03

1470 Words
Une semaine s’était écoulée depuis qu’Emma avait franchi le seuil de la maison de Charles Bovary, et déjà, la nouveauté du mariage s’effaçait sous le poids d’une routine implacable. Le soleil de septembre, encore tiède, peinait à percer les nuages qui s’amoncelaient au-dessus de Tôtes, projetant une lumière terne sur la petite ville. Emma, assise à la table de la cuisine, tournait distraitement une cuillère dans une tasse de thé refroidi. La maison, avec ses murs gris et son odeur persistante de médicaments, semblait s’être refermée sur elle comme un piège. Chaque matin, Charles se levait à l’aube, avalait un café, puis s’enfermait dans son cabinet médical pour recevoir les patients. Emma, laissée à elle-même, errait entre le salon et la chambre, cherchant une occupation qui comblerait le vide de ses journées. Mais les tâches ménagères – balayer, repriser, cuisiner – lui semblaient aussi fades que la vie qu’elle découvrait. Charles, pourtant, ne ménageait pas ses efforts pour la rendre heureuse. Il l’aimait avec une dévotion simple, presque naïve, et multipliait les gestes qu’il croyait capables de la charmer. Ce matin-là, alors qu’Emma fixait le jardin à travers la fenêtre, il entra dans la cuisine, un sourire timide aux lèvres, tenant un panier de pommes tavelées. « Regarde ce que j’ai trouvé dans le verger du vieux Martin, sur le chemin du retour ! » dit-il, posant le panier sur la table avec un enthousiasme désarmant. « On pourrait faire une tarte, non ? Comme ma mère autrefois. » Emma hocha la tête, feignant l’intérêt, mais son regard glissa sur les fruits abîmés, dont certains portaient encore des traces de terre. Dans ses romans, les héros offraient des bouquets de fleurs exotiques ou des bijoux scintillant sous des lustres. Des pommes ? C’était si… ordinaire. Elle se força à sourire, murmurant : « Bonne idée, Charles. » Il ne remarqua pas la tiédeur de sa réponse. Encouragé, il s’assit à ses côtés et entreprit de lui raconter une anecdote de sa matinée : un patient, un charpentier, s’était blessé en tombant d’une échelle. Charles décrivit avec minutie le bandage qu’il avait appliqué, ses yeux brillant de satisfaction professionnelle. Emma écoutait à moitié, hochant la tête par politesse. Les mots « fracture », « attelle », « repos » se fondaient en un bourdonnement monotone. Elle pensa à une scène de Les Amants de Vérone, où un jeune noble, blessé dans un duel pour l’honneur de sa bien-aimée, murmurait des vers d’amour en serrant sa main. Charles, lui, parlait de cataplasmes. Elle repoussa cette comparaison, se reprochant son ingratitude. Il faisait de son mieux, après tout. Mais une petite voix, insistante, chuchotait : Est-ce vraiment assez ? Les jours suivants, Charles redoubla d’attentions, comme s’il pressentait, sans le comprendre, le malaise d’Emma. Un soir, il rentra avec un bouquet de fleurs sauvages – des marguerites et des coquelicots, semblables à ceux du mariage. « Pour égayer la maison », dit-il, les lui tendant avec un air gêné. Emma les plaça dans le même vase ébréché qu’elle avait utilisé la semaine précédente, mais les fleurs, déjà fanées par le vent d’automne, pendaient mollement. Elle les contempla, un pincement au cœur. Dans ses rêves, les fleurs étaient toujours fraîches, offertes avec des mots enflammés. Charles, lui, se contentait de sourire, puis s’installa dans le salon pour lire son journal médical. Emma, seule dans la cuisine, effleura les pétales flétris, sentant une vague de frustration monter en elle. Pourquoi tout ici semblait-il si petit, si usé, si loin de la grandeur qu’elle imaginait ? Un autre jour, Charles décida de lui faire une surprise : il prépara le thé lui-même, un rituel qu’il jugeait romantique. Mais il versa trop de feuilles, et le breuvage, amer, était à peine buvable. Emma, touchée par son effort, en avala une gorgée, grimaçant malgré elle. Charles rit, s’excusant avec une maladresse charmante. « Je ne suis pas très doué, hein ? Mais je voulais te faire plaisir. » Elle lui assura que c’était parfait, mais au fond, elle se sentait étrangement humiliée. Dans ses romans, les hommes offraient des dîners raffinés, servis dans des salles ornées de chandelles. Un thé raté ? C’était presque une caricature de l’amour qu’elle désirait. Elle se leva pour laver la tasse, cachant son irritation derrière un sourire crispé. Le moment le plus marquant vint un après-midi, lorsque Charles, inspiré par un élan soudain, proposa à