Chapitre 8

1230 Words
Pendant toute la traversée clandestine, Alvarez resta en contact pour s’assurer que rien ne clochait. Il avait mis en branle ses réseaux et payé le prix qu’il fallait. Quand le cargo fit route vers l’ouest, Dalia serra Calyope contre elle et se concentra sur un point précis : survie d’abord, vengeance ensuite. Les jours qui suivirent furent un mélange d’attente et d’appréhension. Les escales et le roulis du bâtiment n’effaçaient pas la certitude de Dalia : on leur avait tout pris, sauf la colère. Elle garderait cette colère comme une promesse — un jour, elle la transformerait en pouvoir. Mais pour l’heure, elle devait se taire, se soigner, rester invisible. Dalia grinça des dents. Dix jours à tenir, encore. Une éternité.À l’hôpital, elle avait chipé un flacon d’Advil. Deux comprimés avalés, puis l’attente — que la fièvre retombe, que son corps se calme un peu. Elle espérait qu’en ralentissant la montée de la chaleur, les symptômes cesseraient de s’aggraver. Quand le bateau leva l’ancre, le balancement régulier de la mer finit par les endormir. Calyope et elle partageaient ce lit trop étroit, coincés l’un contre l’autre, bercés par le roulis paisible du navire. Les enfants dormaient sans un bruit, apaisés par la rumeur de l’eau. Le lendemain matin, le petit-déjeuner les attendait sur la table. Dalia se rafraîchit, mangea tranquillement, puis ce fut au tour de Calyope de se lever. Les jours se mirent à se ressembler : lever, repas, sieste, dîner, nuit. Une routine tranquille, presque mécanique. La semaine passa sans qu’ils ne croisent souvent le marin. L’ennui finit pourtant par ronger Calyope. Confiné, il tournait en rond, nerveux, incapable de rester en place. Il avait épuisé tous les jeux, lu les vieux magazines nautiques que le marin lui avait laissés. Au septième jour, il craqua. Il lança un magazine au sol, se renfrogna et lança d’un ton excédé :— J’en ai marre ! Je veux sortir. Je suffoque ici. Dalia leva les yeux de son assiette de poulet. Le regard qu’elle posa sur lui contenait tout le poids de son propre agacement.— Tu sais qu’on ne peut pas, répondit-elle d’une voix lasse. C’est le contrat. Si on quitte la cabine, le marin perdra son boulot. Elle prit une autre bouchée, mâcha lentement.— Trois jours encore. Fais un effort, d’accord ? Elle posa finalement le morceau dans l’assiette, le geste sec. Elle-même avait du mal à supporter cette claustration. Son jean froissé entre les doigts, elle soupira. Calyope, de plus en plus insolent, la fixait avec défi. — J’en peux plus ! cria-t-il. Fais-moi sortir, ou dis-lui de m’emmener ! Dalia serra la mâchoire, ferma les yeux pour garder son calme. Elle savait qu’il n’en resterait pas là.— Tu ne comprends rien à ce qui se passe, Calyope ! lâcha-t-elle, avant d’aller se planter devant le hublot. Dehors, la mer s’étendait à perte de vue, lourde et grise. Depuis sept jours, la fièvre ne la quittait plus. Les cachets calmaient à peine les frissons. La veille, la chaleur l’avait envahie en moins de dix heures, et elle avait remarqué que son pied tremblait sans raison. Elle avait fini la nuit recroquevillée sous une couverture, grelottant contre le mur. Elle se mordit la lèvre, tourna la tête vers son frère.— D’accord. Je vais lui demander, souffla-t-elle. Mais quand elle le fit, le marin refusa net. Il s’emporta, les accusa d’essayer de le faire renvoyer, posa brutalement leur dîner sur la table et quitta la cabine sans un mot de plus. Cette nuit-là, vers deux heures du matin, Dalia et Calyope se faufilèrent dehors. Le pont était désert. L’air marin fouetta leurs visages, froid et salé. Ils se réfugièrent sous l’escalier du capitaine, hors de portée des regards. — Ne t’éloigne pas, murmura Dalia.— Promis, répondit Calyope, les yeux levés vers le ciel. Des milliers d’étoiles scintillaient au-dessus d’eux, plus nombreuses qu’il n’en avait jamais vues en ville. Le bateau glissait lentement sur l’eau, et les vagues reflétaient la lumière du ciel, brouillant leurs contours. Dalia observait l’horizon quand un mouvement attira son attention. Une vague, immense, surgissait au loin.— Calyope… regarde là-bas. Il tourna la tête. La vague grossissait, se rapprochait à une vitesse effrayante.— Cours ! cria-t-elle. Ils se précipitèrent vers la porte, mais Calyope resta figé. Terrifié.— Calyope ! bouge ! Le fracas de l’eau la couvrit. La vague s’écrasa sur le pont, faisant vaciller le navire comme un jouet. Le bateau pencha brutalement, moitié englouti. — Cours ! hurla-t-elle à nouveau. L’adrénaline la submergea. Elle tenta d’attraper Calyope, mais un mur d’eau la frappa de plein fouet. Tout devint noir. Quand elle reprit conscience, elle était allongée dans une flaque d’eau salée. Le bateau tanguait encore doucement. Trempée, nauséeuse, elle se redressa péniblement. Tout semblait désert. Le soleil pointait à peine à l’horizon. En titubant, elle gagna l’escalier et remonta vers sa cabine. Par miracle, elle s’en souvenait — elle avait mémorisé le plan collé sur la porte la semaine précédente. Arrivée devant, la porte s’ouvrit brusquement. Calyope se tenait là, livide.— Dalia ! Il la serra contre lui, tremblant. Elle lui caressa les cheveux, referma derrière eux. — Hier, quand tu n’étais pas là, dit-il d’une voix cassée, le marin est venu. Il m’a dit de ne surtout pas sortir. Il paraît qu’un loup gris les a attaqués… sorti de nulle part. Ils l’ont poursuivi, pensant qu’il s’était jeté à la mer. Ses yeux étaient rouges.— J’ai cru que tu étais morte. Où étais-tu ? Dalia resta un instant muette. Ses lèvres tremblèrent à peine quand elle murmura :— Un loup ?... Dalia comprit enfin qu’elle s’était peut-être changée sans le vouloir pour la toute première fois. Un frisson la traversa. Elle se murmura pour se rassurer :— Ça ira. Juste deux jours encore… deux petits jours. Le bateau, miraculeusement, avait survécu à la colère du Dieu de l’Eau. Pendant les quarante-huit heures suivantes, Dalia avala quatre pilules à la fois pour calmer la fièvre. Ces doses la maintenaient à flot, même si elles la rendaient épuisée. Souvent, elle se reprochait à voix basse d’avoir accepté la sortie proposée par Calyope. Sans cette promenade, peut-être que tout cela ne serait pas arrivé. À présent, tout l’équipage restait sur le qui-vive, prêt à repérer la créature. Un marin revint après son quart et leur donna les dernières nouvelles :— On pense avoir mis le loup en fuite, mais je ne peux pas l’assurer. L’équipe a fouillé chaque recoin du navire, rien trouvé. Par précaution, restez enfermés. Si la bête rôde encore, elle pourrait attaquer. Et s’il y a un blessé, on découvrira forcément quelque chose d’anormal. Alors, ne sortez pas. Dalia acquiesça faiblement, la respiration courte.— D’accord.Elle n’avait de toute façon aucune envie de quitter la cabine. Les trois jours qui suivirent, elle et Calyope restèrent confinés à l’intérieur, parlant à peine. Calyope s’excusa plusieurs fois, honteux d’avoir insisté pour sortir. Elle lui répondit par un sourire tremblant, tentant de cacher sa peur. Mais au fond, l’angoisse ne la quittait plus. Elle craignait de se transformer entre ces murs, sous les yeux de son frère. Que deviendrait-il, si cela arrivait ? Pour faire baisser sa température, elle passait de longs moments sous l’eau froide, au grand amusement de Calyope qui plaisantait pour détendre l’atmosphère. Peu à peu, la situation sembla se stabiliser.
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