Dans l’immensité du manoir d’Alexandre, les tensions semblaient s’apaiser, du moins en surface. Mais dans cette trêve apparente, des changements subtils s’opéraient. L’homme puissant, impénétrable et intransigeant qu’était Alexandre Solis commençait à montrer des fissures. Ces fissures, bien qu’infimes, ne passaient pas inaperçues. Lyana, quant à elle, continuait de se débattre entre son envie de conserver sa liberté intérieure et une curiosité croissante pour l’homme qu’elle voyait peu à peu se transformer.
Un geste inattendu
Un matin, alors que Lyana descendait pour prendre son petit-déjeuner, elle fut surprise de trouver Alexandre déjà à table. Habituellement plongé dans son téléphone ou dans des dossiers, il était là, un café à la main, contemplant pensivement l’extérieur. L’atmosphère était différente. Plus douce.
"Tu es matinal," dit-elle simplement en s’asseyant en face de lui.
Il leva les yeux, un sourire presque imperceptible effleurant ses lèvres. "J’ai pensé que ce serait agréable de prendre le petit-déjeuner ensemble."
Lyana arqua un sourcil, surprise par son ton. Alexandre ne parlait pas souvent avec douceur. Intriguée mais méfiante, elle ne répondit pas immédiatement. Pourtant, elle ne put s’empêcher de noter que, pour une fois, son regard semblait dénué de son habituelle arrogance.
Alors qu’elle attrapait une tasse de thé, Alexandre murmura, presque pour lui-même : "Je n’ai pas l’habitude d’avoir quelqu’un d’aussi… différent auprès de moi."
Lyana, prise au dépourvu, chercha son regard. Elle ne répondit rien, mais ses mots restèrent gravés dans son esprit.
Dans les coulisses du manoir
Dans les couloirs du manoir, les discussions entre les membres du personnel prenaient souvent une tournure animée. Chloé, une des servantes, s’approcha de Jeanne, la gouvernante, alors qu’elles préparaient la grande salle pour la soirée.
"Tu les as vus ce matin ?" chuchota Chloé, excitée. "Monsieur Solis et Madame Lyana prenaient le petit-déjeuner ensemble. Ils avaient l’air presque… normaux."
Jeanne secoua la tête avec un sourire amusé. "Normaux ? Avec eux ? Je doute que ce mot leur convienne. Mais je dois admettre qu’ils semblent… changer. Monsieur Solis n’a jamais été du genre à partager un moment aussi simple avec qui que ce soit. Elle le pousse hors de sa zone de confort, c’est certain."
"Elle est différente," ajouta Chloé. "Elle n’a pas peur de lui. Et ça, ça le déstabilise. On dirait qu’elle a trouvé la clé pour bousculer son monde."
Jeanne hocha la tête, pensive. "Ce mariage n’est peut-être pas aussi faux qu’il en a l’air. Enfin, pas pour lui. Tu ne trouves pas qu’il semble plus humain depuis qu’elle est là ?"
Leurs murmures s’interrompirent lorsqu’elles entendirent des pas dans le couloir. Alexandre, toujours attentif, passa près d’elles sans un mot, mais un léger sourire au coin des lèvres trahissait qu’il avait probablement entendu une partie de leur conversation.
Nathan
Plus tard dans la journée, Lyana reçut un appel de son frère Nathan. Depuis que leur situation financière était moins critique, il s’était plongé dans ses études avec une énergie renouvelée. Mais ce jour-là, sa voix semblait plus hésitante.
"Lyana, comment ça se passe avec Alexandre ?" demanda-t-il.
Elle soupira légèrement, ne voulant pas inquiéter son frère. "Ça va. Il est... compliqué, mais ça va."
"Compliqué, comment ?" insista Nathan.
"Il est... disons qu’il apprend à vivre avec quelqu’un qui ne danse pas au rythme de ses ordres. Mais je gère," répondit-elle avec un sourire qu’elle espérait audible dans sa voix.
Nathan sembla réfléchir un instant avant de répondre. "Tu sais, Lyana, même si ce mariage est... étrange, je veux que tu sois heureuse. Si jamais ça devient trop pour toi, tu n’as pas à te sacrifier pour nous."
Ces mots touchèrent Lyana plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle réalisa que, malgré son jeune âge, Nathan était attentif à ses efforts et à ses sacrifices. "Ne t’inquiète pas pour moi. Concentre-toi sur tes études. Je vais bien, d’accord ?"
Mais en raccrochant, elle sentit un poids sur son cœur. Était-elle vraiment honnête avec elle-même ? Ces derniers jours, quelque chose chez Alexandre l’intriguait, et cette idée la troublait profondément.
Une vulnérabilité inattendue
Le soir, alors que Lyana explorait la bibliothèque luxueuse du manoir, elle trouva Alexandre assis dans un coin, un livre à la main. Ce n’était pas un de ces ouvrages économiques ou stratégiques qu’il semblait toujours privilégier. C’était un roman. Surprise, elle s’approcha.
"Je ne savais pas que tu lisais ce genre de choses," dit-elle en désignant le livre.
Il releva les yeux vers elle, un peu pris au dépourvu. "Parfois, ça aide à... réfléchir. À voir le monde sous un autre angle."
"Tu réfléchis souvent, Alexandre ?" demanda-t-elle avec un sourire taquin.
Il rit doucement, un son rare mais sincère. "Moins que je ne devrais, probablement."
Un silence s’installa entre eux, mais il n’était pas lourd. Il était curieusement apaisant. Finalement, Alexandre posa le livre et la regarda.
"Tu sais, Lyana, je ne suis pas aussi... insensible que tu le penses," murmura Alexandre, sa voix inhabituellement basse, chargée d’un poids qu’il semblait porter depuis trop longtemps. Ce n’était pas seulement un aveu qu’il formulait ; c’était une brèche dans son armure, une ouverture qu’il s’autorisait pour la première fois depuis des années. Cette vulnérabilité imprévue désarma Lyana plus qu’elle ne voulait l’admettre.
Elle haussa un sourcil, surprise par la douceur de ses mots, mais l’instinctive méfiance qu’elle gardait envers lui l’emporta. "Alors pourquoi tu fais tout pour donner cette impression ?" demanda-t-elle, son ton calme mais teinté d’un soupçon d’ironie.
Alexandre détourna légèrement les yeux, une rare hésitation se lisant dans son regard. Pour un homme habitué à affronter le monde avec une confiance inébranlable, ce moment le rendait presque humain. "Parce que c’est plus facile," finit-il par dire, sa voix mêlée de sincérité et d’amertume. "Parce que si les gens voient que tu as des failles, ils les utilisent contre toi. Et quand tu as grandi dans un monde où chacun cherche à prendre ce que tu possèdes, tu apprends vite à te protéger."
Lyana observa son expression, déconcertée. Ce n’était pas le puissant et arrogant Alexandre qu’elle avait affronté tant de fois. C’était quelqu’un de plus nuancé, de plus... fragile. "Et tu penses que cacher qui tu es te protège vraiment ?" Elle ne cherchait pas à être blessante, mais sa question était incisive.
Il esquissa un sourire triste, baissant les yeux sur le livre qu’il tenait encore dans ses mains. "C’est ce que je me disais, oui. Mais parfois... parfois, je me demande si ça en vaut vraiment la peine." Il releva les yeux vers elle, et pour la première fois, elle remarqua une fatigue dans son regard, une lassitude qu’il ne montrait jamais devant les autres.
Lyana resta silencieuse. Elle voulait rétorquer quelque chose, le défier, mais au lieu de cela, elle se contenta de l’observer, comme si elle cherchait à lire au-delà des mots. "Alexandre, tu te rends compte que cette façade que tu t’évertues à construire est aussi une prison, non ?" Elle avait baissé le ton, ses mots résonnant doucement entre eux.
Il fronça légèrement les sourcils, comme s’il résistait instinctivement à l’idée, mais il ne nia pas. "Peut-être. Mais les prisons sont parfois plus sûres que ce qu’il y a dehors."
"Mais ce qu’il y a dehors, c’est aussi là où tu trouves des choses réelles," murmura-t-elle presque sans réfléchir, réalisant trop tard la sincérité dans ses paroles.
Cette discussion, bien que brève, laissa une empreinte palpable dans l’air. Lyana, malgré elle, commença à percevoir un homme différent, un homme prisonnier de ses propres peurs. Derrière la façade arrogante et le contrôle constant, elle vit pour la première fois quelqu’un d’incroyablement humain. Et cela la troubla profondément.
Ce n'était pas de la pitié qu'elle ressentait, ni même une compréhension totale, mais un mélange de curiosité et d'empathie qu'elle ne voulait pas encore s'avouer. De son côté, Alexandre, bien qu’ayant baissé sa garde l’espace de quelques instants, se demandait si elle voyait au-delà des mots, au-delà de ce qu’il venait de lui dévoiler. Cette interaction, bien qu’imparfaite, avait ouvert une porte que ni l’un ni l’autre ne savait encore comment franchir.