3.

2983 Words
3.Il vint beaucoup de monde ce soir-là, et Suzanne fit illuminer le salon comme pour un jour de fête. Elle allait au-devant de chacun avec un air triomphant, et son mot était celui qu’elle m’avait dit : — Eh bien ! c’est la guerre. — C’est la guerre. Mais le ton de la réponse ne ressemblait en rien au ton de l’interrogation. J’ai entendu dire qu’à cette même heure, à Paris, la foule parcourait les boulevards en chantant la Marseillaise et en criant : « A Berlin ! » C’est possible, il y a foule et foule ; d’ailleurs, je n’étais pas à Paris, et je ne veux parler que de ce que j’ai vu. Or, ce que j’ai vu autour de moi ne ressemblait en rien à l’enthousiasme. Les gens arrivaient exactement comme s’ils avaient été réveillés dans leur sommeil par le cri : « Au feu ! » et ils s’interrogeaient les uns les autres stupéfaits, ahuris ; car nous en étions encore, dans notre province, aux commentaires pacifiques qui avaient suivi la déclaration « du père Antoine » ; et cette nouvelle de guerre nous surprenait comme un coup de foudre dans un ciel tranquille. Après s’être engourdis pendant dix-huit ans, ces honnêtes bourgeois sortaient brusquement de leur apathie politique. Ils avaient fait des affaires, ils en voulaient faire encore ; ils ne voulaient pas faire la guerre. Pourquoi la guerre ? Au profit de qui ? On venait de leur demander leurs votes en leur jurant que leur oui assurerait la paix du monde ; et moins de trois mois après ces serments, on déclarait la guerre. Se moquait-on d’eux ? Les fonctionnaires n’osaient pas se risquer aussi loin, mais ils avaient des mines allongées qui parlaient pour eux ; avec cela, bien entendu, l’air recueilli et le silence diplomatique comme s’ils avaient peur de compromettre l’Etat, tandis qu’en réalité ils n’avaient peur que de compromettre leur place. A peine entré, un vieil ingénieur qui savait par expérience ce qu’on gagne à se taire, proposa un whist, et il se forma aussitôt une table de gens graves qui, paraissant absorbés dans leur jeu, ne répondaient à aucune interrogation, mais ne perdaient pas un seul mot de ceux qui étaient assez imprudents pour parler haut. Seuls, les officiers arrivaient le poing sur la hanche, l’épaule en avant et la tête en arrière. — « On allait donc flanquer une jolie tripotée à ces brutes de Prussiens. » Ils entourèrent Suzanne, et en dix minutes la Prusse fut hachée en morceaux et l’Allemagne remaniée. Devant cet enthousiasme victorieux, les bourgeois s’arrêtèrent un moment. Ils semblaient avoir cependant conscience de leur force et de leur droit, mais d’une minute à l’autre on ne perd pas la prudence et la réserve qui sont devenues des habitudes de mœurs. Ce fut mon notaire, ou, plus justement, le notaire de Suzanne, celui aux bottines, qui se révolta contre cette oppression militaire. — Arrêtez, messieurs, vous n’êtes pas encore à Berlin, et je crois même que vous n’irez pas. — C’est-à-dire ? — Oh ! je ne doute ni de votre courage ni de vos succès, l’armée française est la meilleure armée du monde, chacun sait ça ; mais je doute de la guerre. — Puisqu’elle est déclarée ! — Pas encore ; et avant qu’elle le soit, on peut arranger les choses, maintenant surtout qu’on a produit son effet en montrant que le chassepot n’avait pas peur du fusil à aiguille. Pourquoi voulez-vous qu’on fasse la guerre ? — Le notaire a son étude à payer sans doute ? — Parfaitement : j’ai acheté mon étude après le plébiscite ; et j’en ai donné 300.000 francs, parce que j’avais un avenir de tranquillité assuré devant moi ; si mon mandataire, qui m’avait promis cette tranquillité pour que je lui renouvelle son mandat me manque aujourd’hui de parole, il me vole mes 300.000 francs. — Il ne s’agit pas des intérêts de vos boutiques, mais de l’honneur de la France. — De l’honneur de mon mandataire peut-être, mais pas de celui de la France qui veut la paix, car vous m’accorderez bien, messieurs, que je connais le pays mieux que vous ; je vois les bourgeois et les paysans, les riches et les pauvres, personne ne veut la guerre. Le raisonnement du notaire inspirait visiblement la pitié et le mépris ; on allait lui répondre comme il le méritait quand Suzanne avec son adresse habituelle intervint dans la discussion. — Notaire, dit-elle avec un doux sourire, parfait notaire ! — Mademoiselle ! — Croyez-vous que M. Emile Ollivier soit un niais ? — Je n’ai pas dit cela. — Croyez-vous que M. de Gramont soit un fou ? — Non. — Croyez-vous que M. le maréchal Lebœuf soit un Matamore et l’empereur un Géronte ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! si ces hommes, vos mandataires comme vous dites, ont demandé à la Prusse des engagements qui la contraignent à la guerre, c’est que cette guerre était inévitable, et qu’ils ont la certitude de la faire glorieusement pour eux et utilement pour la France. Si ce double résultat n’est pas obtenu, je m’engage à déclarer avec vous que M. Ollivier est un niais, M. de Gramont un fou, le maréchal Lebœuf un Matamore, et l’empereur, oui, l’empereur lui-même, un Géronte. Mais, jusque-là, permettez-moi de croire qu’ils savent ce qu’ils font et qu’ils ont choisi leur moment. — Pour moi, dit Mme Bordenave intervenant dans le débat, je ne regrette en tout cela qu’une seule chose, c’est que cette déclaration de guerre arrive un vendredi ; quand on commence une entreprise le vendredi, il faut se défier des vendredis qui suivront ; ils seront tous bons ou tous mauvais. En tout autre moment, j’aurais suivi cette scène avec attention, mais j’étais trop profondément agité moi-même pour n’être point distrait des impressions extérieures par mes propres angoisses. Réfugié dans un coin, je ne pensais qu’à ce que Suzanne m’avait dit. Quel sens fallait-il attacher à ses paroles ? Etaient-elles sérieuses, ou simplement jetées en l’air comme cela lui arrivait souvent ? Je laissai partir tout le monde et restai le dernier. J’aurais voulu me trouver seul une minute avec Suzanne, mais ni sa mère ni sa sœur ne paraissaient disposées à me céder la place. Je me décidai à parler devant elles : — J’ai beaucoup réfléchi à ce que vous m’avez dit. — Quoi donc ? — Vous ne vous en souvenez pas ? — J’ai dit tant de choses ! — A propos de vos épaules… — Ah ! très bien ; et peut-on vous demander comment ces réflexions ont eu le triste don de vous changer en hibou pour toute la soirée ? Dans votre coin, ramassé sur vous-même, vous me faisiez l’effet d’une cigogne qui, posée sur une patte, pense au départ. — C’était aussi au départ que je pensais. Habituellement, lorsque nous parlions Suzanne et moi, sa mère et sa sœur nous laissaient pleine liberté ; elles affectaient même de se livrer à quelque occupation comme pour nous dire : « Causez de ce que vous voudrez, nous vous voyons, mais ne vous entendons pas. » Ce soir-là, au mot de départ, Laurence se rapprocha de nous. — De quel départ parlez-vous donc ? dit-elle. — Du départ des hirondelles, interrompit sèchement Suzanne. — Ce n’est pas la saison, dit gravement Mme Bordenave. — Aussi, maman, ce que nous disons n’a d’intérêt qu’au point de vue théorique. — C’est votre conclusion, mademoiselle ? — Ce n’est pas de la mienne qu’il s’agit, mais de la vôtre ; j’ai parlé tantôt sérieusement, vous savez ce que je pense à ce sujet. — Alors, je suis décidé. — Eh bien ? Elle ne répondit pas à cette interrogation posée d’une voix tremblante et suppliante, mais saisissant ma main, elle me la serra fortement, pendant que ses yeux se plongeaient dans les miens comme pour venir jusqu’à mon cœur et le prendre. Que le oui sec et froid du mariage eût été peu de chose à côté de cet élan ! — A demain. Je passai la nuit à me promener dans ma chambre en essayant de convaincre ma mère de l’excellence de ma résolution : son image s’était imposée à mon esprit, et j’avais le sentiment qu’elle était là, assise dans un fauteuil au coin de la cheminée ; dans le silence de la nuit, il me semblait l’entendre prononcer certains mots avec une intonation qui lui était particulière ; mon nom de Louis, par exemple, qui dans sa bouche prenait une longueur et une douceur qu’il n’a jamais eue dans la bouche des autres. Mon argumentation, — car j’argumentai, — roula sur ce point, j’allais faire la guerre, je n’allais pas mener la vie de garnison ; puisque la patrie était engagée, je devais la défendre. Le lendemain matin, sans prendre le temps d’attendre l’ouverture des bureaux de la subdivision, j’allai trouver au lit un officier de mes amis et lui fis part de mon intention de m’engager aux chasseurs d’Afrique. Les formalités à remplir étaient très simples, mais il refroidit mon enthousiasme lorsqu’il m’expliqua qu’on me dirigerait d’abord sur le dépôt qui était en Algérie, et que là, pendant six ou sept mois, j’aurais à apprendre le métier de cavalier, qui ne s’apprend pas en un jour. — Mais dans six mois la guerre sera finie ? — Il faut l’espérer. — Alors je serai un bon cavalier quand je n’aurai plus de service à rendre ; ce n’est pas en Algérie que je veux aller, mais en Prusse. Je veux bien verser mon sang sur un champ de bataille, je ne veux pas verser ma sueur dans une écurie. — Ceci, mon ami, est un préjugé ; à l’armée, la sueur est d’un prix plus élevé que le sang. Cette combinaison ne pouvant pas me convenir, j’en cherchai une autre. Le régiment où mon père avait servi était précisément commandé par un de ses anciens camarades, le colonel de Saint-Nérée, qui m’avait vu tout enfant à Courtigis ; il m’avait toujours témoigné beaucoup d’amitié en souvenir de mon père, et lors de son dernier voyage à Paris, je l’avais souvent vu. Je lui expédiai une dépêche pour lui expliquer et la situation que me faisaient les règlements administratifs et mes désirs. Le lendemain je recevais sa réponse : « Je vous prends, irons en guerre ensemble ; point besoin de venir en Algérie ; nous partons pour France ; me rejoindrez à l’armée du Rhin ; vous êtes homme de cheval ; le sang des d’Arondel vous fera soldat en quelques jours. » Je n’avais pas voulu revoir Suzanne avant d’avoir reçu une réponse : aussitôt que je l’eus, je courus chez elle. — Je vous ai attendu hier toute la journée, et aujourd’hui je ne vous attendais plus, me dit-elle. Sans rien répliquer, je lui présentai ma dépêche télégraphique. En venant, je m’étais demandé avec une certaine inquiétude quel accueil elle me ferait ; mais de tout ce que j’avais imaginé rien ne se réalisa. — Maman, dit-elle en s’adressant à sa mère sans me regarder, je voudrais faire une promenade à cheval avec M. d’Arondel ; tu permets, n’est-ce pas ? Puis se tournant vers moi : — Dans une demi-heure, si vous voulez me prendre, je serai prête. Je la savais peu expansive, mais ce calme me stupéfia : que signifiait-il ? — Où voulez-vous aller ? me dit-elle lorsqu’elle monta à cheval — A Ossun. — Pourquoi donc Ossun ? La route est bien sèche. — Parce que je voudrais retourner où nous avons passé en allant à Bétharrame. — Ah ! oui. Allons à Ossun. Je croyais qu’elle voulait me parler ; mais nous chevauchâmes à côté l’un de l’autre pendant près d’une heure, sans qu’elle m’adressât un seul mot. Ah ! qu’elle était belle dans sa robe d’amazone, la tête ombragée sous un petit feutre mou ! Sa taille ondulait au mouvement du cheval et sa poitrine se soulevait en cadence. Nous arrivâmes à l’endroit où son pied s’était posé sur le mien, lors de notre promenade à Bétharrame. — Cet endroit ne vous dit rien ? lui demandai-je. — Croyez-vous donc que j’oublie ? Je n’oublie jamais, entendez-vous, jamais. Allons au pas, voulez-vous, nous serons mieux pour causer. Alors lâchant la bride sur la crinière de son cheval, elle me tendit la main. — M. d’Arondel, vous êtes un homme. — J’ai un cœur, voilà tout. — Moi aussi, au moins, je l’espère, mais je suis bien certaine d’avoir une tête. Si je vous ai donné un conseil qui tout d’abord a pu vous surprendre, soyez convaincu qu’il était réfléchi. En apprenant la déclaration de guerre, ma première pensée a été pour vous : j’ai senti que cette guerre serait le grand événement de notre temps, et j’ai souhaité vous y voir prendre part. Nos chevaux marchaient d’un même pas, côte à côte, et dans cette vaste lande nous étions seuls ; je pressai sa main qu’elle m’abandonna. — Bien entendu, continua-t-elle, je n’ai pas la prétention de deviner l’avenir ; mais quoi qu’il arrive, le règne du soldat recommence, et je crois qu’il durera longtemps ; j’ai souhaité vous voir soldat ; si l’empereur triomphe comme j’en ai la grande espérance, il devra tout à l’armée et fera tout pour elle ; soyez bien certain que la faveur des gens d’affaires et des avocats est finie ; ils n’auront été qu’une distraction. Si, contre toute attente, l’empereur ne triomphait pas, ce serait l’armée qui sauverait le pays. J’avais dans le cœur d’autres idées que des idées politiques ; cependant je n’osai pas l’interrompre, car sous la glace de ces paroles sérieuses, il y avait la préoccupation de son avenir et du mien : j’étais heureux qu’elle les réunît. — Vous êtes jeune, vous avez du courage, vous avez un nom, il faut que vous preniez votre place dans l’armée, car ce sera l’armée qui tranchera de son sabre toutes les difficultés de notre époque. On a beaucoup crié contre l’armée, on s’est efforcé de la déconsidérer et de l’amoindrir, mais l’éclipse ne sera pas longue. C’est cette conviction qui m’a fait vous dire que je n’épouserai jamais qu’un militaire. Vous pensez bien, n’est-ce pas ? que mon ambition n’est point de vivre de la vie de garnison et de faire promener mes enfants par un sapeur pendant que mon mari et moi nous travaillerons à notre tapisserie. Mes idées, je l’avoue, vont plus haut. Qui dit soldat, dit sauveur, et je m’imagine que d’ici quelques années, il y aura pas mal de sauvetages à opérer ; sauver la société, sauver la France, l’ouvrage ne manquera pas, je veux y mettre la main dans la manche de mon mari ; la main d’une femme n’est pas inutile dans ces occasions. C’est Joséphine qui a fait donner le commandement de l’armée d’Italie à Bonaparte. — Bonaparte n’était pas dégoûté. — C’est pour Barras que vous dites ça ? — Dame, il me semble que Barras était dur à accepter. J’en aurais eu long à répondre sur tous ces sujets qu’elle abordait les uns après les autres pour les mélanger dans une étrange confusion. Mais ces paroles, dont le sens me revient aujourd’hui et m’éclaire ce curieux caractère de jeune fille, bourdonnaient alors à mon oreille et n’entraient guère dans mon esprit. Il me semblait que puisque nous avions la bonne fortune de nous trouver seuls, en tête à tête dans cette vaste lande, par une belle journée d’été, nous avions mieux à faire que de traiter les problèmes politiques du temps présent et de l’avenir. Ce qui me préoccupait, ce n’était pas le sens des paroles de Suzanne, c’était leur accent qui charmait mon cœur. Ce à quoi j’étais attentif, c’était au mouvement de ses lèvres, à l’éclat de ses yeux, à la grâce de son attitude ; quand elle me parlait armée, empire, société, ce qui m’émouvait, c’était la passion qu’elle mettait dans son discours. Ah combien les paroles sont de peu d’importance dans l’amour comme dans la musique ! Mais Suzanne, qui n’était pas sous la même influence que moi et ne partageait pas mon trouble, restait attentive à ce qu’elle disait. Ne pouvant plus me contenir, je sautai à bas de mon cheval et, le laissant aller la bride sur le cou, je m’approchai de Suzanne et la pris dans mon bras droit, tandis que de la main gauche j’arrêtais son cheval. — Qu’avez-vous donc ? dit-elle. — Restons un moment ici ; je voudrais regarder avec vous le paysage qui se déroule là, devant nous, et l’emporter dans mon cœur avec votre souvenir. — Regardons. Nous étions arrivés sous un groupe de chênes verts qui nous couvraient de leur ombre noire, et la vue s’étendait jusqu’à l’horizon sur des vallées fertiles arrosées par les affluents de l’Adour ; personne autour de nous, partout le silence. Au loin, seulement, les agitations de la vie, comme si nous planions au-dessus de la terre. Le gazon que nous foulions, brûlé par le soleil qui avait desséché les mousses et les bruyères, exhalait des senteurs aromatiques qui troublaient le cœur. Ma tête était appuyée sur la jupe de Suzanne, et mes yeux attachés sur les siens tâchaient de lire dans son âme les sentiments qui l’animaient. Nous restâmes longtemps ainsi, puis sans penser à ce que je faisais, l’esprit perdu, emporté par les bouillonnements de mon sang, je voulus la prendre dans mes bras. — Chère Suzanne ! Mais elle se dégagea et poussant son cheval en avant : — Rentrons, dit-elle. Quand j’eus repris mon cheval, elle était déjà loin dans la lande, et je fus obligé de forcer l’allure pour la rejoindre. J’avais mille choses à lui dire ; je voulus l’arrêter, mais elle fit prendre le grand trot à son cheval et le bruit de mes paroles se perdit dans le tapage de cette course sur la route dure : elle avait baissé son voile, je ne voyais même plus ses yeux. A l’entrée de la ville seulement elle mit son cheval au pas. — Quand comptez-vous partir ? me dit-elle. — Demain. — Déjà ? — Je voudrais dire adieu à ma mère. — Alors, nous vous conduirons demain au chemin de fer. Le train que je devais prendre partait à dix heures : à neuf, Mme Bordenave et ses deux filles me conduisirent à la gare. Elle était déjà pleine : les ordres de rappel étaient parvenus dans tous les villages, et les jeunes gens qui n’avaient pas fini leur temps de service avaient été relancés par les maires, les gendarmes et les gardes champêtres. Ils arrivaient de la montagne. En troupe le soldat français est gai et gouailleur, mais isolé il sent naturellement comme tous les hommes. Les Basques, vigoureux, maigres et nerveux, à la charpente osseuse, aux yeux doux et vifs, qui étaient encore sous l’impression de la séparation, et qui portaient encore sur leurs souliers la poussière de la terre natale, s’asseyaient tristement sur leurs sacs, recueillis, sombres, sans répondre aux cris et aux chants des gamins qui représentaient l’enthousiasme. Il y avait là aussi beaucoup de monde de la ville, des parents qui accompagnaient leurs enfants, des curieux. Je n’avais pas annoncé mon départ, mais on sut bientôt que je m’étais engagé ; cela m’attira les compliments de ceux qui me connaissaient. On nous entoura, et je ne pus rester seul avec Suzanne pendant les quelques instants que nous avions à passer ensemble. A chaque minute il me fallait répondre aux félicitations et aux poignées de main. — C’est bien ; il faut donner l’exemple ; le Français est né soldat. J’étais fort peu sensible à ce succès, mais Suzanne en jouissait. Elle répondait pour moi ; je ne l’avais jamais vue si légère. — Ne prenez donc pas cette figure d’enterrement, me dit-elle en se penchant à mon oreille. — Je vous quitte. — Croyez-vous que je n’y pense pas ? Mais faut-il donner notre émotion en spectacle ? Soyons gais au contraire. Et comme deux ou trois jeunes gens de son intimité venaient à leur tour pour me féliciter : — Allons, messieurs, leur dit-elle, faites comme M. d’Arondel, laissez-vous toucher par l’exemple. Et elle se mit à chanter la chanson du Val d’Andorre : Je suis le joli recruteur. La cloche sonna ; il fallut se séparer. Nous nous serrâmes la main ; elle vit dans mes yeux l’angoisse qui m’étreignait. — Bonne chance, dit-elle, nos cœurs sont avec vous. — Ecrivez-nous, dit Laurence. Je ne sais si Suzanne eut peur de me voir céder à mon émotion, ou si elle obéit à un mouvement de sa nature, mais me rappelant : — Embrassons-nous, dit-elle. Puis tout de suite changeant de ton : — Sauvez-vous, vous allez manquer le train. Allons, allons, bon voyage : Pars pour la Crète.
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