Chapitre 3Menacer mon gynécologue et faire la gueule à mon appareil génital, c’est fait.
Éviter les rayons bébé des grandes surfaces et bouder les femmes enceintes, ces nanas immondes, grosses, pleines de boutons, qui puent le vomi et ont volé mon bébé, c’est fait aussi.
Je suis passée par toutes les phases : le déni, la tristesse, la colère, la jalousie. Pourtant, rien ne cesse. J’ai la sensation perpétuelle d’avoir laissé mourir une partie de moi. L’impression qu’il est toujours là, quelque part dans mes entrailles. Que tout est de ma faute, que j’ai mal fait les choses. Je me suis baissée trop vite. J’ai porté trop lourd. Je n’ai pas assez mangé ou trop mangé ?
Y a-t-il pire que cette sensation de vide ? Ce mal-être constant que personne n’arrive à comprendre ?
Cette impression de temps qui ne s’écoule pas, qui a cessé de tourner pour vous laisser en mode zombie au milieu d’une vie vide de sens.
Il y a des obstacles trop durs à franchir, des étapes bien trop immenses à vivre, des moments d’impuissance, d’attente insoutenable qui ne passent pas. Quoi qu’on fasse.
Même être devant la porte de son ex est trop compliqué. Mes jambes tremblent, mon estomac se serre et mon cœur me supplie de ne pas sonner. Le revoir me brise de l’intérieur. Néanmoins, depuis que j’ai posé mes bagages chez mes parents il y a de ça quelques jours, l’envie me triture l’esprit.
Comme si mon âme voulait défier mes vieux démons, la curiosité est la plus forte. J’ai besoin de savoir ce que je vais ressentir lorsque mon regard va croiser le sien.
Est-ce que mon souffle va se mettre en alerte ? Est-ce que l’amour que j’avais pour lui va renaître de ses cendres tel le phénix de Dumbledore ?
Pour le savoir, qu’une seule solution : la manifestation. Ou laisser mon doigt appuyé sur cette maudite sonnette…
Très vite, un bruit de serrure résonne dans le couloir du premier étage de l’immeuble.
Cela me rappelle une scène d’un roman à l’eau de rose où le protagoniste retrouve sa belle après l’avoir entendue dans son sommeil et, finalement, c’est la grand-mère qui ouvre. Si ça tombe, pépé Jean va être derrière le mur et Jordan sur ses genoux.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
OK. Ce n’est pas grand-père.
C’est bien Jordan.
Plus grand et plus costaud que dans mes souvenirs. Le teint hâlé, crâne rasé, la mâchoire saillante et le regard mauvais.
Il n’a pas du tout l’air surpris de me voir. Tobias a dû lui annoncer la nouvelle.
— Je… salut, je suis rentrée.
En même temps, je ne serais pas sur son palier si ce n’était pas le cas.
— Tu ne devrais pas être là, déclare-t-il avec désinvolture.
Son corps fait barrage, m’empêchant de voir l’intérieur de son appartement. Il est cinq heures de l’après-midi, cependant j’imagine qu’il vient de se lever. Il porte un bas de jogging gris, mais pas de tee-shirt. C’est ce qu’il mettait pour dormir.
— Je voulais te voir.
Lui dire qu’il m’a manqué ne ferait que renforcer la haine qu’il ressent à mon égard. Alors, je me retiens pour ne pas le blesser davantage.
Il a de quoi m’en vouloir…
— C’est chose faite, maintenant va-t’en.
Je recule, les sourcils froncés, en entendant un ricanement provenir du fond de la pièce principale.
Comme s’il savait que ça finirait par arriver, Jordan ne cille pas.
— Tu es avec une fille ?
Non, idiote, c’est le chat qui rigole comme une poule.
Soudain, sa tenue et son attitude me frappent. Jordan n’a jamais dormi l’après-midi. Sauf, après que nous…
— Ne reviens pas, s’il te plaît.
Mon ex petit ami se tourne pour rejoindre son salon et, d’un geste de la main, laisse la porte se claquer devant mon nez.
Détester son ex, c’est fait.
