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1390 Words
Le brouillard qui avait enveloppé Tôtes s’était dissipé, laissant place à un ciel d’octobre d’un bleu pâle, traversé de nuages filandreux. La petite ville, avec ses maisons de pierre et ses ruelles pavées, reprenait son rythme tranquille, mais dans le cœur d’Emma Bovary, une tempête grondait. Depuis la foire agricole, où elle avait partagé des vers de Lamartine avec Léon Dupuis, le jeune clerc de notaire, elle vivait dans un état de fièvre intérieure. Ses mots – Tôtes ne vous mérite pas – et son regard pétillant hantaient ses pensées, ravivant ses rêves d’une vie plus vibrante. Elle avait passé les jours suivants à écrire des poèmes dans son carnet secret, transformant leur rencontre en une scène romanesque, mais l’écriture, bien que libératrice, ne suffisait pas à apaiser son agitation. Elle voulait le revoir, ne serait-ce que pour confirmer que cette connexion, si brève, était réelle. Ce matin-là, une idée s’imposa : la bibliothèque du notaire, où Léon travaillait, était l’endroit idéal pour croiser son chemin. Emma se tenait dans la cuisine, un panier à la main, feignant de préparer une sortie pour des courses. Charles, penché sur une pile d’ordonnances dans le salon, leva les yeux. « Tu vas au marché ? » demanda-t-il, sa voix teintée de sa sollicitude habituelle. Emma, ajustant son châle beige sur sa robe de laine grise, répondit avec un sourire forcé : « Oui, et peut-être à la bibliothèque. J’ai envie de lire quelque chose de nouveau. » Charles, inconscient de l’émotion qui la traversait, hocha la tête. « Bonne idée. Prends un roman, ça te changera les idées. » Ces mots, si anodins, l’irritèrent. Charles ne voyait pas qu’elle ne cherchait pas simplement à se distraire, mais à combler un vide que sa vie avec lui creusait chaque jour. Elle quitta la maison sans un mot de plus, son cœur battant à l’idée de revoir Léon. La bibliothèque, située dans l’étude de Maître Dupont, le notaire, était un lieu modeste mais prisé par les rares esprits curieux de Tôtes. Installée dans une pièce attenante au bureau, elle contenait des étagères de chêne remplies de volumes poussiéreux : des traités juridiques, des recueils de poésie, quelques romans. Emma, en poussant la porte vitrée, fut accueillie par une odeur de cuir et de papier ancien, mêlée à celle de l’encre. La pièce, faiblement éclairée par deux fenêtres donnant sur une cour, était silencieuse, hormis le grattement d’une plume venant du bureau adjacent. Une vieille femme, Madame Rollet, qui tenait lieu de bibliothécaire, tricotait près d’un poêle. « Madame Bovary, quelle surprise ! » dit-elle, ses lunettes glissant sur son nez. « Vous cherchez un livre ? » Emma, feignant la nonchalance, acquiesça. « Oui, peut-être de la poésie. Lamartine, ou Hugo. » Elle lança un regard furtif autour d’elle, espérant apercevoir Léon. Madame Rollet, se levant avec lenteur, la guida vers une étagère. « Nous avons Méditations poétiques de Lamartine, là-haut. Monsieur Dupuis l’a emprunté récemment, il en parlait avec enthousiasme. » Le nom de Léon, prononcé si naturellement, fit tressaillir Emma. « Oh, Monsieur Dupuis ? Il est ici, aujourd’hui ? » demanda-t-elle, sa voix trahissant une pointe d’impatience. Madame Rollet, occupée à chercher le livre, répondit sans lever les yeux : « Pas en ce moment, il est sorti pour une course. Mais il revient souvent, il adore cette bibliothèque. » Emma, déçue, sentit son enthousiasme vaciller. Elle prit le recueil que lui tendait la vieille femme, le feuilletant distraitement, mais son esprit était ailleurs, accroché à l’idée de Léon, à ce qu’elle dirait s’il apparaissait. Elle s’assit à une table, près d’une fenêtre, et fit semblant de lire, guettant le moindre bruit de pas. Les vers de Lamartine, qu’elle avait partagés avec Léon à la foire, dansaient sous ses yeux : « Ô temps ! suspends ton vol… » Chaque mot ravivait leur échange, son sourire, sa voix. Elle imagina le croiser ici, dans ce sanctuaire de papier, où ils pourraient parler sans la foule de la foire ni l’ombre de Charles. Elle imagina une conversation plus intime, où il lui confierait ses rêves, où elle oserait lui parler des siens. Mais