Jeudi 12 avril 2012-2

2056 Words
— Vous la connaissiez bien ? Joseph explique alors au lieutenant le problème de Sabine. — Sûr qu’une ou deux fois, elle m’avait proposé une petite pause dans un bosquet. Mais je suis marié, et sérieux. Jamais je ne suis allé sur sa couverture… Le regard de Dumontoir affiche clairement ses doutes sur les affirmations de l’agriculteur. Et j’avoue que, moi aussi, j’hésite à me prononcer quant à la véracité de cette allégation. — Vous lui connaissiez des ennemis ? — Non, pourquoi donc ? Enfin oui, certainement que quelques femmes trompées avaient des choses à lui reprocher. Mais, sinon, tout le monde l’aimait bien, la Sabine. Dommage pour les jeunes, ils n’auront plus personne pour les dépuceler… Tout comme moi, le gendarme reste abasourdi par ce qu’il a entendu. Joseph continue : — Ce n’était pas plus mal pour eux. Il paraît qu’elle était très douée, douce et pédagogue. Vous devriez aller interroger le kampinod1 de la maison verte, à l’entrée du village par la route de Plouvorn, vous ne pouvez pas la louper. Jeudi dernier, je l’ai vu qui venait du bosquet, l’air béat. Et, juste après, elle sortait de là à son tour, avec son petit pochon en papier, prêt à être jeté à la poubelle. — Un pochon en papier ? — Oui, elle était bien équipée, avec le kit complet. Vous trouverez tout le nécessaire dans ses sacoches. Et toujours des pochons en papier dans lesquels elle mettait le préservatif usagé, les trucs pour nettoyer et tout. Elle respectait la nature et n’aurait jamais rien laissé traîner sur place. La pharmacie de Plouvorn va perdre là une bonne cliente… Consciencieusement, le gendarme note tout dans son calepin. — Vous connaissez l’âge du gamin ? — Non, pas précisément, mais sûr qu’il avait au moins quinze ans. Elle n’acceptait pas en dessous, et gare à ceux qui essayaient de tricher. Elle avait un problème mental, mais elle n’était pas totalement folle et savait qu’avant cet âge-là, les parents auraient pu porter plainte. Mais elle ne les a jamais violés. Les gamins étaient consentants. Et, souvent, les mères étaient bien contentes qu’elle ait proprement déniaisé leurs loupiots. Sabine avait une hygiène irréprochable. Aucun risque de maladie avec elle ! Le gendarme Ropars frappe à la porte et annonce à son supérieur que les hommes de l’IRCGN ont fini leurs investigations et leurs prélèvements, et qu’ils enverront rapidement leur rapport. — Ah, au fait, gendarme, j’ai retrouvé le nom de Sabine : Quelimer, avec un Q ! Vous voyez, il fallait juste rester patient. Vous m’avez fait peur en me criant dessus. Bon, je peux reprendre mon tracteur maintenant ? C’est pas tout ça, mais j’ai un champ à labourer, moi… Le lieutenant libère l’agriculteur après l’avoir convoqué en début d’après-midi à Landivisiau, puis il se tourne vers moi. — Merci pour cet excellent café, monsieur Mabec. Nous vous convoquerons pour venir également répondre à nos questions. Le gendarme est parti et me voilà seul, dans ma demeure isolée. Mais comment un Brestois de naissance s’est-il retrouvé ici ? Suffisamment de patelins entourent la cité du Ponant pour éviter de s’exiler aussi loin, même si, au final, quarante minutes suffisent à rallier le centre-ville brestois. Pour mon travail, j’avais besoin de cet isolement, m’écarter de toute source de dévergondage. Oui, j’ai bien dit “dévergondage”. Rassurez-vous, je ne suis pas l’un de ces puritains qui considèrent qu’une femme vantant en petite tenue les mérites d’une firme de lingerie sur une affiche soit œuvre du diable, remonté sur terre afin de détourner les humains du but sacré et unique de leur existence : procréer encore et encore. Ce serait plutôt le contraire… J’étais un citoyen lambda, marié, père d’une charmante jeune fille et travaillant au fond d’un bureau ; boulot sans rien d’excitant, mais qui me garantissait la sécurité de l’emploi. Famille banale au sein d’un environnement banal et, pour ma part, je ne recherchais rien de plus, me satisfaisant de cette banalité. Et banalement, comme beaucoup trop de couples, une certaine lassitude se fit ressentir entre les conjoints : les relations s’espacent, perdent de leur attrait. Pour nombre d’hommes, la quarantaine vient opérer une montée de la libido. Il paraît que cette hausse du désir se manifeste également dans le corps de maintes femmes. Malheureusement, si elle se produisit chez Catherine, mon épouse, nous étions désynchronisés, la cause incombant peut-être à nos deux ans d’écart. Ainsi, des pulsions me harcelaient, mais ma moitié se refusait, la migraine lui servant d’excuse majoritaire. Prendre une maîtresse ? L’idée ne m’a même pas effleuré l’esprit : par