Chapitre 3. 6 ans. ( Les enfants fantômes )

596 Words
-Tu veux regarder quoi Jo ? -Peter Pan. -Tu viens à peine de le terminer ! -Je veux le revoir. -ça va faire trois fois d'affilés. T'en n'as pas marre ? -Non. À la cuisine il y a des cries, des hurlements, des portes qui claquent, des pleurs et des douleurs. Tout ce bruit qui plonge forcément les enfants dans le silence. Ils deviennent muets, des êtres transparents qui disparaissent peu à peu, jusqu'à qu'ils finissent dans l'invisible. -J'ai faim. -Oui, je sais, mais on ne peut pas manger ce soir. -Pourquoi ? -Tu le sais, c'est compliqué. -Mais j'ai faim. -Écoute, dès qu'il n'y aura plus de bruits j'irai te chercher à manger. Alors je me remets devant Peter Pan, le cerveau complètement embrumé, jusqu'à ne plus entendre le moindre crie provenant du reste du monde. Je suis enfermée dans la chambre pour échapper à la violence. Parfois la violence vient à nous, parfois on est protégées par cette simple porte, grâce au fait qu'on ne fasse pas le moindre bruit, parce que nous n'osons même pas aller aux toilettes. Juste on attend. La lumière se fait à travers l'embrasure de la porte, mais je ne la regarde pas. Dès qu'un bruit s'approche trop près de la chambre je retiens mon souffle et mon cœur accélère l'espace d'un instant puis je me perds à nouveau au pays imaginaire. Peter Pan, il est mon doux rêve, celui qui m'emmènera loin, très loin d'ici. Celui qui me fera être heureuse et goûter à la joie de voler dans le ciel. Je veux toucher les étoiles, je veux croire qu'il va venir me chercher. Il le doit. Je lui raconte des histoires tous les soirs pour le faire venir. Ma sœur, brave comme souvent tous les dangers pour m'emmener à manger. Parfois c'est trop compliqué, parfois elle y arrive, elle a le courage, la force. À la fin de la quatrième rediffusion dans la même soirée de Peter Pan, nous pouvons enfin aller au lit, sans un bonne nuit, sans un mot. Toujours cloîtrées dans cet invisible et ce terrible silence que l'on ne doit jamais briser au risque de le payer très cher. Je dors dans la même chambre que ma sœur, Emily, et alors je vais pour ouvrir la fenêtre. -Il fait froid Jo ! -Oui, mais Peter Pan, il va peut-être venir ce soir. -Oui, peut-être. Mets toi au lit maintenant. -D'accord. Emily m'a toujours beaucoup protégé, elle a accepté d'affronter la colère des adultes et leur violence, elle a bravé le froid hivernal pour que je puisse continuer de rêver encore un peu. Pour que je m'enferme dans un monde d'imaginaire et de rêves elle aurait sacrifié tous les siens. D'ailleurs les siens étaient peu nombreux. -Tu crois qu'il va venir me chercher ? -Si tu continues de l'appeler oui. -Je veux voler et aller au pays imaginaire. Je ne veux pas grandir, et je ne veux pas revenir. -Moi non plus tu sais, je ne veux pas que tu reviennes ici. Nous avons pris beaucoup de coups durant notre enfance, d'autres différents à l'âge adulte, cependant une chose est restée immuable, c'est notre relation. Elle a été mise à l'épreuve, nous nous sommes dit des choses terribles que beaucoup ne se seraient jamais pardonnés. Pourtant nous oui, sans même avoir à se le demander. Parce que c'était ainsi, c'était inconditionnel, dans un monde où nous nous sentions toujours mises de côtés, ou remises en question. Nous étions des enfants fantômes, silencieux, et pourtant nous avons appris à exister grâce au regard de l'autre.
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