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1503 Words
Le crépuscule tombait sur Tôtes, drapant la petite ville d’une lumière orangée qui s’infiltrait à travers les volets de la maison de Charles Bovary. Emma, assise dans le salon, triturait un mouchoir en lin, son regard perdu dans les motifs du tapis usé. Trois semaines après leur mariage, la monotonie de sa nouvelle vie s’était installée comme une ombre tenace. La maison, avec ses murs gris et son odeur persistante de camphre, semblait rétrécir chaque jour, emprisonnant ses rêves dans un carcan de silence et de routine. Charles, absorbé par son travail de médecin, passait ses journées au cabinet ou en visite chez les patients, laissant Emma seule avec ses pensées et ses romans cachés. Les attentions maladroites de son mari – fleurs fanées, thé amer, le fiasco de la leçon d’équitation – n’avaient fait qu’accentuer son sentiment d’être étrangère à cette vie. Elle voulait trouver un sens, une place, quelque chose pour combler le vide qui grandissait en elle. Ce soir-là, alors que Charles rentrait, les joues rougies par le vent d’octobre, une idée germa dans l’esprit d’Emma. « Et si je t’aidais au cabinet ? » proposa-t-elle, sa voix hésitante mais teintée d’un espoir fragile. Charles, surpris, posa son sac médical sur la table de la cuisine. « Vraiment ? Ce n’est pas très palpitant, tu sais. Beaucoup de paperasse, des patients qui se plaignent… » Il sourit, comme pour la dissuader, mais Emma insista. « Ça me ferait du bien de m’occuper. Et puis, je pourrais apprendre quelque chose. » En vérité, elle cherchait moins à apprendre qu’à échapper à l’ennui, à se sentir utile, peut-être même à se rapprocher de Charles. Il acquiesça, ravi par son intérêt. « D’accord, commence demain matin. Tu verras, c’est simple. » Le lendemain, Emma se leva avec une détermination nouvelle. Elle choisit une robe bleu pâle, sobre mais élégante, et noua ses cheveux en un chignon serré, comme pour se donner l’allure d’une assistante compétente. Le cabinet médical, situé au rez-de-chaussée de la maison, était une pièce exiguë aux murs blanchis à la chaux. Une armoire vitrée contenait des flacons d’antiseptiques, des bandages, et des instruments métalliques qui luisaient sous la lumière d’une lampe à huile. Une table en bois, encombrée de dossiers et d’un encrier, servait de bureau, tandis qu’un lit étroit, recouvert d’un drap blanc, accueillait les patients. L’odeur de camphre, plus forte ici, irrita les narines d’Emma dès qu’elle entra. Charles, déjà affairé à trier des ordonnances, lui indiqua une chaise. « Tu peux ranger les flacons et noter les rendez-vous, pour commencer. Rien de compliqué. » Emma hocha la tête, espérant que cette immersion dans son monde lui révélerait un Charles plus captivant, un homme capable de l’étonner. Les premières heures furent supportables. Emma classa les flacons par ordre alphabétique, essuya la poussière des étagères, et inscrivit les noms des patients dans un registre. Les gestes, mécaniques, lui donnaient un semblant de contrôle sur son environnement. Mais bientôt, les patients arrivèrent, et avec eux, la réalité du travail de Charles. Une femme d’âge mûr, le visage marqué par la fatigue, se plaignit d’une toux persistante. Charles l’écouta avec attention, posant des questions précises : « Depuis quand ? Fumez-vous ? Avez-vous de la fièvre ? » Il prescrivit un sirop et un repos strict, notant tout dans un carnet. Emma, en retrait, observait, attendant un moment de drame, une révélation. Mais la consultation s’acheva sans éclat, et la femme partit en toussant, laissant derrière elle une odeur de laine humide. Les patients se succédèrent, chacun apportant son lot de maux banals : un enfant avec une fièvre légère, un fermier souffrant de douleurs articulaires, une vieille femme aux yeux larmoyants. Charles, méthodique, écoutait, palpait, prescrivait. Ses gestes étaient assurés, mais son ton restait neutre, presque monotone. Emma, chargée de nettoyer les instruments entre deux consultations, sentit l’ennui s’insinuer en elle. Les odeurs d’alcool et de sueur, mêlées au camphre, lui donnaient la nausée. Les conversations, centrées sur les symptômes et les remèdes, lui semblaient d’une platitude insupportable. Elle avait espéré découvrir un Charles héroïque, sauvant des vies avec audace, comme les médecins des romans qu’elle lisait en secret. Mais ici, il n’y avait que des rhumes, des entorses, et des ordonnances griffonnées à la hâte. Vers midi, un patient rompit la monotonie. C’était un vieux fermier, Monsieur Lheureux, dont les mains noueuses et le visage buriné racontaient une vie de labeur. Il s’assit lourdement sur le lit, grimaçant