Emma d’apprendre à monter à cheval. « Ça te changera les idées », dit-il, ses yeux pétillant d’enthousiasme. « On a une vieille jument, Bijou, dans l’écurie du voisin. Elle est douce, parfaite pour commencer. » Emma, intriguée, accepta. L’idée d’une activité nouvelle, vaguement romanesque, raviva un instant ses espoirs. Elle s’imagina galopant à travers des champs, ses cheveux au vent, comme une héroïne de ses livres. Charles, tout excité, l’emmena chez le voisin, un fermier bourru qui leur prêta la jument avec un haussement d’épaules. L’écurie sentait le foin et le cuir vieilli. Bijou, une jument alezane aux flancs lourds, mâchonnait paisiblement une poignée d’avoine. Charles ajusta la selle, expliquant avec sérieux comment tenir les rênes. Emma, vêtue d’une robe simple et d’un châle, grimpa sur la jument avec l’aide de Charles. Au début, tout se passa bien. La jument avançait au pas, et Emma, bien que tendue, se sentait presque élégante, perchée sur la selle. Charles marchait à ses côtés, prodiguant des conseils : « Tiens-toi droite, ne tire pas trop fort. » Mais lorsque Bijou, agacée par une mouche, fit un écart soudain, Emma perdit l’équilibre. Elle glissa de la selle et atterrit dans une flaque de boue, sa robe tachée, ses mains écorchées. Charles se précipita, alarmé. « Emma ! Ça va ? » Il l’aida à se relever, riant malgré lui en voyant son air déconfit. « Ce n’est rien, juste une petite chute. Bijou est capricieuse, parfois. » Emma, les joues brûlantes, ne répondit pas. La boue collait à ses doigts, et sa robe, qu’elle avait soigneusement choisie, était ruinée. Elle se sentait ridicule, exposée, loin de l’image gracieuse qu’elle avait voulu incarner. Charles, toujours riant, essuya une trace de boue sur son visage avec son mouchoir. « Tu es encore plus jolie comme ça », plaisanta-t-il. Mais pour Emma, ce moment était une blessure. Elle se dégagea doucement, prétextant une douleur à la cheville, et insista pour rentrer. Le trajet du retour fut silencieux. Charles, croyant l’incident anodin, parlait de la jument et de futures leçons. Emma, murée dans ses pensées, fixait le chemin poussiéreux. Cette chute, si triviale, lui semblait symboliser tout ce qui clochait dans sa vie. Elle avait voulu être une héroïne, ne serait-ce qu’un instant, et elle n’avait récolté qu’une robe sale et un rire gênant. Dans ses romans, les héroïnes tombaient dans les bras de leurs amants, pas dans la boue. Charles, inconscient de son trouble, lui prit la main en arrivant à la maison. Elle la serra brièvement, puis s’échappa dans la chambre, prétextant un besoin de se changer. Seule, elle s’assit sur le lit, sa robe encore tachée. Elle ouvrit le tiroir de la table de chevet, où elle cachait son carnet, un petit cahier à la couverture de cuir qu’elle avait commencé à remplir de pensées secrètes. Elle saisit une plume et, d’une main tremblante, écrivit : Pourquoi l’amour est-il si petit ici ? Pourquoi tout est-il si lourd, si maladroit ? Les mots, griffonnés à la hâte, semblaient crier ce qu’elle n’osait dire à voix haute. Elle referma le carnet, le glissant sous une pile de mouchoirs, et se regarda dans le miroir. Son reflet, avec ses cheveux en désordre et ses joues encore marquées par la boue, lui renvoya l’image d’une femme piégée dans une vie qu’elle n’avait pas choisie. Ce soir-là, au dîner, Charles tenta de la dérider en racontant une vieille histoire de son enfance : un jour où il avait volé des cerises dans le jardin d’un voisin. Il riait, imitant sa propre maladresse d’enfant. Emma esquissa un sourire, mais son cœur n’y était pas. Elle observait Charles – ses gestes simples, son regard confiant, sa voix posée – et sentait une pitié mêlée de frustration. Il était bon, oui. Il l’aimait. Mais ses attentions, si sincères soient-elles, ne faisaient qu’accentuer le gouffre entre la réalité et ses rêves. Après le repas, alors qu’il s’endormait dans le fauteuil du salon, Emma monta dans la chambre. Elle ouvrit Les Amants de Vérone, cherchant refuge dans ses pages. Les mots, familiers, parlaient d’amour, de sacrifice, de grandeur. Elle ferma les yeux, imaginant un autre Charles, un homme audacieux, passionné, capable de l’emporter loin de cette maison, loin de Tôtes. Mais lorsqu’elle rouvrit les yeux, la lampe à huile vacillait, et la réalité reprenait ses droits : une chambre froide, un mari endormi, et un carnet où s’accumulaient ses désillusions.
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