4.

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4.Je restai pendant tout mon voyage sous l’impression de ces adieux. Bien que n’étant pas de tempérament mélancolique, j’avoue que j’aurais préféré qu’ils fussent moins gais. Leur accompagnement musical surtout me peinait d’une façon irritante ; il s’était logé dans ma cervelle et je ne pouvais l’en chasser. Quand nous nous arrêtions dans une gare et que je voyais les pauvres diables de rappelés assis sur leurs sacs, attendant tristement le passage du train omnibus qui devait les emporter, cette satanée phrase me revenait sur les lèvres, et j’étais obligé de faire effort pour ne pas chantonner : « Pars pour la Crète ». Au reste, mon chant se serait perdu dans le formidable vacarme qui m’accompagna de Tarbes à Paris ; il faut avoir entendu brailler la Marseillaise et les Girondins pour savoir que la voix de l’homme a plus de puissance que le tonnerre ; quand nous brûlions une station pleine de soldats, leurs vociférations faisaient trembler les vitres de nos wagons, et nous étions déjà loin que nous entendions encore leurs chants. Je ne m’étais pas imaginé qu’on pût voir pareil désordre, et pareil encombrement d’hommes ; les gares d’embranchement surtout présentaient un spectacle inouï de confusion ; car ce flot humain ne se dirigeait pas tout entier vers la frontière de l’Est ; seuls les régiments organisés suivaient cette route, tandis que les hommes isolés, divisés en un nombre infini de courants contraires, rejoignaient leurs dépôts, les uns venant du Nord pour aller au Midi, les autres venant du Midi pour aller au Nord. En rappelant mes souvenirs aujourd’hui, je me demande s’il est possible que j’aie vu tant d’hommes ivres, et il me semble que ces souvenirs sont ceux d’un cauchemar plutôt que ceux de la réalité. C’étaient là mes camarades, et désormais j’allais vivre avec eux. Alors la responsabilité de mon coup de tête me pesait sur la conscience. Ah ! si je m’étais engagé par devoir, par patriotisme, par conviction ! Mais il n’en était pas ainsi : c’était par amour, pour plaire à Suzanne. J’avais voulu lui dire : « Voilà ce que j’ai fait pour vous, que ferez-vous pour moi ? » Et maintenant je me demandais ce qu’elle ferait, car elle n’avait pas pris d’engagement envers moi. Sans doute si je revenais à trente ans général comme Bonaparte, je l’entraînerais dans mon rayonnement ; mais si je revenais brigadier ou maréchal des logis ? Si je revenais avec le nez coupé ou la mâchoire cassée ? Placé entre ces inquiétudes à mon point de départ et la douleur que j’allais apporter à ma mère à mon point d’arrivée, je n’étais pas dans des dispositions à voir les choses en rose. Qu’allait-elle dire, la pauvre femme, en apprenant ma résolution, elle qui avait toujours eu tant de frayeur et tant de dégoût de la guerre ? Je n’avais point osé lui écrire, et je ne lui avais même pas envoyé de dépêche pour la prévenir de mon arrivée, comptant que dans le premier mouvement de la surprise, il me serait plus facile de lui glisser cette grave nouvelle. Mais je ne la surpris point. Après le premier trouble de joie de notre embrassement, elle me regarda dans les yeux, tendrement, tristement : — Tu viens me voir pour une cause grave, n’est-ce pas ? dit-elle. — Mais maman… — Je t’attendais. — Tu sais donc ? — Rien ; mais quand j’ai appris cette déclaration de guerre, j’ai eu le pressentiment qu’elle te prendrait. Je profitai de l’occasion qui s’offrait pour montrer la dépêche de M. de Saint-Nérée. Ma mère la lut sans rien dire, mais lorsqu’elle me la rendit, je vis des larmes dans ses yeux. — Pardonne-moi cette faiblesse involontaire, mon cher enfant, je ne suis qu’une femme, et il y a des sentiments que les femmes n’éprouvent pas comme les hommes ; me dévouer à ceux que j’aime, voilà toute ma vie, mais je sais que pour vous il y a d’autres devoirs. Je pense que si ton pauvre père était là, il te dirait que tu as bien fait, je ne peux donc pas te dire, moi, que tu as eu tort. Il y a du sang de soldat dans tes veines et le soldat doit suivre son drapeau quand il est engagé. Je sais ce que ton père pensait là-dessus, tu