douloureux pour vous. Reprenant la direction de ma ferme à grandes enjambées, je réfléchis à cette femme : pourquoi cette perruque et ce masque, de qui doit-elle ainsi se cacher ? Peut-être use-t-elle de cette technique commerciale pour persuader ses clients qu’ils ont affaire à une personne très âgée, plus crédible dans le rôle de la sorcière-guérisseuse avec ses potions magiques, plutôt qu’à une fringante quadra ou quinquagénaire. Je revois ses yeux, fascinants par leur teinte changeante. Perdu dans mes pensées, j’arrive chez moi sans m’en rendre compte. Je retourne en voiture chercher cette mystérieuse Circé que je retrouve assise sur le bord de la route, et la porte pour l’installer sur le siège passager, car elle ne peut maintenant plus poser le pied par terre. Nous regagnons rapidement ma ferme. Une fois la porte fermée, elle retire sa perruque et le reste de son masque. — Je pourrais utiliser votre lavabo ? J’aimerais me laver le visage avant de me soigner, ce maudit déguisement est désagréable à conserver trop longtemps. Pendant qu’elle se nettoie, je récupère dans l’armoire de ma chambre ma canne de marche, remportée trois ans auparavant lors d’un concours de luxure du genou. La femme ressort juste au moment où je redescends, mon trophée dans les mains. Elle me remercie et, s’aidant de cette béquille, va s’asseoir à table. Son visage est devenu nettement plus agréable à regarder, comme peut l’être celui d’une quadragénaire qui prend soin de sa peau. Elle extrait de sa besace une série de plantes, me réclamant divers ustensiles de cuisine pour sa préparation : saladier, couteau, pilon, eau chaude. Bientôt, une pâte à l’odeur suave remplit le fond du récipient. — Bon ! Moment le plus déplaisant maintenant. Pouvez-vous m’aider à retirer ma chaussure ? Cela ne va pas me faire de bien, mais je n’ai pas les composants nécessaires pour me confectionner un analgésique. — Si vous voulez, il me reste du… — Merci, mais je préfère éviter tous ces produits sortis des laboratoires d’apprentis-sorciers qui transforment d’un coup de baguette magique un antidiabétique en coupe-faim, sans méditer, à tort… À la guerre comme à la guerre ! Je l’aide à s’installer dans le canapé et lui allonge la jambe sur un pouf molletonné. Pour réduire la douleur, je délace complètement son gros godillot et en écarte les pans avant de dégager son pied avec un maximum de précautions afin de ne pas toucher sa cheville. Une fois la chaussure retirée, je fais glisser sa chaussette. L’articulation a déjà bien gonflé. — Quelle douceur ! Vous avez des mains d’ange. J’ai très envie de vous proposer de m’appliquer l’onguent… Je récupère le saladier et étale délicatement la pâte épaisse sur la zone enflée, suivant les indications de cette étrange femme. Pour protéger l’onction, j’entoure d’une serviette le bas de sa jambe. — Voilà ! Je vais vous demander l’hospitalité pour encore une heure et ce sera guéri. Profitons-en pour faire connaissance. J’ai dans l’idée que vous mourez d’envie que je vous explique qui je suis et pourquoi je me promène toujours déguisée ainsi. Après tout ce que vous avez fait pour moi, je vous le dois bien. La femme me raconte alors son étonnante histoire. Elle se nomme Chantelle Marzin. Carhaisienne de naissance, ses parents remarquent tôt ses dons de gwarc’h4, héritage génétique de sa grand-mère maternelle qui lui transmettra la majeure partie de son savoir. Trois mariages, trois divorces et de confortables pensions alimentaires lui auraient permis de subsister sans travailler, mais, l’ennui aidant, elle monta une équipe de choc, spécialisée dans le chantage auprès de personnalités influentes de la ville de Brest5. Une sale affaire de meurtre mit à jour ses manigances. Accusée à tort du crime, elle s’est réfugiée dans une maison de Plougourvest, propriété familiale jamais entretenue dont elle ne se servait que pour donner, parfois, des consultations de sorcerez. Toujours recherchée, elle ne sort que grimée en vieille femme, déguisement qu’elle revêt également pour recevoir sa clientèle. Après neuf mois tranquillement passés ici, voilà que j’ai droit dans la même journée à un homicide, à deux pas de chez moi, puis à une hors-la-loi qui vient se soigner sous mon toit. Existe-t-il un rapport entre les deux ? Elle a prétendu avoir été indûment accusée de l’assassinat du port de commerce, mais qui peut me le confirmer ? La voix profonde de ma visiteuse interrompt mes réflexions : — Je comprends vos doutes, surtout après ce qui s’est produit hier soir. Je connaissais Sabine, elle est venue me voir plusieurs fois, pour des petits bobos sans grande importance. Je ne pouvais rien pour son dérèglement mental : il nécessitait un traitement lourd et contraignant, et notamment quelqu’un pour la surveiller. Mes potions ne se seraient pas montrées assez efficaces ; à la rigueur, j’aurais calmé sa libido pour dix jours, mais, par la suite, les hormones seraient revenues à la charge et elle aurait pu se mettre à faire des bêtises, comme ne plus s’imposer cette limitation d’âge… Mais vous ne m’avez pas encore parlé de vous. À votre tour de vous présenter ! — En effet ! Donc je me nomme Michel Mabec, j’ai eu cinquante-deux ans en mars, je suis né à Brest et maintenant divorcé. J’ai une grande fille de vingt-cinq ans, assistante sociale, en couple et habitant à Plougastel. Et sinon, j’exerce le métier d’écrivain, j’ai déménagé ici pour profiter du calme, afin