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1380 Words
Le samedi matin, à Tôtes, le marché hebdomadaire transformait la place centrale en un kaléidoscope de couleurs et de sons. Les étals débordaient de légumes luisants, de fromages odorants, et de paniers d’osier tressés, tandis que les cris des marchands se mêlaient aux rires des enfants et au cliquetis des pièces échangées. Emma, un panier au bras, suivait Charles à travers la foule, ses pas hésitants sur les pavés humides. Deux semaines après leur mariage, la routine s’était solidement installée dans leur vie, et cette sortie, proposée par Charles pour « prendre l’air », était la première distraction depuis des jours. Emma, lasse de la maison aux murs gris et de l’odeur persistante de médicaments, avait accepté avec un mélange de résignation et d’espoir. Peut-être, pensait-elle, ce marché lui offrirait un souffle de vie, un éclat pour briser la monotonie qui l’étouffait. Le ciel, d’un bleu pâle strié de nuages, laissait filtrer un soleil timide qui réchauffait à peine l’air automnal. Emma portait une robe de laine verte, simple mais soigneusement choisie, et un châle beige drapé sur ses épaules. Ses cheveux, relevés en un chignon, laissaient échapper quelques mèches que le vent agitait doucement. Charles, vêtu de son habit noir habituel, marchait à ses côtés, un sac de toile à la main, saluant d’un signe de tête les visages familiers. « On doit acheter des pommes de terre, du beurre, et peut-être du poisson, si c’est frais », dit-il, énumérant la liste avec une précision méthodique. Emma acquiesça distraitement, son regard vagabondant sur la foule. Les femmes en tablier, les fermiers aux mains calleuses, les enfants courant entre les étals – tout cela était si ordinaire, si loin des scènes vibrantes qu’elle imaginait dans ses romans. Pourtant, le marché avait une énergie qui la captivait. Les odeurs de pain frais, de sauge, et de poisson salé se mêlaient dans l’air, et les couleurs – le rouge des tomates, le jaune des fromages, le vert des herbes – semblaient défier la grisaille de sa vie quotidienne. Elle s’arrêta devant un étal de fleurs, où des bouquets de chrysanthèmes et de dahlias s’entassaient dans des seaux. Une vieille marchande, le visage ridé comme une pomme d’hiver, lui sourit. « Un bouquet pour la jeune mariée ? » demanda-t-elle, sa voix rauque mais chaleureuse. Emma rougit, touchée par l’attention, mais Charles, déjà quelques pas devant, l’appela : « Emma, viens voir le beurre, il est à bon prix ! » Elle lança un regard d’excuse à la marchande et rejoignit son mari, son enthousiasme éphémère douché par la banalité de la tâche. Ils firent leurs emplettes avec efficacité : des pommes de terre terreuses, un morceau de beurre enveloppé dans du papier, une miche de pain encore tiède. Charles négociait avec une assurance tranquille, échangeant des plaisanteries avec les commerçants. Emma, en retrait, observait la scène comme une étrangère. Les conversations autour d’elle tournaient autour des récoltes, du temps, des petits potins du village. Une femme, tenant un panier d’œufs, raconta à une autre que la fille du boulanger s’était fiancée. Emma écoutait, mais son esprit s’évadait. Dans ses romans, les marchés étaient des lieux d’intrigues : une héroïne y croisait un inconnu au regard énigmatique, et ce moment changeait sa destinée. Ici, il n’y avait que des visages familiers, des voix bruyantes, et Charles, qui comparait maintenant le prix des carottes. Alors qu’ils approchaient d’un étal de tissus, quelque chose attira l’attention d’Emma. Sous une toile tendue pour protéger la marchandise du soleil, des rouleaux de tissu s’empilaient, leurs couleurs chatoyant comme un arc-en-ciel : des bleus profonds, des rouges éclatants, des verts tendres. Mais ce n’était pas seulement les étoffes qui captivèrent Emma. Derrière l’étal se tenait un jeune homme, d’une vingtaine d’années, dont l’allure contrastait avec la rusticité du marché. Grand, élancé, il portait une veste de velours bleu marine, un peu usée mais élégante, et une cravate nouée avec soin. Ses cheveux noirs, légèrement bouclés, encadraient un visage aux traits fins, et ses yeux, d’un brun chaud, brillaient d’une assurance espiègle. Il