Au fil du temps, une vraie amitié s’installa entre Marc et moi : pas du genre éditeur-écrivain, mais comme ce qui peut lier deux copains de chambrée au régiment. J’étais régulièrement invité à des séances de dédicace dans les différents salons de l’érotisme qui se multipliaient en France, mais surtout dans le nord de l’Europe. Marc m’accompagnait volontiers et, sur place, notre statut de célibataire nous permettait de parcourir sans contrainte tous les stands de l’exposition et de profiter des attractions proposées.
Périodiquement, Marc effectuait le voyage de Paris à Brest afin de visiter les quelques s*x-shops de la région, ainsi qu’une femme qui écrivait dans sa collection. Bizarrement, il ne me l’a jamais présentée ni ne m’a révélé le pseudo qu’elle utilisait pour ses œuvres. Je supposais que ces deux-là avaient une relation autre que professionnelle et je n’insistais jamais pour la rencontrer, Marc paraissant réticent à l’idée de nous mettre en contact. Venant en Bretagne, il faisait en général un détour par chez moi, à l’aller ou au retour, et nous coulions une agréable soirée ensemble, à ressasser les vieux souvenirs autour d’une bonne bouteille ramenée par lui…
Une bouteille ! Voilà sans doute la raison de ma perte de mémoire sur la soirée de la veille ! En effet, hier matin, Marc est passé en coup de vent, en retard comme très souvent pour un rendez-vous à Brest même. Il m’a déposé une bouteille de lambig, probablement offerte par l’un de ses clients : alliant les rôles de directeur de la maison d’édition et de commercial, il parcourt la France, le plus souvent en voiture. Et, dans chaque région, il trouve une spécialité locale méconnue à me faire goûter, traditionnellement assez raide. Parfois, je n’ai même pas osé plonger mes lèvres dans le liquide, l’odeur d’alcool à brûler surpassant celle des fruits censés avoir servi à composer le breuvage. Hier matin, il me promettait de s’inviter à dîner le soir pour que nous en fassions la dégustation ensemble, en digestif. Je ne suis pas porté sur la bouteille : seul, chez moi, je demeure sobre et accompagne mes repas en solitaire d’eau plate ou gazeuse, selon l’envie. Je me garde éloigné de cette tentation qui vient trop souvent chaperonner ces hommes redevenus célibataires après un divorce. Et, même en compagnie, je reste relativement sage lorsque je consomme ; j’ai le vin gai, et discret, mais j’ai aussi mal à la tête le lendemain quand j’abuse…
Sur mon répondeur, le message reçu la veille au soir est toujours présent :
— Salut, ben, c’était Marc, je pense que tu es sorti faire ta gym quotidienne. Pour notre dîner en amoureux, c’est râpé, je dois rejoindre la capitale à toute berzingue, turbin oblige ! Donc tu devras goûter tout seul au lambig, avec modération bien sûr…
Coup de blues ! Sans me l’avouer, je me faisais une joie de souper avec mon ami pour discuter, de tout et de rien, de boulot et de femmes, ressasser de vieux souvenirs. Depuis neuf ans que l’on se connaît, nous avons plusieurs anecdotes communes que l’on aime se répéter, encore et encore, légèrement éméchés autour d’une bouteille bien entamée, en riant aux larmes. Mais, ce soir, je n’aurai personne avec qui partager ces bons moments. À Landivisiau, je ne sais même pas s’il existe un bar ouvert passé vingt heures…
Alors j’ai décidé de noyer mon bourdon dans le travail : après un repas rapide et frugal, je suis monté dans mon bureau avec la bouteille apportée par Marc. J’ai d’abord goûté avec précaution à l’eau-de-vie, forte, mais parfumée. Je m’en suis servi un verre, j’ai lancé sur mon PC l’éditeur de texte pour continuer l’écriture de mon livre, et ensuite… un gros trou noir, jusqu’au réveil.
Je retourne dans mon bureau, à l’étage de ma maison, où mon ordinateur portable est branché à un clavier ergonomique et à un grand écran adapté au traitement de texte, utilisation première de ma machine : ce matin, j’ai remarqué que le PC était resté allumé toute la nuit. Si j’ai tapé des phrases de façon consciente, elles doivent encore apparaître à l’affichage. J’efface patiemment les multiples caractères et sauts de lignes générés par l’appui de mon coude sur le pavé numérique. Mais, au final, je constate n’avoir rien ajouté avant de sombrer dans ma supposée transe éthylique…
Je doute fort de pouvoir me remettre au travail aujourd’hui. Ce matin, j’aurais trop de mal à me concentrer, inutile que je m’obstine. Quant à cet après-midi, je ne dois pas oublier ma convocation à la gendarmerie. Que va donc me demander le lieutenant ? Où me trouvais-je au moment du meurtre ? Ici, devant mon ordinateur. Je ne dispose d’aucun alibi, mais je n’ai aucune raison d’avoir tué cette femme, donc ils se contenteront des questions basiques, par exemple si j’ai remarqué des personnes étranges qui rôdaient dans le coin dernièrement.