es son fils, et sans avoir reçu ses leçons tu te trouves tel qu’il aurait voulu te voir. Ne t’inquiète pas, ne te tourmente pas de mon premier mouvement d’émotion ; ma maternité ne se placera jamais entre toi et le devoir. Chère mère, si elle avait su combien peu le devoir avait eu part à ma détermination, et combien peu j’avais pensé à la patrie ! Mais à qui la faute ? J’appartiens à une génération qui n’a point été élevée dans la pratique des vertus patriotiques, et ces vertus ne surgissent point des cœurs du jour au lendemain. On aime sa patrie quand on la sert comme on aime sa terre quand on la cultive de sa propre main. Pendant vingt années d’empire, ce n’est pas le peuple français qui a cultivé la France, il avait affermé son champ et il vivait en propriétaire qui n’a d’autre souci que de bien vivre : le suffrage universel employé à ne donner de temps en temps que des quittances ne pouvait pas le tirer de cette apathie. — Enfin, reprit ma mère, ce qui me soutiendra pendant cette guerre, ce sera de penser que tu es sous les ordres d’un honnête homme. C’est un bonheur pour moi que M. de Saint-Nérée soit colonel du régiment de ton père : il reportera sur toi, j’en suis bien certaine, les sentiments qu’il avait pour son ami. Il était dans le caractère de ma mère de ne pas parler de ce qui la faisait souffrir ou l’inquiétait. Jusqu’au soir notre journée se passa sans qu’il y eut entre nous un seul mot d’échangé sur mon départ. Elle voulut me faire visiter les travaux qu’elle avait entrepris, et je la suivis au milieu des ouvriers ; on eût dit, à nous voir, que nous faisions une promenade que nous recommencerions le lendemain. — Tu verras à ton retour, me disait-elle. En marchant ainsi dans les prairies dont on fanait les foins, nous arrivâmes à une petite maison qui depuis longtemps n’était plus habitée. Je fus surpris d’y trouver des menuisiers qui réparaient les boiseries, et je demandai à ma mère si elle avait un locataire. — Non, dit-elle, c’est pour moi : dans quelques années tu te marieras, tu reviendras, je l’espère, à Courtigis, je veux avoir un coin pour me retirer ; il est mauvais que deux femmes vivent sous le même toit ; ta femme, je crois, m’accepterait, mais bientôt je la ferais souffrir, j’ai mes habitudes, mes idées qui ne seraient pas les siennes, et puis je ne saurais pas oublier de commander. Ici, je serai avec vous, sans être chez vous. De mes fenêtres, je verrai les vôtres et saurai quand je pourrai venir sans vous gêner : quand les enfants feront trop de bruit chez vous, vous me les enverrez. Ma plume tremble dans ma main en rappelant ces souvenirs. Tranquillité du foyer, richesse des campagnes, fleurs des jardins, projets d’avenir, regards d’une mère, comment supposer que je ne vous retrouverais pas, et que quand je reviendrais dans ce pays, le cœur de la France, la guerre l’aurait écrasé ? Ce fut le soir seulement que nous rentrâmes dans la réalité de la situation et qu’il fut question de mon engagement. Ma mère avait fait prier à dîner mon ancien précepteur, le petit père Chaufour, qui, depuis mon émancipation, vivait tranquillement à Courtigis dans le commerce de ses livres. Nous le vîmes arriver portant sous son bras un gros rouleau de papier blanc qu’il déposa précieusement sur une console. — Qu’avez-vous donc là-dedans ? lui dis-je. — La carte que vous allez écrire avec vos sabres et vos chassepots, la carte définitive de l’Europe. En apprenant cette déclaration de guerre, je me suis mis au travail, et voici les Etats tels que vous devez les constituer. Il nous déroula sa carte et nous montra une France rose qui s’étendait jusqu’au Rhin ; la Prusse bleue ne descendait plus que jusqu’au Weser, et à partir de ce bleu jusqu’aux montagnes du Tyrol et de la Bohême s’étalait une grande Allemagne jaune. — Pour que cette carte fût absolument définitive, continua-t-il, il faudrait qu’elle comprît la Pologne, quelques provinces de la monarchie autrichienne et la Turquie d’Europe ; mais ce sera pour plus tard, chaque chose vient en son temps ; aujourd’hui l’occasion se présente de régler le sort de l’Europe centrale, réglons-le. — Eh