Le tiroir

1063 Words
Le registre des comptes des Docks était rangé dans une armoire métallique au sous-sol de la Villa, derrière une porte que Gérard Lanoix déverrouilla sans un mot, un trousseau de clefs à la main. La pièce était humide, sans fenêtre, éclairée par une ampoule nue suspendue à un fil. Sur des étagères de fer, des boîtes d'archives étaient alignées par année, chacune marquée d'un numéro et d'une date à l'encre noire. — Tout ce qui concerne la société est ici, dit Lanoix. Les originaux. Les copies sont au notariat. Vous ne sortez rien de cette pièce. — Et si j'ai besoin de quelque chose à la maison ? — Vous me le demandez. Je vous l'apporte. Sélène passa la première semaine à remonter les dix années de comptes. Elle travaillait tôt le matin, avant le petit déjeuner, et reprenait le soir, après le dîner, dans la bibliothèque où Armand la regardait sans parler, du fond de son fauteuil, comme un surveillant de salle d'examen. Elle ne posait pas de questions. Elle prenait des notes, des chiffres, des dates, et dressait sur une feuille blanche un réseau de lignes qui partaient toutes du même point : la rue des Anciens-Docks, numéro quatorze. Le réseau était plus dense qu'elle ne l'avait imaginé. Quinze sociétés de participation, toutes détenues par une holding de Luxembourg dont le conseil d'administration n'était composé que de deux noms : Armand Corvan, et une personne morale dont le siège se trouvait à l'adresse de l'Étude Roux. Chaque mois, de petites sommes circulaient entre ces sociétés, des montants ronds, sans justificatif, libellés « frais de quai », « entretien », « services divers ». Chaque année, à la même date, une grande somme sortait vers un compte à Chypre, puis disparaissait. Ce n'était pas une comptabilité de fraude, pas tout à fait. C'était une comptabilité de silence, conçue pour que personne ne puisse rien prouver sans avoir accès à l'ensemble, et personne n'avait accès à l'ensemble, à part une femme seule au sous-sol. Un soir, en fin de semaine, Sélène ne pouvait pas se concentrer. Elle avait mal à la tête, et les chiffres se brouillaient sous ses yeux. Elle monta dans sa chambre pour prendre un cachet, puis redescendit vers la bibliothèque, où elle espérait trouver un livre à lire qui ne soit pas un registre. Dans le couloir, la porte du bureau d'Armand était entrouverte. Le bureau était vide, la lampe éteinte. Elle ne l'avait jamais vu fermé à clé. Elle hésita, puis entra, comme on entre dans une église à l'heure où personne ne prie. Les tiroirs de l'acajou étaient rangés avec la même précision que tout le reste de la maison. Dans le premier, des stylos, des cartes de visite, une lettre de la fondation Corvan. Dans le second, un dossier de presse sur l'inauguration de la bibliothèque municipale, avec la photographie d'Adrien en retrait, la main derrière le dos. Dans le troisième, une enveloppe scellée à la cire rouge, sans nom. Sélène ne l'ouvrit pas. Elle se contenta de la regarder, comme on regarde un objet dont on sait qu'il est lourd sans avoir besoin de le soulever. Puis elle referma le tiroir, et au moment de le pousser, elle remarqua le quatrième, plus bas, qui résistait légèrement. Il contenait un petit livre noir, à la couverture usée, identique au Code qu'elle avait reçu le jour de son mariage. Elle l'ouvrit. Les articles étaient les mêmes, imprimés dans la même police. Mais chaque page était couverte de notes manuscrites, dans une écriture fine, inclinée vers la droite, rapide et nerveuse, qu'elle ne reconnaissait pas tout de suite. Au bas du douzième article, une ligne soulignée, et une date, 1998, suivie d'une signature en forme de A. Son cœur se mit à battre plus fort. Elle sortit de sa poche le petit carnet où elle recopiait ses notes depuis son arrivée, et compara les écritures. Elle n'avait pas de preuve, mais elle sentit l'évidence s'imposer, comme une vérité qu'on accepte avant de la comprendre : l'écriture de la note était celle de la personne qui avait tracé les mots au bas de la carte d'anniversaire qu'elle avait trouvée, deux ans plus tôt, dans une boîte de vieux livres au fond de l'appartement de son père. Elle s'en souvint brusquement. La carte était jaunie, pliée en quatre. Un dessin de bateau au crayon, une phrase en français approximatif : « Pour Lucie, qui ne doit jamais oublier. » Et la même signature en forme de A. Sélène l'avait gardée sans raison, par une sorte de superstition de comptable qui ne jette pas les pièces dont il ne comprend pas l'origine. Elle avait cru que c'était un cadeau d'une amie d'enfance, ou d'une cousine dont elle ne se souvenait plus. Elle n'avait jamais pensé à ce prénom. Lucie. Le mot résonnait dans la pièce vide comme une porte qu'on referme doucement dans une maison étrangère. Elle ne savait pas qui était Lucie. Elle ne savait pas si ce prénom avait jamais été le sien. Mais elle sentit, au creux de la poitrine, une chaleur familière, celle qu'on éprouve quand une voix reconnue vous appelle depuis très loin, dans une langue qu'on a oubliée. Elle entendit des pas dans le couloir. Elle referma le tiroir, pressa le petit livre noir contre son ventre, et sortit du bureau en s'efforçant de marcher normalement. Dans l'encadrement de la porte de la bibliothèque, Armand l'attendait, appuyé sur les accoudoirs de son fauteuil, les yeux fixés sur ses mains. — Vous cherchiez quelque chose, madame Corvan ? — Un livre à lire, répondit Sélène. Il n'y en a pas beaucoup qui ne soient pas des registres. Armand la regarda longuement, puis son regard glissa vers le petit livre noir qu'elle serrait contre elle, sans le lâcher. — Vous avez trouvé ce qui ne devait pas être trouvé, dit-il doucement. Ce n'est pas grave. Tout ce qui est trouvé finit par être relu. C'est le seul avantage des choses cachées : elles attendent qu'on les lise. Il fit tourner son fauteuil vers la fenêtre, et Sélène comprit qu'elle était congédiée. Dans sa chambre, elle glissa la carte jaunie entre les pages du Code, à l'endroit du douzième article, puis elle s'assit sur le lit et resta longtemps immobile, à écouter la mer qui battait les rochers, avec la régularité d'un cœur qui cherche encore son battement.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD