Chapitre 9

1289 Words
Lorsque le navire accosta enfin, ils quittèrent discrètement le bord grâce à l’aide d’un marin, évitant ainsi les regards curieux. Ils prirent un taxi jusqu’à Bradford, dans le Yorkshire, à l’adresse que leur avait donnée Alvarez. Pendant le trajet, Dalia observait le paysage qui défilait. Plus ils s’éloignaient de la ville, plus les maisons se faisaient rares. De petites bâtisses éparses se dressaient dans la campagne, entourées de champs et de prairies. Des collines couvertes de bruyères s’étendaient à perte de vue. Le taxi s’arrêta devant un petit terrain où se trouvait une maisonnette isolée.— C’est ici, annonça le chauffeur. Dalia resta un instant immobile, surprise. Elle s’était attendue à un appartement quelconque, pas à ce petit cottage perdu en pleine nature. C’était bien mieux. L’endroit respirait la paix, exactement ce dont elle avait besoin. Calyope bondit hors de la voiture et courut vers le portail, excité. Pour la première fois depuis des jours, Dalia sentit une bouffée de soulagement. Elle paya le chauffeur et le suivit. — Notre maison ! cria Calyope avec joie.Il ouvrit le portail et entra en courant, avant de se figer.— C’est tout petit… dit-il, un peu déçu, habitué à l’espace de leur ancienne demeure. Un homme âgé sortit du jardin, un large sourire aux lèvres.— Bienvenue ! lança-t-il d’une voix rocailleuse. Ton oncle Alvarez m’a prévenu de ton arrivée. Je m’appelle Arawn.Il lui tendit un trousseau de clés. — Merci, répondit Dalia en les prenant. Calyope, déjà à l’intérieur, explorait les pièces.— J’aurais tout donné pour revoir cette maison pleine de vie, murmura Arawn en entrant. L’intérieur était modeste mais accueillant : deux chambres, une cuisine, une salle à manger. Suffisant pour eux deux. Dalia sentit une vague de gratitude envers leurs parents, qui avaient acheté ce lieu sans savoir qu’il deviendrait un refuge. Elle écarta les rideaux blancs : dehors, l’herbe ondulait sous la brise, un petit ruisseau serpentait au loin, étouffé par les herbes folles. Des fleurs sauvages coloraient la prairie de tons doux : lavande, jaune d’or, blanc, rouge vif. Leurs parfums flottaient dans l’air tiède, et tout semblait enfin paisible. Calyope, impatient, enleva les draps recouvrant les meubles. Durant la semaine suivante, ils nettoyèrent et aménagèrent la maison avec l’aide d’Arawn. L’homme leur apporta les provisions essentielles. Un soir, installés sur la véranda, Arawn leva sa bière.— Ta mère était une femme admirable, dit-il. Et tu lui ressembles beaucoup. Dalia sourit, un peu gênée.— Merci pour tout, Arawn. Sans toi, on aurait eu du mal à s’en sortir. — Bah ! Ce n’est rien, répondit-il en riant. Puis, après une pause : Si jamais tu décides d’explorer les environs, évite d’aller vers l’est. Il y a là-bas une vieille cabane qui marque la limite du domaine. — Pourquoi ? demanda Calyope, les yeux pétillants de curiosité. Le regard d’Arawn se fit grave.— Les anciens racontent que des créatures étranges vivaient autrefois de ce côté-là. Personne n’y va plus. Certains disent même que des gens ont disparu.Il tourna la tête vers Dalia, le ton soudain plus dur :— Promets-moi de ne jamais t’en approcher. Calyope se pencha, fasciné.— Des créatures ? Quel genre ? — Je ne sais pas, répondit Arawn en plissant les yeux. Peut-être des bêtes de légende… Mais restez loin de là, c’est plus sûr. Dalia hocha la tête, mal à l’aise.— Ne t’inquiète pas, Arawn. On n’a pas l’intention d’y aller. J’ai assez à faire avec les démarches pour l’université et pour l’éCalyope de Calyope. — Très bien. L’université la plus proche est à une heure, mais l’éCalyope, elle, est à dix minutes. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez-moi. Après son départ, la nuit tomba sur la maison. Dalia, assise devant son ordinateur, consultait les inscriptions scolaires. Pourtant, son esprit revenait sans cesse à cet avertissement. Elle se leva, s’approcha de la fenêtre. Dehors, la campagne baignait dans une obscurité lourde. Le vent faisait gémir les volets. Une impression désagréable la saisit : celle d’être observée. Elle frotta ses bras, chassant le froid et la peur. Sa vie avait basculé : d’un manoir luxueux à une petite maison perdue, d’une existence tranquille à celle d’une créature qu’elle comprenait à peine. Au loin, le vent se leva dans un hurlement, et quelque part dans l’obscurité, une bête dressa la tête. Les semaines qui suivirent furent pour Dalia un véritable tourbillon. L’été s’étirait paresseusement, les éCalyopes et universités étant closes pour les vacances, ce qui rendait les démarches d’inscription bien plus simples. Calyope fut accepté dans un établissement scolaire, et Dalia réussit à lui obtenir une place dans le bus qui desservait l’éCalyope. Quant à elle, elle se concentra sur son propre dossier universitaire. Avec l’aide d’Arawn, elle rencontra le doyen, qui la confia à un agent chargé d’accompagner les étudiants étrangers. L’homme, patient et précis, la guida dans toutes les formalités. Grâce à lui, tout fut réglé en un mois. Le jour où elle apprit qu’elle bénéficiait d’une bourse couvrant soixante pour cent des frais, elle en resta bouche bée. Cette aide venait récompenser ses talents de golfeuse, à condition qu’elle rejoigne l’équipe sportive de l’université et participe aux tournois où le comité l’enverrait. Quarante pour cent à payer au lieu de tout le montant : une chance inespérée. Elle signa aussitôt. Mais au fond d’elle, une peur sourde subsistait — celle de perdre le contrôle, de laisser sa vraie nature prendre le dessus. Elle pria pour que cela n’arrive jamais. Quand les cours reprirent un mois plus tard, l’atmosphère changea du tout au tout. Calyope s’adapta à sa nouvelle éCalyope et semblait s’y épanouir. Dalia, elle, jonglait entre ses études de gestion et les entraînements imposés. Rapidement, elle réalisa qu’elle frappait la balle bien plus loin que toutes les autres joueuses. Là où la meilleure distance féminine atteignait trois cents mètres, elle dépassait sans effort les quatre cents. Cette puissance la terrifiait. Elle devait se contraindre à rester humaine, à contenir ce qu’elle était devenue. Pour masquer sa force, elle changea sa manière de jouer. Au lieu du driver, elle utilisait de petits fers, observant attentivement la capitaine, Ceri, pour ajuster ses coups et paraître ordinaire. Le soir, elle rentrait épuisée, préparait le dîner, essayant tant bien que mal d’apprendre la cuisine. Elle, qui n’avait jamais approché une casserole, se retrouvait à brûler le pain ou à verser trop de sel. — Dalia, le pain est noir !— Cette soupe, c’est immangeable !— Franchement, on était mieux nourris avant… Calyope se plaignait sans relâche. Dalia encaissait en silence, jusqu’au jour où la tension éclata. — C’est à cause de toi qu’on est ici ! cria-t-elle. J’en ai plein la tête, et toi, tu ne fais que râler ! Si tu n’es pas content, fais à manger toi-même ! Ses yeux lançaient des éclairs. Calyope, furieux, claqua la porte de sa chambre. Dalia resta figée un instant, le souffle court, puis se tourna vers la cuisine. Le tiroir claqua sous sa main, et son poing s’abattit sur le plan de travail. Le carrelage se fissura sous l’impact. Une chaleur monta en elle, brûlante, incontrôlable. Trempée de sueur, elle arracha son tablier et sortit précipitamment. La nuit l’enveloppa aussitôt. Elle courut à perdre haleine dans les champs. Le ciel, obscur comme du velours noir, semblait l’avaler. Le vent caressait ses joues, et chaque pas la libérait un peu plus de sa colère. Sans s’en rendre compte, elle se transformait. Ses sens s’aiguisèrent, ses muscles se tendirent, et soudain, elle n’était plus tout à fait humaine. Elle galopait, rapide, sauvage, guidée par une fureur instinctive. Arawn lui avait pourtant interdit de céder à cette nature… mais dans le tumulte, elle avait tout oublié.
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