quoi ! interrompit ma mère, vous voulez que la France s’empare des provinces rhénanes ; vous le républicain, vous l’homme du droit ! si tel est votre but, celui de la Prusse pourra être tout aussi justement de vous prendre l’Alsace et la Lorraine. — Comptez qu’elle ne manquera pas de le faire si la victoire est pour elle, tandis que la France, si grands que puissent être ses succès, ne demandera jamais Bade ou la Hesse. Quant au Rhin, si nous le prenons, c’est bien plus en vertu d’une nécessité que d’un droit ; le Rhin entre les deux peuples empêchera la France d’entrer en Allemagne, comme il empêchera l’Allemagne d’entrer en France. C’est comme instrument de paix, et d’une paix durable, que je le réclame. Le dîner arrêta cette discussion géographique mais il ne changea pas le sujet de la conversation. De quoi parler sinon de la guerre ? Depuis la cuisine jusqu’au salon, depuis la chaumière jusqu’au château, tout le monde était sous le coup de cet événement ; les hommes qui n’avaient pas fini leur temps étaient déjà partis, on organisait la garde mobile, et il n’y avait pas dans le village de famille qui ne fût atteinte. D’ailleurs, alors même que M. Chaufour eût voulu imiter la réserve de ma mère, je ne lui en aurais pas laissé la liberté. Malgré sa manie géographique, dont on pouvait rire, il était impossible de ne pas reconnaître sa compétence dans ces questions politiques et historiques qui avaient été l’étude de sa vie entière, et je voulais le faire parler. — Figurez-vous, dit-il, qu’on m’accuse dans le pays d’être Prussien ; parce que je me suis permis de dire que cette guerre m’inquiétait, le maire et deux ou trois autres gens de sa force me reprochent d’être un mauvais Français ; croire que cette campagne sera rude et difficile, c’est douter de la France ; il y a quelques jours tout le monde blâmait cette guerre, personne n’en voulait, personne ne croyait qu’elle fût possible, moi excepté ; aujourd’hui que la trompette a sonné, tout le monde accourt dans les rangs ; vraiment le Français est un cheval de bataille, et Rouget de Lisle a résumé notre caractère national dans un mot : « Marchons ! marchons ! » Savez-vous pourquoi vous marchez, au moins, et pour qui ? — Pour savoir si le fusil de M. Chassepot vaut mieux que celui de M. Dreyse. — Vous plaisantez, mon cher Louis, et cependant cette raison que vous indiquez en riant poussera plus d’un régiment à la bataille : de même que le désir de tirer vengeance de Waterloo ou de prendre la revanche de Sadowa déterminera plus d’une conscience honnête. Mais en réalité vous allez vous battre parce que le gouvernement prussien et le gouvernement français sont obligés à la guerre sous peine de mort. — Comment cela ? — Le but du gouvernement prussien, depuis que M. de Bismarck le dirige, est d’absorber l’Allemagne ; cette absorption est commencée, mais elle ne se fait pas vite ; à l’exception de Bade, les Etats du Sud résistent et ne veulent pas se laisser dévorer par l’ogre de Prusse ; pour vaincre leur résistance, il faut des dangers communs ; et c’est la peur de la France qui seule peut fonder la patrie allemande, c’est-à-dire l’empire prussien. Cela est clair, n’est-ce pas ? — Parfaitement. — Le gouvernement français, lui, n’a l’autre but que de vivre, et c’est sur la guerre qu’il compte pour prolonger ses jours. A bout de forces et de remèdes, il s’est adressé — sans avoir confiance en lui — au libéralisme, comme on s’adresse au charlatanisme quand la médecine est impuissante à vous galvaniser. Mais bien que le médicament n’ait été pris qu’à dose infinitésimale, il menace d’emporter le moribond. Il faut échapper à l’agitation qui s’est produite depuis six mois : et l’on espère avec un peu de gloire retrouver un peu de forces. Quand, d’un côté comme de l’autre, on est dans ces dispositions, il est bien difficile qu’une guerre désirée par les deux parties n’éclate pas. C’est une aventure, direz-vous, et pourquoi pas, puisqu’elle est engagée par des aventuriers ? Que leur importe le monde, pourvu qu’ils triomphent ? Tout leur est bon, il ne leur faut qu’un prétexte. J’ai cru, je l’avoue, que