à cause d’une douleur au genou. Charles, après l’avoir examiné, conclut à une inflammation et recommanda un cataplasme. Mais alors qu’il s’éloignait pour noter la prescription, Monsieur Lheureux, s’adressant à Emma, se mit à parler d’autre chose. « Vous savez, Madame Bovary, à votre âge, j’étais amoureux, moi aussi. Une fille du village, Élise, belle comme un matin d’été. » Sa voix, rauque mais vibrante, capta l’attention d’Emma. Elle s’approcha, le chiffon qu’elle tenait oublié dans sa main. « Que s’est-il passé ? » demanda-t-elle, sa curiosité éveillée. Le vieil homme soupira, ses yeux brillant d’un éclat mélancolique. « On voulait se marier, mais son père, un riche marchand, m’a chassé. Il disait que j’étais trop pauvre, juste un garçon de ferme. Élise a pleuré, mais elle a obéi. Ils l’ont envoyée à Rouen, mariée à un notaire. Moi, j’ai jamais aimé personne d’autre. » Il secoua la tête, un sourire triste aux lèvres. « L’amour, c’est une flamme qui brûle fort, mais parfois, elle s’éteint avant qu’on ait pu la protéger. » Emma, captivée, sentit son cœur se serrer. Cette histoire, si simple, résonnait avec les récits de ses romans : un amour tragique, déchiré par le destin. Elle voulut poser une question, en savoir plus, mais Charles revint, tenant une feuille. « Voilà, Monsieur Lheureux, appliquez ça deux fois par jour. » Le fermier se leva, salua Emma d’un signe de tête, et sortit, laissant un silence pesant. Emma, encore sous le charme de l’histoire, resta immobile, le regard fixé sur la porte. Charles, inconscient de son trouble, rangea ses instruments. « Brave homme, mais il parle trop », dit-il en riant. « On continue ? Il y a encore trois patients. » Emma acquiesça, mais son esprit était ailleurs. L’histoire d’Élise et de Monsieur Lheureux tournait en boucle dans sa tête, ravivant ses propres rêves d’un amour ardent, d’une vie où les flammes ne s’éteignaient pas. Elle reprit son chiffon, mais chaque geste lui coûtait un effort. Le cabinet, avec ses flacons alignés et ses odeurs âcres, lui semblait plus oppressant que jamais. Elle n’était pas une assistante, ni même une épouse comblée. Elle était une étrangère, piégée dans un monde de routine et de banalité. L’après-midi s’étira, interminable. Les patients suivants – une mère inquiète pour son bébé, un ouvrier avec une coupure infectée – ne firent qu’accentuer son agacement. Les plaintes, les gémissements, les détails médicaux l’irritaient. Lorsque Charles expliqua à un patient comment nettoyer une plaie, sa voix posée et technique lui parut insupportable. Elle voulait entendre des mots passionnés, des histoires de cœur, pas des discours sur les antiseptiques. À un moment, l’odeur de camphre devint si forte qu’elle dut sortir dans le couloir, prétextant un besoin d’air. Dehors, elle inspira profondément, mais l’air frais ne dissipa pas son malaise. Elle se sentait suffoquer, non pas à cause des odeurs, mais à cause de cette vie qui l’enserrait. Le soir, après le départ du dernier patient, Charles s’étira, satisfait. « Bonne journée, non ? Tu t’en es bien sortie. » Emma força un sourire, murmurant : « Oui, c’était… intéressant. » Mais dès qu’il s’éloigna pour ranger ses affaires, elle monta dans la chambre, le cœur lourd. Elle ouvrit sa malle, en sortit Les Amants de Vérone, et s’assit sur le lit, la lampe à huile projetant des ombres vacillantes. Elle chercha un passage qu’elle aimait, celui où l’héroïne, désespérée par un amour interdit, défiait le monde pour rejoindre son amant. Les mots, brûlants, lui offrirent un refuge. Elle ferma les yeux, imaginant une vie où elle serait Élise, aimée avec une ferveur qui briserait toutes les barrières. Mais lorsqu’elle rouvrit les yeux, la chambre froide, le lit à baldaquin jauni, et le silence de la maison la ramenèrent à la réalité. Ce soir-là, au dîner, Charles parla d’un patient qu’il reverrait le lendemain. Emma, absente, hochait la tête, ses pensées ailleurs. L’histoire du fermier l’obsédait, comme un miroir de ses propres désirs inavoués. Charles, inconscient, lui prit la main. « Tu es fatiguée, on dirait. Le cabinet, c’est fatigant, au début. » Elle acquiesça, mais ce n’était pas la fatigue qui la rongeait. C’était l’envie d’autre chose, d’un amour qui brûlerait comme celui d’Élise et de Monsieur Lheureux, d’une vie qui ne se résumerait pas à des flacons et des ordonnances. Lorsqu’elle se coucha, Charles s’endormit rapidement, son souffle régulier emplissant la pièce. Emma, les yeux ouverts dans l’obscurité, fixa la fissure au plafond. Le cabinet, censé lui offrir un but, n’avait fait que creuser le gouffre entre ses rêves et sa réalité.
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