-Jo, est-ce que tu crois que ça va aller aujourd'hui ?
-Je pense qu'aujourd'hui est une journée sans douleurs physiques donc c'est ce qu'on appelle, nous les mourants, une bonne journée.
-Je n'aime pas quand tu parles comme ça.
-Tu voudrais que je parle comment ?
-Je ne sais pas.
Elle ne me regarde plus de peur de pleurer, je vois bien combien ça lui est pénible de venir me voir. Elle n'ose pas me le dire, mais elle déteste être là, dans ce jardin, sous ce soleil écrasant, sous cette brise légère qui lui ramène à ses narines des relents de morts. Pourtant, dieu sait qu'elle m'aime, elle m'aime plus que sa propre vie, qu'elle aurait voulu voir mourir cent de ceux qu'elle aime plutôt que moi. Pourtant désormais elle ne peut plus se laisser aller à tant de douleurs, elle est mère.
Elle a eu une fille qui désormais est une jeune adulte pleine d'assurance. Un enfant qui est arrivée tard et qui pourtant a comblé de joie l'entièreté de notre famille. Moi qui n'en ai jamais eu, qui n'aurais jamais pu en avoir de toute façon. J'ai passé tant de temps à chercher l'amour sans jamais le trouver réellement. Je n'arrêtais pas de changer de chemin, de me tromper, de souffrir. D'hommes en hommes que je n'ai jamais réellement aimé.
-Dis moi, dis moi ce que tu veux me dire Emily au lieu de tourner autour du pot.
-Qu'est-ce que tu racontes ?
-Je vois bien que tu es en colère, alors parle moi au lieu d'éviter mon regard.
-Je n'évite pas ton regard.
-Regarde moi Emily. Regarde moi s'il te plaît.
J'attends que ses yeux mouillés se posent sur moi.
-Tu es tellement belle et moi je fais tellement plus vieille que toi alors que pourtant c'est toi l'aînée. Je suis fatiguée et malade, tu le vois dans mes yeux, sur mon teint gris. On ne peut rien contre cette maladie, pourtant je me suis battue, je te le promets, je ne voulais pas mourir. Je voulais rester près de toi, je voulais accompagner Mary dans sa vie et je voulais le retrouver à lui. Rien de tout cela n'a pu se faire.
-Tu peux encore te battre !
-Je sais que tu es en colère contre moi.
-Non, ce n'est pas vrai, Arrête Jo !
-Si, et c'est normal, tu me crois coupable de ne pas avoir été assez forte contre cette maladie, et pourtant, pourtant j'ai fait au mieux.
-Pourquoi tu ne continues pas ?
-Parce que je suis épuisée. Je veux vivre ces derniers instants en pensant aussi à l'amour que l'on se porte et pas seulement à me battre toujours et encore et à ne penser qu'à la maladie. Maintenant que j'ai lâché prise, je peux enfin revenir sur l'essentiel. Et tu en fais partie.
-Oui mais moi je préfère que tu te battes ! Je ne peux pas te perdre ! Je ne peux pas me dire que j'ai échoué à te sauver. Que j'ai fait tout ça, tout ça pour que tu finisses par mourir avant moi ! Ce n'est pas juste Jo. Rien n'est juste dans tout ça ! Aujourd'hui je ne peux même pas te sauver !
Elle hurle et pleure, la douleur déforme tous les traits de son visage et cela m'arrache malgré moi une souffrance qui bouleverse mon corps devenu si fragile. Si seulement, si seulement elle pouvait ressentir tout ce que je peux ressentir à cet instant, elle comprendrait. Je n'ai pas les mots. Il existe des émotions si complexes que je ne parviens pas à trouver les mots.
-Tu m'as sauvé et j'ai vécu ce que j'avais à vivre. Tu ne peux plus me sauver aujourd'hui et je ne peux rien faire non plus. Je sais que ce n'est pas juste, tu as tout à fait raison, pourtant je veux que tu respectes l'idée que j'ai de simplement vouloir passer des moments heureux près de toi. De faire des choses simples, et t'écouter parler pendant des heures comme autrefois. Parle moi Emily, de ta vie, de ton couple et de ta fille, et je veux surtout que tu penses à vivre le meilleur et je veux encore être là pour tes malheurs.
-Mes malheurs, c'est ça mon malheur.
-Je le sais. Mais tu vis, alors je suis persuadée que je ne suis pas la seule préoccupation de tes journées.
-Tu es le centre de mes pensées.
-Je te crois.
-Jo.
-Oui, moi aussi je t'aime fort. Alors maintenant parle moi.
Et c'est ainsi qu'elle s'est lancée dans une grande tirade sur sa vie de couple, tout ce qui allait, toutes les attentions qu'il lui offrait encore, de sa façon à elle de fermer les yeux sur les défauts de Arthur, pour vivre une vie harmonieuse malgré tout. Elle l'aime, il est arrivé dans sa vie comme une providence. Elle était si seule, tellement épuisée, et il l'a fait rire, il l'a faite danser. Il l'a aimé de toutes les façons qu'une femme aimerait être aimée dans sa vie.
Elle me parle de sa fille Mary, de la joie qu'elle a de la voir s'épanouir dans une famille stable et heureuse, qu'il lui tarde qu'elle vive tout ce qu'elle a à vivre et qu'un jour elle soit enceinte et qu'elle puisse enfin devenir grand-mère. C'est un bonheur que moi-même je ne pourrais jamais connaître, et j'en suis un peu jalouse, même si au fond de mon cœur je me sens comme la deuxième mère de Mary et je sais que ses enfants m'auraient aussi appelés mamie. Pourtant une distance aurait été, et de toute façon je ne pourrais jamais le voir, je serai morte avant, Mary n'a que 8 huit ans.
Elle continue de parler de tout et de rien et alors un sourire transperce mon visage, je ferme les yeux et me laisse emporter par son discours qui ne trouve jamais de fin, comme cela a toujours été le cas. Ma sœur était du genre à parler pour nous deux, et moi je l'écoutais, je pouvais l'écouter parler durant des heures et voir le silence en moi s'éloigner. Elle était du genre à briser les silences, nous qui avons passés notre enfance à nous taire, et moi j'aimais ce bruit là plus qu'aucun autre. C'était le genre de bruits qui faisaient fuir et s'éloigner tous les autres mauvais bruits logés au fond de moi. Elle éloigne mes ombres, mes tourments, par une magie que seule elle maîtrise.