Il y a un an et six mois, quand j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai paniqué. Complètement paniqué. Je suis sortie des toilettes, les membres tremblant, mon bâton dans la main. Avachi dans le canapé, Jordan regardait la télé.
Heureux comme un pape, il a sauté au plafond avant de prévenir toute la famille. Pantoise, je l’ai regardé faire. Peu à peu, mon sourire a illuminé la pièce et j’ai réalisé à quel point j’étais contente et comme notre vie allait changer.
Je n’avais pas tout à fait tort. Mon monde s’est écroulé. Incapable d’affronter son regard, incapable de lui dire à quel point je souffrais, j’ai tout laissé en plan. Je suis partie sur un coup de tête, lassée d’entendre des : « Laisse faire le temps, ça passera » ; « Ça arrive, j’ai fait six fausses couches, moi, en tout » ; « Oh, mais ce n’est rien du tout ça, il ne devait pas être viable, de toute façon » ; « Tu en referas d’autres… »
— Pourquoi tu bois, toi ? me demande une voix d’homme dans le bar où je me suis terrée après mon altercation avec Jordan.
En Espagne, l’alcool était mon meilleur ami. Là-bas, je n’avais de comptes à rendre à personne. J’ai trouvé un job dans un fast food, puis écumé les bistrots pour oublier à quel point j’avais mal.
— Une femme ne devrait pas boire seule.
C’est qui, ce gros lourd ?
Les femmes t’emmerdent mon pote.
— Et pourquoi un homme le fait, dans ce cas ?
Un sourire de biais sur les lèvres, le gars me dévisage. Les yeux foncés et les cheveux blonds, il doit avoir la trentaine. C’est la copie conforme de Brad Pitt plus jeune. Autant dire qu’il est franchement pas mal, si on oublie qu’il vient de se rapprocher d’un tabouret pour se coller contre moi.
— Parce que les hommes sont tous des abrutis.
La gent féminine aussi. Moi encore plus.
— Je répète ma question : quelle raison peut avoir amené une femme aussi mignonne à se morfondre dans ce trou ?
Je ne dirais pas que le bistrot craint. Certes, nous sommes entourés de poivrots, mais c’est plutôt charmant et dans l’air du temps. Tout comme le gars assis près de moi. Même s’il est lourdaud et trop sûr de lui, il a du style.
— Mon ex. Et toi ?
Tant qu’on y est, si c’est pour terminer dans son lit d’ici quelques minutes, autant se tutoyer tout de suite.
Il avale une gorgée de sa bière, avant de répondre :
— J’ai perdu mon job.
Malheureusement, le mien ne s’est pas perdu. J’ai passé la journée à ranger l’agence et à rouvrir le site pour que les agents puissent s’y inscrire. Corentin m’en ferait une jaunisse si je devais arrêter son ancien plus gros business. D’après lui, les dossiers rouges sont ceux qui font tourner Separagence. Les dossiers verts ne sont que pur amusement.
Je bois à mon tour.
— Dommage, je t’aurais bien proposé un poste dans mon entreprise, mais je peine à croire que ça te convienne, lancé-je, sans prendre le temps de réfléchir.
Pourtant, cette information n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Le gars dont j’ignore encore le nom se redresse.
— Sérieux ?
Merde.
Non. Pas sérieux.
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça.
— Ça ne va pas te plaire, je te dis… commencé-je, faisant mine de chercher son prénom.
— David.
David ?
C’est un prénom de vieux ça !
Il n’a pas du tout une tête à s’appeler David. Je l’aurais plutôt appelé Ken ou Brad. Brad, c’est bien.
— OK, Brad. Je suis Agathe et je tiens une agence de séparation. Je romps à la place des gens. Je doute que ça t’intéresse.
Fou de joie, le fameux David bondit sur son siège.
— Je ferai ce que tu veux, Agathe ! Il me faut ce job !
Il lève ses bras au ciel, comme un demeuré. Mes yeux se posent sur sa montre.
Nom d’un navet ! J’ai oublié Tobias.
— Oh purée, je dois te laisser, Ken. J’ai un repas chez mes parents et je suis en retard ! Ils vont me tuer.