de pouvoir me concentrer sur l’écriture. Depuis neuf mois, je me suis attaqué à un ouvrage qui raconte l’histoire d’un homme prenant soudain conscience qu’il ne vit pas comme il faut et qui décide de tout changer. Le livre doit s’appeler : Cette nuit, j’ai rêvé que je vivais, avec en sous-titre En équilibre sur le rebord de la vie, j’ai choisi de tomber du bon côté. Que m’arrive-t-il donc ? Jamais je ne me suis montré aussi disert sur mon nouveau bouquin, même avec Marc qui est pourtant mon éditeur. Cette femme m’aurait-elle hypnotisé de ses yeux gris métallique ? Elle devine que je n’ai pas encore tout révélé et attend la suite, mais je décide de résister. — Allons, Michel ! Je suis une grande fille, juste un peu plus âgée que toi. Tu peux tout me dire. Je sens qu’avant ce livre, d’autres ont été écrits, beaucoup d’autres… Je ne serai pas choquée s’il ne s’agit pas de missels… Inutile d’essayer de lui cacher quoi que ce soit, cette femme possède vraiment des pouvoirs impressionnants. Je vais chercher trois de mes ouvrages pris au hasard dans la réserve. Elle regarde les couvertures avec un petit sourire : rien de vicieux ni d’agressif, elle apprécie les photos et les titres. Bizarrement, je ne ressens plus aucun doute vis-à-vis de Chantelle ; même son passé de hors-la-loi ne me dérange pas, et je n’ai plus envie de la voir me quitter, une fois qu’elle se montrera à nouveau capable de marcher. — Pendant que vous jetez un œil là-dessus, je vais préparer à manger. Puis-je vous inviter à dîner ce soir ? — Avec plaisir ! Une présence humaine me fera le plus grand bien, mais je n’ai pas sur moi une tenue très agréable pour te tenir compagnie. Une fois ma cheville remise, je retournerai chez moi pour me changer. Elle ouvre un premier bouquin pendant que je me dirige vers mon coin-cuisine. Rapide coup d’œil dans mon frigo afin d’établir un menu pour deux : ce soir, je programme du porc à l’ananas. La cuisine et moi, c’est une vieille histoire d’amour. Marié, nous alternions avec Catherine pour la composition des dîners, et je me plaisais à faire profiter ma famille de mes talents de queux, hérités de mes parents qui tenaient un restaurant ouvrier dans Brest. Je ne me suis donc jamais inscrit à ce club des divorcés qui, n’ayant plus personne pour leur fricoter leur popote, se rabattent sur conserves, paquets de chips, plats préparés ou pizzas surgelées, ramollies après passage au four à micro-ondes. Je sors les ingrédients et les ustensiles et commence à cuisiner. Discrètement, je regarde la femme qui tourne les pages, un sourire mystérieux sur les lèvres. Ses yeux paraissent encore changer de couleur, se remplir d’une agréable chaleur contrastant avec le gris acier glacial qu’ils affichaient plus tôt. Une heure exactement après l’application de la crème, elle retire la serviette avec laquelle elle s’essuie consciencieusement. M’approchant, je constate que ses deux chevilles ont retrouvé la même gracieuse finesse. Elle se lève alors et se déplace sans boiter. — Parfait ! Ce n’était pas grand-chose au final. Tu as été un excellent soigneur, et surtout très doux. Je cours me changer pour le repas, si tu m’acceptes toujours à ta table. Tu me diras d’où te viennent toutes ces idées que tu exposes dans tes livres, je les trouve très intéressantes. Je serai de retour dans moins d’une heure, cela ira pour ta cuisson ? J’acquiesce pendant qu’elle se rechausse et remet sa perruque et sa vieille pelure : — Je préfère me dissimuler ; ce soir, beaucoup de monde traîne dans le coin, et je ne tiens pas à ce que l’on me reconnaisse : ma photo est parue dans les journaux à l’époque, certes de mauvaise qualité, mais certaines personnes sont très physionomistes… Elle a déjà disparu. Pendant son absence, je m’interroge : ne ferais-je pas mieux de prévenir la gendarmerie de la présence de cette femme ici ? À ce qu’elle m’a dit, elle est toujours en cavale et le lieutenant Dumontoir risque d’être fâché s’il apprend que j’invite à dîner une hors-la-loi. Mais j’abandonne aussitôt l’idée : Chantelle m’a tout avoué, sans que je ne lui demande rien. Cette femme est maligne, elle a su échapper à la justice pendant plusieurs mois. Toutefois, elle n’a pas trucidé toute une famille comme certains ; la traque n’a pas dû être menée de façon trop intense. Une autre hésitation vient me tarauder : si j’installe des bougies, ne va-t-elle pas considérer que c’est une invitation à… Peu importe, je suis chez moi après tout ! Si elle est choquée, je pourrai prétendre que je ne l’ai fait que pour ses magnifiques yeux, craignant qu’ils ne soient trop sensibles à la lumière dure de mes ampoules électriques. Sur ma chaîne hi-fi, je lance une liste de lecture sensuelle ; ma pièce principale et mon bureau sont équipés de haut-parleurs me permettant de disposer partout d’une ambiance musicale lorsque j’écris ou me détends, même si les Rafale de la proche BAN6 se chargent souvent de rompre le silence de la campagne. Je finis de préparer la table quand on frappe à ma porte. J’ouvre pour découvrir une femme élégante, en robe longue et escarpins ; un décolleté profond dévoile sa gorge appétissante. Finalement, j’ai eu raison de laisser les bougies… 1. « Gamin », en breton. 2. Maison Pour Tous. 3. Sentier, en breton. 4. « Sorcière », en breton. 5. Voir Cavale à Brest, même auteur, même collection. 6. Base d’Aéronautique Navale. II
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