Mon téléphone sonne alors que je déjeune. Le lieutenant me convoque à la brigade de Landivisiau pour quinze heures. Je traîne, ne sachant quoi faire en attendant : un coup d’œil sur Internet ne me donne pas d’indications sur l’avancée de l’enquête. L’événement ne doit pas être assez important pour le réseau mondial. Trop tard pour les informations régionales à la télévision. Ce soir, j’essayerai de penser à l’allumer à dix-neuf heures…
Contrairement à Marc, j’ai toujours peur d’arriver en retard. D’ailleurs, lorsque nous participons à des salons à l’étranger, nous ne prenons jamais l’avion ensemble, ni à l’aller ni au retour : j’aurais des aigreurs d’estomac à devoir l’attendre dans les halls d’aéroport, sans avoir de ses nouvelles, à deux minutes de la fin de l’enregistrement. N’étant encore jamais allé à la gendarmerie de Landivisiau, je prends mes précautions et me présente avec une demi-heure d’avance.
Mais cela ne me dérange pas, car j’aime l’ambiance des salles d’attente. Aux yeux de l’écrivain, elles constituent une mine d’inspiration pour des personnages, des situations, des conversations, toutes ces infimes choses que l’on peut suivre, discrètement cachés derrière un numéro plus que dépassé de Gala ou de Paris-Match.
À mon arrivée, trois chaises sont occupées : au milieu, un adolescent de quinze ou seize ans, la tête baissée, l’air coupable. Assis de part et d’autre, ses parents me jettent un regard agressif tandis que je pénètre dans la petite pièce, ne répondant même pas à mon « Bonjour ! » timide, comme si j’étais responsable de la bêtise de leur progéniture, si bêtise il y a. Un gendarme vient chercher la famille ; lorsque le gamin relève la tête, je vois son œil amoché. Le père lui aurait-il fait ça pour le punir de s’être fait convoquer ici ? Joseph apparaît dans le couloir.
— Ah ! Tu vas y passer aussi ? Moi, j’en sors. Il est nettement moins sympa maintenant, le gradé, à vous poser plein de questions. Rien que de m’asseoir sur la chaise en face de lui, je me suis tout de suite senti coupable de plein de choses. Mais je n’ai rien fait, moi ! Bon, j’ai un peu menti tout à l’heure ; une ou deux fois, j’ai répondu aux avances de Sabine. Mais faut me comprendre, elle était bien mignonne quand même, et ça lui rendait service. Et puis, tant que ma femme ne sait pas, ce n’est pas méchant. J’ai demandé au lieutenant de ne pas le répéter à Monique, mais il n’a rien voulu me promettre, la vache ! N’hésite pas à lui dire toute la vérité si, toi aussi, tu as fait des choses avec elle, parce qu’il s’énerve beaucoup quand on lui ment. En plus, tu n’es pas marié, je crois, donc tu n’as rien à cacher.
— En sait-on davantage sur l’heure de la mort, ou la cause ?
— Ça s’est passé environ à vingt-deux heures. Moi, j’ai un alibi ; avec ma femme, je regardais le match de foot, Quevilly contre Rennes, la demi-finale de la coupe. Tu as vu un peu, les petits, ils ne sont qu’en nationale 1 et ils ont battu les Rennais, après avoir dégagé les Marseillais. L’OM, ça m’a fait plaisir, mais Rennes, ça m’emmerde qu’ils aient perdu face à des Normands. Tu as regardé aussi ?
Devais-je avouer à Joseph le peu d’intérêt que je porte au football ? J’ai depuis longtemps renoncé à en discuter, préférant passer pour un ignare plutôt qu’un hérétique qui n’aime pas ce sport pourtant populaire…
— Non, pas vraiment. Je travaillais dans mon bureau… Le gamin avec ses parents, c’est pour la même affaire ?
— Ben oui, tu ne le connais pas ? Elle l’a déniaisé l’autre jour, la maison verte à l’entrée du village. Apparemment, il aurait eu des histoires avec un copain qui devait en profiter aussi. Le pauvre, il n’a pas compris qu’avec Sabine, il ne fallait surtout pas être jaloux.