principe, parce que ça ne se fait pas, et parce que je ne voulais pas tromper ma légitime. Je repoussais donc au loin ce démon de midi qui m’assaillait à toute heure. Par contre, une envie me démangeait depuis longtemps : l’écriture. Je me suis d’abord inscrit à des ateliers, dans les MPT2 de la ville, et j’ai vite constaté que je possédais un style et de l’imagination, employant toujours un moyen original pour décliner les thèmes imposés par l’animateur de l’activité. J’avais découvert là une occupation agréable, mais ne suffisant pas à combler le manque de contact avec ma femme. Afin de le pallier, je me suis donc lancé dans l’écriture de nouvelles, érotiques pour commencer, puis carrément pornographiques, m’y libérant de mes fantasmes inassouvis. Bien sûr, mes tapuscrits restaient cachés dans un répertoire crypté du disque dur de l’ordinateur familial : on n’ose pas facilement montrer ce genre de création. J’en étais à la fois fier et honteux. Peu à peu, les textes se sont accumulés, enrichis, améliorés et allongés, jusqu’à devenir de vraies histoires. La suite, je la raconterai plus tard : j’ai dormi tout habillé, dans les vêtements enfilés la veille au retour de ma promenade, et ressens maintenant le besoin urgent d’une bonne toilette et de me changer. Que s’est-il donc passé hier soir ? Ce n’est pas dans mes habitudes de m’écrouler ainsi sur le clavier de mon ordinateur. Les souvenirs me reviennent doucement… En fin d’après-midi, nonobstant les nimbo-stratus qui surplombaient Plouescat, je suis sorti pour ma balade chien-chien quotidienne : partant en direction de l’abribus par l’arrière de ma cour, je poursuis par le ribinn3 serpentant entre les champs pour rallier la route de Plouzévédé. Là, j’aperçois la vieille femme qui longe les talus, certainement à la recherche d’une plante particulière. Je l’ai déjà vue plusieurs fois au cours de mes promenades. D’un âge indéterminé, de soixante-cinq à quatre-vingts ans, les cheveux gris mal peignés, qui se tordent dans tous les sens, elle porte, sur son dos voûté, une gabardine usée qui aurait bien besoin d’un rapiéçage et, toujours à son épaule, une besace dans laquelle elle enfourne les végétaux qu’elle ramasse ; quelle étrange personne ! J’avais dépassé l’aubette de deux cents mètres qu’une énorme goutte s’est écrasée sur mon front lorsque, inquiet, je levais la tête pour observer les nuages sombres qui s’étaient dangereusement approchés. Cette humide messagère fut immédiatement suivie d’une myriade de copines encore plus agressives. J’ai alors pris mes jambes à mon cou et suis retourné m’abriter dans cette cabane ouverte. Plié en deux pour reprendre mon souffle, j’ai entendu des pas et la vieille femme est survenue à son tour après une course effrénée. Repensant à cet épisode, je fais le parallèle avec le cauchemar de mon réveil, ce matin : voilà d’où vient la sorcière qui y apparaissait ! En tout cas, ses décoctions lui donnent la pêche, étant donné la vitesse à laquelle elle est arrivée jusqu’ici. Voyant que j’occupe la place, elle a eu un mouvement de recul : étrangement, j’avais l’impression d’effrayer cette femme. « — Venez ! Je ne vous mangerai pas ! Vous serez vite trempée sinon… Il y a largement assez de place pour deux ici. » Elle s’est finalement résignée et m’a rejoint sous l’auvent sur lequel tambourinaient les lourdes larmes célestes. Ses cheveux gris ont mal supporté la pluie et s’égouttent sur ses épaules comme une serpillière usée. Sentant que mon regard la gênait, je me suis tourné dans le sens opposé, vers ma maison. « — J’habite juste ici, je pourrais aller vous chercher une serviette pour que vous vous séchiez un peu quand l’averse aura cessé. Vous risquez de prendre froid sinon… » Elle refusa poliment mon offre, d’une voix faible, à peine audible. Même de près, je ne pus déterminer son âge. Je sortis quelques banalités sur le temps de Bretagne, sans plus de réponse qu’un « oui » discret. J’ai alors renoncé à établir le contact. Quand l’averse s’est calmée, la vieille femme a vite disparu derrière l’abribus, à l’endroit où l’on a retrouvé le corps, ce matin. Avec la quantité d’eau déversée par le ciel, j’ai préféré faire le détour par la route plutôt que de longer le talus, craignant de m’embourber jusqu’aux genoux. J’ai hâté le pas, pressé de me débarrasser de ces vêtements trempés qui collent à la peau et, de retour à la maison, je me suis complètement déshabillé pour me réchauffer d’une bonne douche avant de me choisir une tenue décontractée pour la soirée. J’ai alors remarqué que le bouton de mon répondeur clignotait : un message de Marc… Mais il est préférable que j’explique d’abord qui il est… Écrivain