Le premier coup

1041 Words
L'incendie éclata un mardi, vers trois heures du matin. Sélène fut réveillée par une lumière rouge sur les rideaux, puis par le hurlement d'une sirène qui montait depuis le port et se mêlait au grondement sourd des moteurs. Elle se leva, courut à la fenêtre, et vit, en bas, sur la colline, une colonne de fumée noire se détacher du ciel encore sombre. Le feu avait pris dans le hangar 4 des Docks, celui qu'elle avait vu, sur la fiche de la saisie, comme le plus précieux de l'actif. Une cargaison de café sous scellés avait été stockée là pendant trois semaines, en attente d'un transfert vers un entrepositaire de Rotterdam. Le camion qui devait la transporter brûlait déjà, sur le quai, à côté d'une barrière jaune et noire, celle-là même devant laquelle Sélène s'était arrêtée le jour où elle avait compris que son père était en danger. En bas, dans le hall, Adrien était déjà habillé. Il portait un manteau sombre sur un pull de laine, et parlait au téléphone d'une voix contenue, presque inaudible. Maître Roux était arrivée avant elle, en chemise de nuit sous un imperméable, les cheveux relevés à la hâte. Elle tenait une serviette de documents serrée contre la poitrine, comme un bouclier. — Restez ici, dit Adrien en raccrochant. Ne sortez pas. Ne parlez à personne. — Qu'est-ce qui se passe ? — Un incendie. Et la police va vouloir savoir qui avait accès au hangar. Il avait prononcé ces mots avec une rapidité qui trahissait l'inquiétude. Sélène eut le réflexe de demander pourquoi la police pourrait la mettre en cause. Elle connaissait déjà la réponse. Son nom figurait sur le Pacte de cession, sur les registres de l'audit, sur les accès au sous-sol. Elle était la seule personne extérieure à la famille qui avait eu un droit d'accès aux archives des Docks. Les gendarmes arrivèrent à cinq heures. Ils étaient deux, dont un commandant de la section de recherches, Paul Ferrand, un homme d'une quarantaine d'années, grand, les épaules voûtées, le regard fatigué et intelligent. Il s'excusa de les déranger à une heure aussi indue, et commença par interroger Armand, qui se tenait dans la bibliothèque, dans son fauteuil roulant, avec une couverture sur les jambes et un air de patience infinie. Puis il demanda à voir Sélène. Elle le reçut dans le petit salon, près de la cheminée éteinte. Ferrand s'assit en face d'elle, un carnet ouvert sur les genoux, sans le regarder. — Madame Corvan, vous avez travaillé sur les comptes des Docks ces trois dernières semaines. — Oui. — Vous avez eu accès au hangar 4 ? — Non. Je n'ai eu accès qu'aux archives du sous-sol, à la demande de la famille. — Ferrand. Paul Ferrand. Et vous n'êtes jamais allée au hangar ? — Jamais. — Où étiez-vous cette nuit ? Sélène sentit le sang se retirer de son visage. Elle ouvrit la bouche pour répondre, et s'aperçut qu'elle n'avait pas de réponse à donner en dehors de la vérité, et que la vérité ne suffirait pas. — Dans ma chambre, dit-elle. — Seule ? La porte du salon s'ouvrit. Adrien entra, sans frapper, le manteau encore sur les épaules. Il ne regarda ni le commandant, ni Sélène, mais se tint droit près de la cheminée, les mains dans les poches, comme un homme qui sait qu'il n'a pas le droit de parler et le fait quand même. — Elle était avec moi, dit-il. Un silence très bref tomba sur la pièce. Ferrand leva enfin les yeux de son carnet et regarda Adrien avec une attention nouvelle. — Vous êtes son époux, monsieur Corvan. — Oui. — Alors vous savez que votre témoignage ne vaut rien devant un juge, puisque la loi ne reconnaît pas la parole d'un conjoint en faveur de l'autre. — Je sais, dit Adrien. Je n'ai pas dit que je témoignais. J'ai dit où elle était. Sélène vit le commandant hésiter, puis noter quelque chose dans son carnet, un mot ou deux, qu'elle ne put lire. Il se leva, remercia d'un signe de tête, et sortit, suivi de son collègue, qui n'avait pas dit un mot de toute la conversation. Dès que la porte se referma, Sélène se tourna vers Adrien. — Vous avez menti. — Non, répondit-il calmement. J'ai exercé une prérogative. Dans cette maison, personne ne témoigne pour son conjoint, mais le conjoint peut dire où l'autre se trouve. C'est l'article cinq, relu à l'envers. Mon père l'a inventé pour pouvoir dire à la police qu'il ne savait pas où était son fils sans jamais mentir. — Et si la police découvre que ce n'est pas vrai ? — Elle ne le découvrira pas. Vous étiez bien là, dans cette maison, à deux portes de la mienne. Je n'ai menti que sur le mot « avec ». Il s'approcha de la cheminée, posa une main sur le marbre froid, sans la regarder. — Le hangar était gardé, dit-il. Les caméras ont été désactivées il y a quinze jours. Quelqu'un voulait ce café brûlé, ou quelqu'un voulait que la police croie que quelqu'un voulait le brûler. — Qui ? — Vous avez vu l'homme qui est venu au notariat. Vous avez vu le nom sur la cession. Et vous avez passé trois semaines à tracer des lignes qui partent toutes d'un même endroit. Vous pouvez répondre vous-même. — Mareau. — Ou quelqu'un qui veut qu'on le croie, répondit Adrien en se retournant enfin vers elle. Ce qui revient au même pour la police. Dehors, les sirènes s'éloignaient vers le port. Une lumière rose montait sur la mer, et Sélène vit, sur le visage d'Adrien, une fatigue que la nuit ne suffirait pas à effacer. Elle comprit qu'il venait de prendre un risque dont il ne parlerait jamais, et qu'il ne le regrettait pas. En haut de l'escalier, la voix d'Armand s'éleva, calme et métallique, comme un instrument qu'on accorde : — Adrien. Vous saviez qu'elle n'était pas au hangar. Vous savez toujours où sont les gens. C'est votre seul vrai talent. Adrien ne répondit pas. Il regarda Sélène une dernière fois, puis monta l'escalier sans se presser, la tête haute, comme un homme qui vient de signer un document qu'il n'aurait jamais dû rédiger.
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