-Madame, il vous faut prendre vos médicaments, c'est l'heure.
Je regarde l'infirmière d'une cinquantaine d'années. C'est souvent les mêmes qui viennent à domicile pour me donner les traitements, faire les piqûres, pour le moment le pire n'est pas arrivé, mais je sais qu'arrivera le jour, ou alors je ne pourrais presque plus rien faire si ce n'est de rester allongée sur mon lit. La mort, voilà ce qu'il m'attend, la mort, les regrets, la peur, les remords. Voilà de quoi sont faits mes derniers instants de vie. Je n'avais pas imaginé mourir de cette façon mais au final, comme tout le reste de ma vie, ma mort sera des plus cons.
-Vous ne voulez pas vous mettre à l'ombre ? Il fait vraiment chaud.
-J'ai froid quand je suis à l'ombre.
-Est-ce que vous avez mis de la crème solaire pour protéger votre peau ?
-Je pense que vu mon état de santé, ça ne pourra pas s'empirer. Alors pourquoi ne pas simplement me laisser profiter du soleil ?
-C'est mon travail de veiller sur vous.
-Je ne vous en demande pas autant, j'ai toujours mon libre arbitre. Si je veux me mettre au soleil il me semble que c'est encore une liberté.
-Je ne veux pas que vous vous sentiez prisonnière.
-Je ne dis pas ça contre vous.
-Je sais, vous parlez de la maladie.
Elle le dit simplement à voix haute, de loin, de façon floue. Ça n'est pas à elle que ça arrive et en même temps quand on est sans cesse confrontée à la maladie et aux mourants, nous n'avons pas forcément le même rapport tabou face à ça. Pas comme tant de mes amis, de ma famille. Ce tabou, cette épée de Damoclès au-dessus de nous, la souffrance que je vois dans leurs yeux, la peur. Je déteste les voir souffrir et je leur en veux de prendre ma souffrance, car c'est moi qui vais mourir. Mais dans ma douleur je suis égoïste, je le sais.
Pourtant je voudrais les voir heureux, je veux qu'ils continuent leur vie, même si une part de moi se brise de jalousie. Parce que je voudrais pouvoir aller vivre toutes ces choses, me tromper, recommencer, souffrir et penser que je vais mourir dans ma douleur et pourtant recommencer à rire comme si il n'existait rien d'autre que cet instant là.
-Votre sœur vient vous voir aujourd’hui ?
-Oui, elle vient.
-ça vous fait plaisir ?
-Oui, je l'aime, mais je déteste voir sa tristesse, je la trouve horrible. Elle me tue encore plus vite que ma maladie.
-C'est normal qu'elle soit triste, c'est votre sœur.
-Je ne dis pas le contraire, mais je la fais souffrir, et je ne peux pas l'aider à affronter cette douleur, je ne peux pas la sauver, je ne peux rien faire pour effacer et affronter sa peine. C'est trop tard, je suis malade.
La sonnette retentit et comme si je n'avais rien dit un sourire perce le visage de l'infirmière et elle va ouvrir à ma sœur qui alors m'enlace et s'assoit juste à côté de moi, sa main sur la mienne. Elle a toujours eu besoin de me toucher, d'être tactile avec moi. Comme si l'amour ne pouvait que se toucher et que sans ça il pourrait disparaître comme de rien. Elle est ma grande sœur, mon aînée de trois ans, par ce fait elle a vécu légèrement avant moi toutes les petites expériences de la vie. Elle toujours été ma stabilité et celle qui m'a toujours fait le plus grandir, elle m'a rendu meilleure. Bien sûr nous nous aimons depuis toujours, et possédons un lien fraternel très fort.