l’empereur serait le maître dans ce genre d’habileté. Je m’en tenais là-dessus à la réputation de Machiavel couronné qu’il a su se faire attribuer, mais je me trompais. M. de Bismarck a été plus fin, et en mettant les apparences de la provocation du côté de la France, il a groupé l’Allemagne. Maintenant, le tour est joué, l’unité allemande est faite ; parviendrez-vous à la détruire ? Tout est là. — Doutez-vous du succès ? — J’ai peur que le régime impérial n’ait accompli son œuvre de corruption dans l’armée, et qu’elle n’ait subi la contagion. Si cette armée qui fait trembler l’Europe n’avait plus que l’apparence de la puissance ? C’est là mon angoisse, et cependant, j’ai tant de confiance dans nos qualités militaires, que je ne peux pas écouter ces raisonnements pessimistes, fondés sur des inductions, non sur des observations. Notre gouvernement, lui, possède ces observations qui me manquent ; et s’il déclare une guerre qui menaçait depuis plusieurs années, mais qui pouvait être encore retardée, c’est qu’il est sûr de la mener à bien : il doit être prêt, ou alors il est fou. Le malheur est que s’il connaît nos ressources il doit mal connaître celles de l’Allemagne ; parce que les journaux allemands sont généralement hostiles à l’empereur et à sa famille, le représentant, lui, sous les aspects les plus grotesques, et faisant du prince Napoléon un lièvre, de la princesse Mathilde un autre animal que je ne veux pas nommer, on les arrête à la frontière, et nous restons dans l’ignorance de ce qui se passe au-delà du Rhin, car ce ne sont pas les gens qui vont à Bade ou à Hombourg qui peuvent nous l’apprendre. J’avoue que ces paroles me frappèrent fortement ; mais le spectacle auquel j’assistai le lendemain à Paris dissipa bien vite l’impression d’inquiétude qu’elles m’avaient causée. En voyant les régiments en tenue de campagne se diriger vers la gare de l’Est, musique en tête, pleins d’entrain et de belle humeur, accompagnés par la foule qui les acclamait au passage ou leur faisait la conduite ; en entendant partout la Marseillaise et les cris : « A Berlin », je me dis que ce peuple si corrompu qu’il fût avait cependant conservé l’enthousiasme de la guerre ; il s’était endormi, il n’était pas mort : c’était le réveil. Les trains ordinaires, à l’exception d’un seul, ayant été supprimés sur la ligne de l’Est, au profit des transports de la guerre, c’était une affaire pour un simple pékin qu’un voyage à Nancy. Quel entassement, quelle confusion dans la gare et aussi quelles scènes d’adieux ! Jamais je n’avais vu autant de femmes en larmes, d’honnêtes femmes qui embrassaient leurs maris, de cocottes qui se séparaient de leur sous-lieutenant. Je ne parvins à m’introduire dans un compartiment qu’après une discussion avec les officiers qui l’occupaient déjà : de quel droit un individu qui ne portait pas l’uniforme venait-il prendre place parmi eux ? Il y avait déjà un civil dans un coin, un second civil, c’était trop. Lorsque nous fûmes en route, les conversations s’engagèrent : — Où vas-tu ? demanda un lieutenant d’état-major à mon voisin de droite, qui était lieutenant d’infanterie. — A Metz… — A Metz ? — Non, pas à Metz la ville, mais à un village dont le nom commence par Metz, comment diable se nomme-t-il ? Tu n’as pas une carte ? — J’ai une carte d’Allemagne dans ma valise. — C’est une carte de France qu’il faudrait. Ces messieurs n’ont pas une carte ? Personne n’en ayant, je me permis de prendre la parole. — C’est peut-être à Metzerwisse que vous allez ? — Précisément. — Où prends-tu ça Metzerwisse ? — Aux environs de Metz, je pense. Je descendrai à Metz. — Vous ferez mieux d’aller jusqu’à Thionville, dis-je encore, attendu que Metzerwisse est à vingt-cinq kilomètres de Metz et à quelques kilomètres seulement de Thionville. — Et toi, où vas-tu ? demanda le lieutenant d’état-major à son ami. — A Grosstenquin. — Et où est-ce, ton Grosstenquin ? — Ma foi, je n’en sais rien, je demanderai à Metz, tout ce que je sais, c’est que ce n’est pas sur la ligne du chemin de fer. — Monsieur connaît peut-être Grosstenquin ? me dit le lieutenant d’état-major d’un air