Première partieSuzanne
L’histoire que je veux raconter — la mienne — n’embrasse pas un laps de temps bien long ; elle commence en juillet 1870 pour se terminer en juillet 1871, c’est-à-dire qu’elle se passe pendant cette période funeste où la France et la Prusse ont été en guerre. S’il était encore convenable de parler latin, j’écrirais en tête de ce récit : « Et quorum pars magna fui » ; mais puisque la mode des citations est finie, je veux avertir mon lecteur qu’il ne trouvera ici que les aventures d’un soldat inconnu. J’ai assisté à plusieurs batailles, mais comme je ne les ai pas vues, je ne les expliquerai pas ; j’ai chevauché pendant plusieurs jours à la suite de Napoléon III, mais comme je n’ai point été appelé dans ses conseils, je ne sais ni ce qu’il voulait ni ce qu’il pensait, si tant est que ce sphinx providentiel devenu vieux voulût et pensât quelque chose. Nos ministres de la défense nationale ont plus d’une fois empli mon oreille du bruit de leur parole, mais ils ne m’ont pas initié à leur plan, si toutefois ils en avaient un. J’ai vu le comte de Bismarck, mais je n’ai point surpris ses projets. Mon histoire n’est donc pas de l’histoire, et je n’ai d’autre prétention que celle du pigeon :
Je dirai : J’étais là, telle chose m’advint.
Vous y croirez être vous-même.
Par malheur pour vous, je ne suis pas écrivain, mais nous venons de voir tant de généraux se faire journalistes et tant de journalistes se faire généraux, que leur audace me gagne ; seulement, si j’ose prendre la plume après mes chefs, je leur laisse le plumet : les grandes phrases, comme les grands panaches, ont fait leur temps.