Jeudi 12 avril 2012-4

2002 Words
Dumontoir écoute attentivement mon explication, tapant parfois quelques notes sur son clavier. Puis vient la question cruciale, à laquelle je m’attendais depuis le commencement de l’interrogatoire : — Avez-vous eu une ou plusieurs relations sexuelles avec la victime ? — Non, pas une seule… Ma réponse ne convient pas au lieutenant : depuis le début de l’après-midi, il doit toujours entendre, dans un premier temps, la même réponse, démentie par la suite, comme l’a fait Joseph. Mais je ne vais pas lui dire que j’ai forniqué avec Sabine juste pour lui faire plaisir. — Les témoignages recueillis jusqu’ici indiquent que cette femme couchait avec n’importe qui, des jeunes comme des vieux, mariés ou célibataires, sans aucune exigence sur le physique de son partenaire. Et vous prétendez qu’elle ne vous a jamais approché pour vous offrir ses “services”, vous qui vivez seul, êtes propre, habillé de façon élégante et doté d’une silhouette bien plus agréable que celle de monsieur Lozachmeur ? Cela l’aurait changé des agriculteurs en tenue de travail et des puceaux boutonneux… Je maintiens mon affirmation, racontant l’unique échange que j’ai eu avec la victime, à l’entrée de ma cour. Le lieutenant abandonne le sujet, regardant mes pieds. — Quelle est votre pointure ? Quarante-deux ? L’IRCGN a découvert des traces assez fraîches sur les lieux du crime. Vous m’avez indiqué ce matin avoir séjourné sous l’abri hier, en fin d’après-midi… Je répète au lieutenant ma mésaventure de la veille afin qu’il la note dans mon témoignage. — Connaissez-vous l’identité de cette vieille femme ? Je suppose qu’elle aussi a laissé ses empreintes. Il nous faudra effectuer un moulage de vos semelles, pour comparer avec celles relevées… — Pour cette personne, je n’ai pas la moindre idée de son nom ni de l’endroit où elle habite. Mais je présume que Joseph pourra vous renseigner à ce propos, il connaît tout le monde à Plougourvest. Le lieutenant acquiesce à cette proposition. Vient ensuite la question fatidique : — Pouvez-vous m’indiquer ce que vous faisiez hier soir, aux alentours de vingt-deux heures ? Que dois-je déclarer ? Jusqu’ici, je n’ai pas eu à dire autre chose que la vérité. Je choisis une version expurgée : je travaillais sur le traitement de texte de ma machine. Je ne sais pas exactement à quelle heure j’ai fini. J’omets de parler de la bouteille offerte par mon ami, dont la consommation m’a, semble-t-il, fait perdre la mémoire. Quand je l’ai rangée, ce matin, j’ai constaté que j’en avais bu plus de la moitié, alors que je me souviens d’en avoir avalé à peine deux ou trois gorgées. — Personne pour le confirmer ? — Personne, malheureusement… Dois-je ajouter que je n’avais aucune raison de tuer cette femme que je ne connaissais que de vue, avec qui je n’avais échangé que quelques mots, il y a neuf mois, et dont j’ignorais le problème mental. Cette insistance à me disculper ne servira pas à grand-chose : le lieutenant pourrait la prendre comme une tentative de détourner les soupçons de moi. Je n’ai rien à cacher, et l’homme me paraît sensé et efficace. Je préfère lui faire confiance. Le téléphone sonne, Dumontoir décroche, écoute un moment et repose le combiné après avoir remercié son interlocuteur. — Vous jouez de la guitare ? Difficile de nier : au milieu de mon salon trône une guitare acoustique sur un magnifique stand en bois. — J’essaye. Je m’en suis acheté une parce que j’ai toujours rêvé d’apprendre à maîtriser cet instrument. J’ai pris une méthode et j’ai bien travaillé, les premiers temps. Je connais quelques accords, mais, pour les barrés, j’ai du mal. Ensuite… pour ce genre de chose, vous vous dites : quand j’aurai fini ce boulot, je m’y remettrai sérieusement, sans jamais vous y remettre vraiment. Quel rapport avec le crime ? — Le légiste vient de m’annoncer que Sabine Quelimer a été étranglée avec une corde de guitare. Son assassin se tenait derrière elle, lui a entouré ce fil métallique autour du cou et a serré, tellement que le lien a pénétré dans la peau. Montrez-moi vos mains ! Je présente mes doigts impeccables au lieutenant. Déçu, il a déjà trouvé une parade : — Le meurtrier devait porter des gants ; le laboratoire poursuit les analyses sur la corde utilisée. S’il a agi à mains nues, l’étrangleur aura laissé de l’ADN sur l’objet. Sinon, ils cherchent également à en retrouver la marque, ce qui nous permettra de remonter jusqu’à la boutique et à la personne qui les a achetées. Où vous procurez-vous les vôtres ? Je lui parle du magasin