à mesure que les minutes passaient, l’attente devenait pesante. Le silence de la bibliothèque, brisé seulement par le tricot de Madame Rollet, semblait moquer son espoir. Elle referma le livre, frustrée, et se leva pour explorer les étagères, cherchant un prétexte pour prolonger sa visite. Alors qu’elle parcourait un rayon de romans, la porte s’ouvrit, et Léon entra, un paquet de dossiers sous le bras. Ses cheveux blonds, ébouriffés par le vent, encadraient un visage légèrement rougi par le froid. Il s’arrêta net en la voyant, un sourire éclairant ses traits. « Madame Bovary ! Vous ici ? » dit-il, sa voix mêlant surprise et plaisir. Emma, le cœur battant, sentit ses joues s’enflammer. « Oui, je… je cherchais un livre », balbutia-t-elle, levant le recueil de Lamartine comme une preuve. Léon, posant ses dossiers sur une table, s’approcha, ses yeux pétillants. « Lamartine, encore ? Vous avez du goût. » Il s’assit en face d’elle, ignorant le regard curieux de Madame Rollet, et ils reprirent leur conversation là où la foire l’avait laissée. Ils parlèrent de poésie, de musique, de rêves. Léon décrivit un concert qu’il avait entendu à Rouen, une sonate qui l’avait ému aux larmes. Emma, captivée, confia son amour pour les opéras qu’elle n’avait jamais vus, mais dont elle lisait les récits dans des revues. « Un jour, j’irai à Paris, pour entendre Verdi », dit-elle, sa voix vibrant d’un espoir qu’elle osait à peine formuler. Léon, la regardant avec une intensité qui la troubla, murmura : « Vous y seriez à votre place, dans une loge, sous les chandelles. » Ces mots, pleins de sous-entendus, la firent frissonner. Elle voulut répondre, mais une ombre passa sur le visage de Léon. « Malheureusement, je ne serai pas à Tôtes longtemps », dit-il, baissant les yeux. « Je retourne à Rouen la semaine prochaine, pour finir mes études de droit. » Emma sentit son cœur se serrer. « La semaine prochaine ? » répéta-t-elle, incapable de masquer sa déception. Léon hocha la tête, un sourire triste aux lèvres. « Oui, le notaire me libère bientôt. Mais je reviendrai, peut-être, quand je serai diplômé. » Il tenta de plaisanter, parlant de Tôtes comme d’un « charmant exil », mais Emma n’entendait plus. La nouvelle de son départ, si soudaine, était comme une porte qui se refermait. Elle pensa à leur échange à la foire, à ses poèmes écrits dans la fièvre, à cet espoir qu’il incarnait. Tout cela, déjà, s’évanouissait. Elle força un sourire, murmurant : « Alors, profitez bien de Tôtes d’ici là. » Mais ses mots sonnaient creux, et Léon, semblant percevoir son trouble, lui tendit le recueil. « Gardez-le, en souvenir de notre Lac. » Leur conversation s’acheva peu après, interrompue par l’arrivée de Maître Dupont, qui appela Léon pour une tâche urgente. Il s’inclina, promettant de la revoir avant son départ, et disparut dans le bureau. Emma, seule, serra le livre contre elle, les larmes lui montant aux yeux. Elle salua Madame Rollet et quitta la bibliothèque, le vent frais mordant ses joues. Sur le chemin du retour, elle marcha lentement, ignorant les regards des passants. La perspective du départ de Léon la bouleversait plus qu’elle ne l’aurait cru. Il n’était qu’un inconnu, un clerc de passage, mais il représentait tout ce que sa vie manquait : la poésie, la compréhension, l’élan. De retour à la maison, Charles, occupé à écrire une lettre, leva les yeux. « Tu as trouvé ton livre ? » demanda-t-il, souriant. Emma, cachant son trouble, montra le recueil de Lamartine. « Oui, c’est parfait », répondit-elle, sa voix tremblante. Elle monta dans la chambre, sortit son carnet secret, et écrivit : Léon part. Il emporte avec lui tout ce qui me faisait vivre. Comment puis-je rester ici, dans cette maison, sans lui ? Elle referma le carnet, le cachant sous la latte, et s’assit près de la fenêtre, le regard perdu. La bibliothèque, censée être un lieu de retrouvailles, n’avait fait qu’accentuer son vide. Cette nuit-là, allongée près de Charles, elle fixa le plafond, imaginant Léon à Rouen, loin d’elle. Une résolution, fragile mais tenace, germa : elle devait le revoir, ne serait-ce qu’une fois, avant qu’il disparaisse.
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