goguenard. — Je sais que c’est à quatre ou cinq kilomètres de Faulquemont, voilà tout ; Faulquemont est une station de la ligne de Metz à Forbach. — Monsieur est géographe ? — Mon Dieu non, j’ai seulement étudié la géographie autrefois. Ma réponse était plus raide que je n’aurais voulu ; mais cela me paraissait si fort qu’un officier d’état-major ne sût rien d’un pays où il allait peut-être diriger nos troupes, que je ne pus la retenir. Au reste, elle n’eut pas d’autre résultat que d’amener un moment de silence qui ne fut que de courte durée ; bientôt la conversation reprit, et chacun exposa son plan de campagne. Les routes et les moyens différaient, mais le but était le même pour tout le monde : dans huit jours à Mayence, dans trois semaines à Berlin. — J’ai de bonnes raisons de croire, dit le lieutenant d’état-major, qu’à l’heure présente le maréchal Mac-Mahon passe le Rhin au-dessous de Strasbourg et forme un corps détaché qui par Fribourg pénètre en Wurtemberg et en Bavière ; le sud de l’Allemagne nous attend. En même temps nos troupes forcent la frontière sur la rive gauche du Rhin, et les Prussiens sont balayés jusqu’à Mayence. Il y avait dans un coin un officier d’état-major des places, qui jusque-là n’avait pas dit un mot ; c’était un bonhomme à moustaches grises, boitant d’une jambe, et portant lunettes. — Messieurs, dit-il, je ne voudrais pas arrêter votre élan, mais cependant je voudrais vous avertir que vous partez pour la guerre et non pour la victoire. Vous ne savez pas à quels ennemis vous allez avoir affaire. La lutte que nous entreprenons sera terrible, le monde sera étonné. — Pour moi, ce qui m’inquiète, dit le voyageur qui était en civil, c’est de savoir comment nous garderons les lignes de chemin de fer jusqu’à Berlin. La guerre ne va pas se faire comme elle se faisait autrefois : la consommation seule des munitions sera énorme et demandera des moyens de transport inconnus jusqu’ici ; on ne fera pas l’approvisionnement comme autrefois avec des voitures, on le fera avec les chemins de fer qu’il faudra garder, car ils seront la force et le salut de l’armée. Or, de la frontière à Mayence nous avons 27 milles allemands, de Mayence à Berlin nous avons environ 82 ou 83 milles : 83 et 27 font 110 milles, autrement dit 825 kilomètres ; combien faut-il d’hommes pour garder un kilomètre de chemin de fer, je n’en sais rien, mais mettons cent hommes, cela fait 80.000 hommes rien que pour assurer nos approvisionnements. Une discussion s’engagea sur le chiffre d’hommes, et j’appris alors que ce civil qui parlait si bien des choses de la guerre était un ingénieur. Cela me fit plaisir. Puisque cet ingénieur, me dis-je, a si bonne assurance d’aller à Berlin, il faut le croire. Ce n’est pas un militaire, une culotte de peau, il connaît son affaire. L’officier d’état-major des places combattit ce raisonnement et ces chiffres ; on ne gardait pas une ligne de chemin de fer en pays ennemi par kilomètres, avec des hommes alignés de la frontière à Berlin, comme des cantonniers ; puis il revint à ses avertissements : nous allions trop vite. Avant d’entrer à Berlin, il fallait entrer dans les provinces rhénanes, des provinces rhénanes passer en Allemagne, et nous n’en étions pas là. Il avait été en Autriche, il avait assisté à la campagne de 1866, en Bohême, et il ne fallait pas croire que les Prussiens étaient si faciles à battre. L’armée autrichienne était excellente, et elle avait été battue à Sadowa. On ne l’écouta plus, et à Châlons le lieutenant d’infanterie fit une proposition que nous acceptâmes tous. — Messieurs, dit-il, puisqu’il y a maintenant des caisses vides, je propose que nous abandonnions notre raisonneur à lunettes. Il est insupportable ce vieux-là. Voilà le type des officiers prétendus piocheurs qui démoralisent une armée. Je parie que celui-là est un enfant de troupe, fils du sellier ou du tailleur du régiment. Il aura travaillé, travaillé, et voilà. Il compare les Français aux Autrichiens. A l’unanimité cette motion fut adoptée, et le vieux raisonneur fut abandonné à sa mauvaise humeur.
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