Joseph s’en retourne à son travail. Je me demande si, des fois, ce gamin ne pouvait pas être le coupable : l’un de ses camarades de lycée se sera vanté d’avoir un rendez-vous le soir même. Fâché, il se sera battu avec lui et aura pris un bon coup dans l’œil. Alors, pour se venger, il sera allé retrouver Sabine et l’aura étranglée… Mais une porte s’ouvre au bout du couloir et la famille ressort, au complet. L’adolescent garde la tête baissée. S’il planait un doute sur sa culpabilité, ils ne l’auraient pas laissé repartir, donc mes suppositions se révèlent totalement fausses. Je vais devoir me perfectionner avant de me lancer dans l’écriture de polars…
Un gendarme me conduit dans le bureau. Le lieutenant Dumontoir paraît en effet nettement moins sympathique que ce matin, lorsqu’il était assis à ma table. Il commence par me poser les questions basiques : identité, âge, adresse et profession.
— Écrivain ? Et qu’écrivez-vous donc ? Je ne me souviens pas d’avoir vu votre nom en librairie.
J’explique alors le pseudo et les livres coquins.
— Et cet art rapporte assez ?
— Disons que l’activité me permet de vivre confortablement, entre les ventes de bouquins, en France et à l’étranger, et les droits d’adaptation. En homme d’affaires très avisé, mon éditeur négocie âprement les contrats.
— On m’a raconté que vous étiez un nouveau venu ici…
— Oui, cela ne fait que neuf mois que j’ai emménagé à Plougourvest.
— Puis-je savoir pour quelle raison vous avez choisi ce village ? Je n’aurais pas cru que l’isolement était propice à la création d’œuvres érotiques…
En guise d’explication, je résume au lieutenant le début de ma carrière d’écrivain, puis le tournant que j’ai décidé de lui infliger : pendant plusieurs années, ma production n’a consisté qu’en des textes érotiques ou pornographiques. Et une nuit, j’ai fait un rêve ; certes pas aussi profond que celui de Martin Luther King, il m’a toutefois marqué. N’étais-je donc bon qu’à cela ? Certainement pas ! Mais, hormis pendant les ateliers d’écriture, avais-je pondu autre chose que des romans ne pouvant se vendre qu’en s*x-shop ? Non, pas vraiment. Voilà ce que j’allais maintenant entreprendre : rédiger un livre que mes lecteurs n’aient pas honte d’acheter ou de feuilleter, dans le train ou sur la plage, un livre sage, digne de traîner sur les basses étagères de la bibliothèque familiale. Le titre, je le connaissais déjà : Cette nuit, j’ai rêvé que je vivais !
Bien sûr, je devais obtenir l’accord de mon éditeur : j’étais son auteur le plus prolifique, entre trois et quatre livres par an, et certainement le plus rentable. Stopper net ma production risquait de représenter un trou dans son budget. Mais mon ami n’opposa aucune résistance à mon idée :
« — Si c’est cela qui te tente, vas-y ! Je préfère que tu fasses ce qui te plaît. Si je t’empêche de l’écrire, la qualité de tes autres livres va baisser, ainsi que ta réputation. »
Il me proposa donc une pause, et également de publier mon livre hors collection.
Mais je rencontrai alors un problème : déformation professionnelle, obsession perpétuelle, dépendance grave ? J’avais beaucoup de mal à ne plus penser “sexe”. Certains stimuli me faisaient aussitôt concevoir de nouvelles histoires grivoises : une robe légère qui se soulève dans le vent des rues brestoises, une femme callipyge qui marche devant moi, cette quinquagénaire fort maquillée qui faisait la queue au supermarché et qui regardait d’un œil gourmand le jeune homme chargé des caisses. Je l’imaginais déjà glisser, avec le paiement de ses courses, son numéro de téléphone que le jouvenceau appellerait timidement une fois son service terminé, se retrouvant alors invité à rejoindre la cougar pour une chaude soirée en tête-à-tête…
Non, impossible d’écrire sagement dans ces conditions, je devais m’éloigner de la ville et de ses multiples sources de perturbation. J’expliquai mon problème à Marc qui, peu après, m’amena voir ce corps de ferme : il l’avait découvert par un site Internet de petites annonces gratuites. Mais, à cette époque, la maison se trouvait dans un état déplorable : abandonnée depuis très longtemps, absolument tout était à refaire. Marc fit avec moi le pari d’obtenir une réfection complète aux frais du propriétaire. Trois mois plus tard, lors d’une nouvelle visite, je craquais : certes, elle était un peu à l’écart, mais, au final, je ne me situais qu’à une dizaine de minutes de Landivisiau et de ses moyennes surfaces, et environ à quarante minutes du centre-ville brestois, ou encore à vingt-cinq minutes de Morlaix, ce qui représentait un isolement tout à fait relatif. En ce lieu, pas de soûlard déambulant la nuit dans les rues en braillant, particulièrement le week-end aux heures de fermeture des bars, pas de klaxons intempestifs. Et surtout, je pouvais sortir de chez moi sans croiser systématiquement une femme qui déclencherait mon générateur d’idées salaces, sans le vouloir ni le savoir. Voilà pourquoi je me retrouve maintenant à Plougourvest.