discutait avec une cliente, un sourire charmeur aux lèvres, tout en dépliant un rouleau de lin avec des gestes précis. Emma s’arrêta, fascinée. Charles, occupé à examiner un panier de navets à quelques pas, ne remarqua rien. Le marchand, sentant peut-être son regard, leva les yeux et croisa ceux d’Emma. Son sourire s’élargit, et il s’approcha, abandonnant sa cliente avec une excuse polie. « Madame, puis-je vous montrer quelque chose ? » demanda-t-il, sa voix douce mais teintée d’une audace subtile. Emma, prise de court, sentit ses joues s’empourprer. « Oh, je… je regarde, c’est tout », balbutia-t-elle, mais elle ne détourna pas les yeux. Il inclina légèrement la tête, comme s’il devinait son trouble, et saisit un rouleau de soie d’un bleu profond, qu’il déplia avec une lenteur étudiée. « Celle-ci vient de Paris », dit-il, ses doigts effleurant le tissu. « Une couleur qui irait à merveille avec vos yeux. » Emma tressaillit. Le compliment, si direct, si différent des maladresses de Charles, la désarçonna. Elle toucha la soie, sa texture lisse et fraîche contrastant avec la rugosité de son quotidien. « C’est magnifique », murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour lui. Le marchand, dont elle ignorait encore le nom, se pencha légèrement, son regard ne quittant pas le sien. « Une femme comme vous mérite des étoffes qui racontent une histoire, pas seulement des robes pour le ménage. » Il y avait dans ses mots une pointe de provocation, comme s’il voyait au-delà de son rôle d’épouse de médecin. Emma sentit son cœur s’accélérer. Elle voulut répondre, mais les mots lui manquèrent. À cet instant, Charles revint, son sac de toile alourdi par les provisions. « Emma, on a tout ce qu’il faut. Tu veux autre chose ? » demanda-t-il, jetant un regard distrait au marchand. Le charme se brisa. Emma recula d’un pas, serrant son panier contre elle. « Non, rien », dit-elle, sa voix tremblante. Mais avant de suivre Charles, elle lança un dernier regard au marchand, qui lui adressa un sourire énigmatique, comme s’il savait qu’elle reviendrait. Ils s’éloignèrent dans la foule, Charles parlant du dîner qu’ils prépareraient, mais Emma n’écoutait pas. L’image du jeune homme, de son regard audacieux, de la soie bleue, tournait en boucle dans son esprit. Pour la première fois depuis son mariage, elle avait senti une étincelle, un frisson qui rappelait les pages de ses romans. Ce n’était pas de l’amour, non, mais une promesse de quelque chose de plus grand, de plus vivant. De retour à la maison, Emma rangea les provisions en silence, ses gestes mécaniques. Charles, satisfait de leur sortie, s’installa dans son cabinet pour trier ses ordonnances. Seule dans la cuisine, Emma sortit le morceau de soie qu’elle avait impulsivement acheté – un coupon trop cher pour leur budget, qu’elle avait justifié comme un « caprice de jeune mariée ». Elle le déplia sur la table, ses doigts caressant le tissu. Dans la lumière fade de la pièce, la soie semblait presque irréelle, un fragment d’un monde qu’elle ne connaissait que par ses lectures. Elle s’imagina dans une robe taillée dans cette étoffe, dansant dans une salle de bal, entourée de lustres et de rires. Le marchand, avec son sourire, apparaissait dans cette vision, lui tendant la main. Elle sursauta lorsque Charles entra, tenant une tasse vide. « Tu fais quoi ? » demanda-t-il, curieux mais sans soupçon. Emma replia la soie précipitamment, la glissant sous une pile de torchons. « Rien, juste… je range », répondit-elle, le cœur battant. Charles haussa les épaules et sortit. Emma monta dans la chambre, où elle cacha la soie dans sa malle, à côté de Les Amants de Vérone. Elle s’assit sur le lit, le regard perdu. Le marché, si banal en apparence, avait ouvert une brèche dans sa routine. Le marchand – elle ignorait son nom, mais son visage restait gravé en elle – incarnait une possibilité, un ailleurs. Ce soir-là, alors que Charles s’endormait à ses côtés, Emma resta éveillée, les yeux fixés sur le plafond. Elle repensait à ce regard, à ces mots : « Une femme comme vous… » Pour la première fois, elle se demanda si sa vie, si fade, si petite, pourrait un jour ressembler à ses rêves.
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