caché, des textes osés s’accumulaient sur mon disque dur. Et soudain apparut Internet ! Certes, le réseau existait depuis plusieurs années, mais il s’est enfin démocratisé, devenant accessible au grand public, et plus précisément aux personnes qui, comme moi, ne comprennent rien aux ordinateurs. Rapidement, nous connectons notre foyer et, curieux, je navigue de lien en lien. Bien sûr, je découvre là de nombreux sites en accord avec les sujets de mes compositions. Au cours d’une séance de surf, je tombe par hasard sur une petite maison d’édition parisienne publiant des ouvrages du même tonneau. Une adresse électronique permettant de les contacter, j’expédie un message pour leur proposer des extraits de ma production. Mes premiers envois bénéficient d’une réponse très rapide : « Il faut que l’on se rencontre ! Pouvez-vous venir à Paris ? »N’ayant toujours pas parlé de mes textes à mes proches, je ne trouvais pas de raison plausible pour justifier un voyage à destination de la capitale. J’indique donc mon embarras pour bouger et, dans la minute, je reçois : « Alors je viens à Brest ! » Nous fixons un rendez-vous pour le lendemain même. Mes extraits semblent avoir fait de l’effet. Je rencontre là Marc Ménard pour la première fois et lui explique la situation, la famille et les amis qui ne connaissent pas mes essais, et la honte que j’éprouverais à les leur montrer. Ce point ne lui pose aucun problème, car, paraît-il, cette gêne est fréquente chez les auteurs. Mais la qualité de mes écrits mérite qu’ils soient publiés et il veut m’éditer. J’accepte immédiatement le contrat qu’il a apporté dans sa mallette. Pour nos échanges, nous utiliserons une boîte postale. Et pour signer mes ouvrages, je prends un pseudonyme : Michel Mabec, la même initiale tout comme dans Marc Ménard. Nous optons donc pour “Double-M”. Marc fait même dessiner un logo où les branches des M se rejoignent pour former un cœur, ou un cul… Ainsi commence ma carrière cachée. Cet arrangement aurait très bien pu continuer de la sorte si mes livres n’avaient pas eu autant de succès. Je n’aurais jamais cru en écouler plus d’une dizaine, mais la libération des mœurs et le développement des s*x-shops en ligne ont fortement aidé à la propulsion des ventes. À la maison, je tentais des approches en douceur, montrant à ma femme des articles que m’envoyait Marc, vantant les mérites de mes créations. « — Tu ne vas quand même pas te commander un livre comme ça ! Imagine la tête du facteur quand il va l’apporter, et ce qu’il pensera de nous après ! Ce sont des bouquins pour célibataires, comme les films X. À l’intérieur, ils n’ont aucun respect pour les femmes qu’ils considèrent comme de la viande ! » Fin de discussion ! Difficile de continuer dans cette ambiance. Et arriva ce qui devait arriver : un jour, j’ai oublié de fermer le répertoire crypté contenant mes textes. Catherine est tombée dessus par hasard. Sa première réaction fut : « — Tu n’as pas pu résister, il a fallu que tu t’achètes ces bouquins ! » Lorsque je lui ai dit que j’en étais l’auteur, elle a d’abord rigolé, m’en considérant comme incapable, avant de se rendre à l’évidence. Elle n’a jamais voulu en lire une seule ligne et a entamé la procédure de divorce dans la semaine. Je n’ai pas cherché à résister. Poussé par ma femme, j’ai quitté l’appartement familial et me suis installé dans un autre quartier de Brest. Pour le divorce, le juge n’accorda pas la “faute grave” que ma moitié réclamait et Catherine finit par accepter le consentement mutuel. Je continuais à écrire et à travailler en même temps. Mais, maintenant, beaucoup de mes collègues étaient au courant de ma production, ce qui me causait quelques problèmes : certaines collaboratrices refusaient d’entrer dans mon bureau, de peur que le stupre ne les éclabousse. Poussé par ma hiérarchie, j’ai dû démissionner, préférant me mettre à l’écart plutôt que de risquer chaque jour un procès pour harcèlement. Heureusement pour moi, les revenus des ventes de mes livres me suffisaient pour vivre. Mon éditeur était même parvenu à les exporter dans trois traductions : anglaise, allemande et espagnole. Et Marc me promettait d’attaquer rapidement d’autres marchés vers les pays asiatiques. Suivirent des adaptations au cinéma : un réalisateur s’était déjà largement inspiré d’un de mes textes pour tourner un long-métrage. Les avocats de la maison d’édition se mirent alors en action ; la production put facilement verser les sommes requises, la publicité générée par cette affaire suffisant à faire bondir les achats du DVD d’une part, et de mon livre d’autre part.
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