de musique brestois qui m’a vendu l’instrument et un jeu de cordes en supplément, mais celui-ci est intact, je n’ai encore rien changé. — Je veux bien vous laisser les prendre pour les comparer avec celle utilisée par le meurtrier. Mais, de toute façon, cet accessoire se commande facilement sur Internet. À mon avis, quand bien même vous en détermineriez la marque, vous ne pourrez jamais remonter à l’acquéreur. De tels miracles ne deviennent possibles que dans Les Experts. Regard noir du lieutenant qui ne semble pas apprécier mon trait d’humour. A-t-il essayé de me piéger en prétendant que les techniciens du laboratoire seraient capables de retrouver celui qui a acheté ces cordes ? Par contre, il accepte immédiatement ma proposition de venir récupérer les miennes. Je retourne donc chez moi, suivi de près par la voiture de gendarmerie. Arrivé sur place, je suis rassuré : il ne me manque aucune corde. Le lieutenant les glisse directement dans un sachet en plastique. Je signe le papier stipulant cette remise. Regardant ma guitare, Dumontoir m’interroge : — Vous n’avez pas plus gros ? — Que ces cordes-là ? Non. La mi grave est la plus épaisse. Pour une guitare, je ne crois pas qu’il en existe d’un diamètre supérieur. Ou alors, il s’agit de cordes de basse, ce n’est pas la même chose… Il apparaît que le gendarme n’a aucune connaissance en musique. Je lui explique la différence entre les instruments et le calibre des cordes. — Bizarre que votre labo ne vous ait pas signalé qu’il était question d’une corde de basse, tout à l’heure. Rassurez-moi ! Ils savent tout de même distinguer les deux ? — Le technicien m’a parlé d’une “corde de guitare basse”. Ce n’est donc pas la même chose qu’une guitare comme la vôtre ? Ouf ! Apparemment, cette erreur d’instrument me disculpe aux yeux du lieutenant. Toutefois, il garde mes cordes avec lui et profite du voyage pour récupérer mes chaussures, afin de faire la comparaison d’empreintes. Mais, là aussi, j’ai déjà donné une bonne raison à ma présence sur place, la veille. Je propose un café au lieutenant qui accepte volontiers. Le jus qui sort de ma caffettiera napoletana semble lui avoir beaucoup plu ce matin. Pendant cette pause, l’atmosphère se détend et les questions posées deviennent plus informelles. — Vous n’avez remarqué personne d’étrange dans le coin, ces derniers jours ? — Je ne crois pas que la rebouteuse dont je vous ai parlé soit à prendre en compte : je la vois depuis plusieurs mois, certainement une vieille Plougourvestoise. Sinon, j’ai eu une visite : une femme anglaise qui s’est égarée par ici à cause d’une déviation mise en place par vos collègues. — Ah bon ? Où donc ? — Je ne sais pas précisément, de toute évidence sur la D69, entre Roscoff et Landivisiau. Le gendarme lui a expliqué que des vaches s’étaient évadées et divaguaient sur la route. Mais, de toute façon, son passage date d’avant-hier, mardi, en fin d’après-midi, et elle est repartie pour Rennes mercredi matin. — Pourquoi donc ? Vous l’avez hébergée ? — Oui. Disons que nous nous sommes découvert des accointances : elle est dessinatrice et serait bien intéressée pour illustrer mes livres dans une nouvelle édition… — Croyez-vous vraiment qu’elle soit arrivée chez vous par hasard ? J’aimerais que vous me racontiez tout depuis le début : même si cela n’a aucun rapport avec ce crime, cette histoire me semble étrange… — Mardi, dix minutes après mon retour de balade de fin d’après-midi, une voiture s’est arrêtée dans ma cour : étant donné l’isolement de ma maison, il s’agissait soit d’une visite, soit de quelqu’un qui s’était perdu. Je me suis rendu sur le pas de ma porte pour voir une femme sortir d’une Mini Cooper, du côté passager : la quarantaine, une peau de vraie blonde, pâle et rosée, confirmée par la couleur de ses longs cheveux, fine, trop à mon goût, mais dans l’ensemble assez attirante. Lorsqu’elle m’a dit : « Excusez-moi, je crois je perdou », j’ai compris qu’il s’agissait d’une Anglaise ; en fait, elle s’est extraite de son véhicule côté chauffeur, le volant étant situé à droite. Même si je maîtrise très bien la langue de Shakespeare, j’ai préféré continuer en français, trouvant sa prononciation trop craquante quand elle s’efforçait de pratiquer notre idiome : je suis certainement atteint du syndrome “Jane Birkin”… Elle m’a expliqué venir de Roscoff, par le ferry-boat, et qu’elle se rendait à Rennes. Je lui ai demandé comment elle avait réussi à s’empêtrer dans le lacis des voies communales plougourvestoises. La route de Roscoff à Landivisiau