Chapitre 2Mes parents habitent une charmante maison, située en pleine campagne. Ils ont un chien, un fidèle labrador sable, portant le nom de Coton qui, d’après ma mère, est aussi doux que la matière elle-même.
Jamais je n’ai eu quoi que ce soit à leur reprocher. Ils m’ont manqué plus que quiconque. Et je sais, au regard pétillant de mon père et aux gestes bienveillants de ma mère, que c’est réciproque.
— Tu en veux encore un peu, ma chérie ? demande maman, à peine mon assiette vidée.
Mon frère me lance une œillade complice, comme pour me dire :« si tu refuses, elle risque de te faire un cours d’une heure pour t’expliquer les bienfaits des légumes ».
— Laisse cette petite tranquille, Suzanne, tu vois bien qu’elle n’a plus faim.
Merci, papa.
Cela dit, j’ai soif. Depuis mon départ, mes parents ont banni l’alcool de leur vie dans l’espoir de me voir réapparaître un jour.
Et ce jour, c’était hier.
Ils pensent sans doute qu’en évitant le sujet, tout ça disparaîtra de nos esprits. Cependant, j’y pense. J’y pense et j’en ai besoin pour affronter leurs sourires et leurs attentions surjouées qui tendent à me faire croire que tout est pardonné.
Ils ne peuvent pas me pardonner, pas aussi vites, pas aussi facilement…
— Tu aurais vu le mariage de ton cousin, c’était fabuleux, lance ma mère pour éviter de me dire comme elle trouve que j’ai maigri.
Je le vois dans la lueur de tristesse qui éclaire ses iris bleutés. Je suis un peu la vieille copine qu’on retrouve par hasard après des années d’absence. Celle qui n’est plus du tout comme la fille sexy et désirable qu’elle était. Celle à qui on évite de dire qu’elle est trop fine et que ses premiers cheveux blancs nous choquent. Je suis cette nana qui n’est plus que l’ombre d’elle-même.
— Abigaelle était magnifique et Corentin… il n’avait plus sa barbe.
L’ours des cavernes sans poils. J’aurais aimé voir ça.
— Comme d’habitude, ta tante a mis le bazar, intervient Owen, mon père.
En se bidonnant face à l’air pincé de ma mère, il replace ses lunettes sur le haut de son nez. Elle lui assène un coup dans les côtes.
— Pas la peine d’en rajouter, gros hypocrite. Tu l’as quand même invitée à danser !
— Je voulais voir ce que ça faisait de danser avec Cruella d’Enfer.
Alors que ma génitrice essaie tant bien que mal de garder son sérieux, mon frère éclate de rire. Nous savons tous les quatre qu’Elisa, la mère de Corentin, est une infâme bonne femme. Maman ne s’est jamais entendue avec elle.
Parfois, je me demande si grand-père n’a pas encore fait un de ses coups de Trafalgar en échangeant les bébés à la naissance, parce que la première ne lui plaisait pas. Elles sont jumelles, mais ne se ressemblent pas le moins du monde. Ma mère est brune, d’un calme olympien, discrète, fine et assez grande. Elisa est tout l’inverse. C’est une vieille peau de vache desséchée et nombriliste !
— Oh, Owen, tu exagères ! rit-elle finalement.
Puis, elle se lève pour débarrasser la table avec l’aide de son époux, un tantinet farceur.
J’aime les voir amoureux et heureux.
— Tu as l’air d’aller mieux.
Est-ce que c’est le cas ? Est-ce que je vais mieux ? Non. Pas le moins du monde.
— Tu lui parles encore ? demandé-je à mon frère, décidé à discuter des raisons de mon départ.
— Jordan a déménagé, Agathe. Il a vendu la maison.
Mes pupilles croisent celles de mon frère, intenses et brillantes. Cette conversation ne devrait pas avoir lieu. C’est trop tôt. Alors que nous venons tout juste d’aborder le sujet, je me sens faiblir.
— Comment va-t-il ?
Comment va mon ex que j’ai laissé croupir au fond de la campagne française, parce que j’avais peur d’affronter la vérité ?
— Demande-lui toi-même. L’adresse est dans le carnet, sur la table de la cuisine de mon appartement.
Au final, je vais peut-être rester ici. La vue sur le canapé est à tomber et j’aime me réveiller six fois par nuit parce que Coton me lèche le visage. C’est fun !
— Et toi, mon garçon, quand est-ce que tu nous présentes ta nouvelle copine ? déclare mon père qui revient pour me sauver la mise.
Avant de répondre, Tobias attrape son verre d’eau.
— À ce sujet, comme Agathe est rentrée, on pourrait peut-être organiser un repas…
— Très bonne idée, mon grand ! Demain, c’est parfait, s’empresse de déclarer ma mère.
En ce qui concerne nos vies sentimentales, Maman est à l’affût du moindre scoop. Dommage qu’elle ne puisse plus en parler aussi ouvertement en ce qui me concerne. Le sujet est sous scellé, au grand dam de mon père qui adorait faire des paris avec mon frère sur ma prochaine dispute avec Jordan.
Depuis, il cherche une copine pour Coton. Ça l’occupe.
— Très bien, elle devait dormir à la maison de toute façon.
Super. J’avais oublié que mon frère avait une petite amie et que la chambre de la coloc était collée à la sienne.
Les léchouilles d’un labrador valent-elles mieux que les râles de plaisir d’un jeune couple ? Vous avez quatre heures.
— Merci encore, maman, c’était délicieux !
Le dîner terminé, nous sommes maintenant dans la voiture de mon frangin. Mes parents sur le trottoir nous regardent partir, d’un air mélancolique.
J’ai l’impression de faire ma rentrée au collège, quand toutes les mères pleurent de voir partir leurs bébés devenus grands dans le monde impitoyable de l’adolescence. C’est assez déroutant et, en même temps, je ne peux que les comprendre. Mes parents doivent être terrorisés à l’idée de me voir repartir aussi vite que la première fois. Et pour cause, ce jour-là, j’ai seulement envoyé un message à ma mère disant : je n’y arrive plus. Pas d’au revoir. Rien. Je les ai appelés pour les rassurer quelques jours après et les sanglots déchirants de mon père m’ont brisée un peu plus.
— Ils sont contents de te voir, tu sais.
Droit comme un piquet, mon frère tient le volant de l’Audi qui nous conduit chez lui, sans oser me regarder.
— Je suis contente aussi.
Si on peut dire ça comme ça…
J’ai toujours ce goût amer en travers de la gorge, ce goût de mauvais souvenirs, de choses non dites et de larmes salées entre mes lèvres alors que je perds la chose que je désire le plus au monde :
Un bébé.