Chapitre 4

974 Words
Chapitre 4J’ai trop bu. Ma tête tourne et je ne sais pas comment j’ai réussi à arriver en un seul morceau. Mon frère va me tuer, ma mère va me tuer, mon père va me tuer et même Coton risque de me faire la tête au carré tant j’ai merdé. Je devrais repartir en Espagne illico presto. Ou feindre une maladie quelconque pour m’excuser de ne pas être venue. Au lieu de ça, je m’écrase contre la porte d’entrée, telle une limace dégoulinante échouée sur un tronc d’arbre. Le bruit de ma chute fait venir mon père, qui m’ouvre en me dévisageant. — Coucou, papa. Il me laisse passer, néanmoins, il me détaille d’un drôle d’air. Il faut dire que j’ai au moins deux heures de retard et je ne sais combien d’appels manqués sur mon portable. — Nous ne t’attendions plus, me lance mon frangin depuis la table. Alors qu’il se lève, je me baisse pour lui faire la bise. Sa respiration se fait plus lourde lorsqu’il enfouit son visage dans mon cou. — Merde, Agathe, tu pues l’alcool, souffle-t-il dans mon oreille. Ce n’est pas de ma faute ! Je suis tombée sur une bouteille de pinard et… je n’ai pas d’excuse, bordel. Je souris, comme pour dire : désolée Toto. Puis, me penche pour embrasser sa copine. Sa frêle copine… blanche comme un cul et habillée à la Mary Ingalls. #lapetitemaisondanslaprairie Bref, aucun intérêt. — Bonsoir, je suis Ella. Quelque chose qui danse en toi Si tu l’as, tu l’as Ella, elle l’a… — Moi, Agathe. Je détourne le regard pour aller m’asseoir le plus loin possible de cette fille au col Claudine et à la jupe plissée. Mon frère a ramené une nonne à la maison et, malheur, elle me sourit à s’en décrocher la mâchoire. Si elle pense que nous allons être les meilleures belles-sœurs du monde, elle se fout le doigt dans l’œil. Cette nana est trop prude pour moi. C’est perdu d’avance, je n’aime personne. — Je n’étais pas sûre que tu viennes, alors je n’ai pas réchauffé ton assiette, précise ma mère. Je ne sais pas si je dois la remercier ou la fustiger. Toujours est-il que ma tête tourne et que l’odeur de la viande me donne la nausée. — Tobias m’a dit que tu revenais d’Espagne, j’ai de la famille à Barcelone. J’adore ce pays. J’essaie de me concentrer sur la voix fluette d’Ella, seulement les remontées d’alcool me bousillent l’estomac. Mes yeux se plissent pour la voir, mais rien n’y fait. Ma vision se trouble et je dois déguerpir au plus vite pour ne pas dégobiller sur la table. Durant ma course vers les toilettes, j’entends mon frère s’énerver : — C’est pas vrai, p****n, elle était obligée de faire ça ce soir ? Tout le liquide que j’ai englouti au bar se déverse dans la cuvette. Et à chaque fois que je vomis, à chaque nausée, chaque haut-le-cœur, je me revois en train de souffrir le martyre. Essayant tant bien que mal de faire des aller-retour entre mon lit et les W.C., pousser, gémir, pleurer de douleur jusqu’à gerber durant les contractions. Contractions semblables à celles d’un accouchement… — Qu’est-ce que tu fous, Agathe ? m’agresse Tobias à la sortie des toilettes. Là, tout de suite, je ne suis pas des plus fraîches. Pas assez pour subir une engueulade à la Tobias. C’est-à-dire leçon de morale à deux francs et rappel de grands principes idiots. J’ai besoin d’air frais. Sinon, je risque de me vider à ses pieds. — Je suis désolée. J’avais besoin de décompresser. Je le pousse dans le couloir pour passer, lorsque sa main intercepte mon poignet. Aïe. — Ne fais pas ta gamine. Papa et maman se faisaient une joie d’organiser ce dîner. Ne gâche pas tout, encore une fois. Nos yeux s’envoient des éclairs. Je le toise d’un air mauvais. OK, je suis bourrée. Néanmoins, ce n’est pas mon père. Mon géniteur à moi s’appelle Owen Démène, porte des lunettes rondes comme celles d’Harry Potter et a le ventre d’Hagrid. Il est assis dans la salle à manger, là où devrait se trouver mon frangin. — Je n’ai pas besoin de tes conseils. Je suis assez grande pour me débrouiller sans toi, pesté-je. Qu’il aille se faire foutre ! Tout à coup, miss Parfaite apparaît dans le couloir. Châtain, les cheveux coupés au-dessus des épaules, les yeux noisette et la bouche sensuelle, elle nous observe. — Ce n’est pas grave, Tobias. Nous aurons l’occasion de discuter une autre fois. Tes parents nous attendent pour le dessert. Obligé, son père s’appelle Charles et porte des chemises à carreaux. Mon frère me dévisage. Autant je l’aime d’un amour inconditionnel, autant dans ces moments-là, j’ai envie de le claquer. Sa colère décuple la mienne. — Super ta bonne sœur, les parents vont l’adorer. Je lance ma bombe avant de passer devant eux pour sortir de la maison. Coton me suit jusqu’au portail. Pour rentrer à la coloc, je rappelle le taxi qui m’a déposée ici. À peine installée sur la banquette arrière, je fonds en larmes. La sensation d’être incomprise me submerge. Il n’y a pas un jour qui passe sans que je croise une femme enceinte, pas une semaine sans qu’un symptôme me ramène à cette période. Pas un mois sans que j’espère que tout reprenne. À l’appart, je traîne la patte jusque dans ma chambre pour m’écrouler sur le lit et pleurer de plus belle. Ce que je ressens me tord le ventre, me comprime le cœur. Un sentiment d’impuissance m’envahit, les souvenirs se rappellent à moi comme les images d’un film tournant en boucle. Je me revois l’âme en miettes, la douleur transperçant mon ventre. Je me remémore les larmes de Jordan alors qu’il doit m’emmener en urgence à l’hôpital. Et je hurle. Je crie mon injustice. Celle de n’avoir rien pu faire pour garder mon bébé. Celle de voir chaque jour des ventres ronds dans la rue, des pubs à la télé. Celle d’avoir dû subir une étape que je ne pensais jamais devoir vivre. Mes sanglots résonnent, si bien que je n’entends pas mon frère et sa copine rentrer. Ils se précipitent à mon chevet. Tobias m’encercle de ses bras puissants et je lâche prise contre son torse. Je me raccroche aux pans de son tee-shirt comme s’il était mon dernier espoir. J’aimerais tant retourner en arrière, tout faire pour ne pas que ça se passe, pour ne pas que ça arrive. Tout, sauf rester dans cette période. Celle d’attendre que ça passe alors que ça n’arrive jamais.
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