passe à environ trois kilomètres à vol d’oiseau. Elle a dû beaucoup zigzaguer pour parvenir jusqu’ici à partir de cette artère. Pour rejoindre la N12 qui mène à Rennes, il suffit de suivre la départementale. Elle m’a alors expliqué que la police bloquait la D69 à cause de vaches qui se seraient évadées de leur pâturage et divagueraient sur la chaussée. Un éleveur aura mal refermé ses barrières et les ruminantes auront profité de l’aubaine pour traverser la voie afin d’aller goûter l’herbe qui paraît toujours plus verte en face. — Et personne ne lui a indiqué la direction à prendre ? — Si, bien sûr, mais le gendarme s’est placé sur la gauche de la voiture, alors qu’elle se trouvait côté droit. Et il a parlé beaucoup trop vite en français. — Tout à fait le genre de bourde qu’aurait pu faire Ropars… — Du coup, elle n’a pas tout saisi et s’est finalement « perdou », comme elle disait. J’avoue que ce « perdou » m’a fait craquer. J’avais pour alternative de prendre ma voiture et la précéder pour la mener jusqu’à la D69 que vos collègues lui ont ordonné de quitter, ou bien de lui proposer d’entrer, pour regarder avec moi sur une carte routière, mais surtout pour boire un thé, ou un verre. Vous vous doutez de l’option que j’ai choisie… — Je crois avoir compris, en effet… Et donc ? — Au fil de la discussion, j’ai appris que son rendez-vous à Rennes n’était que pour le lendemain en fin de matinée et qu’elle avait réservé un hôtel dans la banlieue rennaise. Elle m’a raconté qu’elle était dessinatrice, travaillant principalement pour le milieu artistique : mode, publicité… Quand je lui ai dit que j’étais écrivain, elle a demandé à voir un de mes livres. Étant donné qu’ils ont tous été traduits en plusieurs langues et que j’ai des exemplaires de chacun dans ma réserve, je lui en ai montré quelques-uns en anglais… — Et… elle ne s’est pas sauvée en courant, en lisant cela ? Vous m’avez déclaré que vos ouvrages étaient pornographiques… — J’ai pris le risque. Avec les couvertures, elle a immédiatement compris de quel type de littérature il s’agissait et non seulement elle n’a pas été gênée, mais elle m’a proposé de faire des dessins à partir des textes. J’ai à peine accepté qu’elle avait déjà sauté dans sa voiture pour attraper son matériel. En dix minutes, j’ai vu naître sous ses doigts la scène que je décrivais dans un paragraphe : j’ai été vraiment impressionné par la qualité et l’effet saisissant ! Quelques traits bien placés communiquent les frissons parcourant les corps représentés… Si vous voulez, elle me les a laissés, je peux vous les montrer… Le lieutenant semblant visiblement intéressé par cette anecdote apparemment sans rapport avec son affaire de meurtre, je monte dans mon bureau chercher les planches. À son changement d’expression, je constate que le gendarme ne s’attendait pas à ce niveau de stupre. — Ouf ! Une femme a dessiné ces corps ? — Bien sûr ! Les croyez-vous uniquement capables de représenter des petits lapins gambadant dans les prés ? Quoiqu’elle m’ait dit le faire également, dans des livres pour enfants. Gêné, Dumontoir ose tout de même regarder les autres illustrations. —« Lydia C. » : il s’agit de sa signature ? — En effet : Lydia Conway, habitant Exeter, de l’autre côté de la Manche. Elle m’a laissé sa carte de visite, si vous souhaitez la joindre… — Non, cela sera inutile. Je suppose qu’après vous avoir montré ses talents, elle est partie pour son hôtel à Rennes… Au ton de la question, je sentais bien que le lieutenant se doutait de ma réponse : — Disons que… la qualité de ses dessins m’a donné des idées… À la mimique de Dumontoir, je me rends compte que ma remarque a été mal interprétée. — Des idées d’association. Imaginez mes livres illustrés des croquis de miss Conway ! Nous en avons discuté et elle a été très intéressée. Bien sûr, ce n’est pas moi seul qui déciderai de cela, il faut que mon éditeur soit d’accord. Je lui ai envoyé un message accompagné des photos de ces dessins. Il me répondra sans tarder… Enfin, après tout cela, il était un peu tard pour que Lydia parte pour Rennes. Je lui ai donc proposé de lui faire goûter ma cuisine française et de l’héberger pour la nuit : je dispose là-haut d’une chambre d’amis… Le regard du lieutenant ne laisse aucun doute : il a immédiatement compris que l’Anglaise, certainement rafraîchie par la froidure qui envahit la campagne léonarde, les soirs d’avril, n’avait pas jugé utile d’ouvrir ce lit, préférant profiter de la chaleur du mien…
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD