2.

3465 Words
2.Qu’était la maison Bordenave ? Ce fut la première question que j’examinai lorsque j’eus pris pied dans la ville. Sans avoir tout à fait la complexion dont avait parlé mon prédécesseur, j’avais un certain empressement à connaître cette maison où l’on s’amusait. Pour un Parisien qui a mené la vie à grandes guides, une arrivée à Tarbes n’est guère rassurante. J’étais décidé à ne plus faire de folies, mais je n’étais pas résigné à m’ennuyer en expiation de mes fautes, et je ne trouvais pas que contempler de mes fenêtres les cimes bleuâtres ou neigeuses des Pyrénées fut une récréation suffisante. Ce qu’on appelait la maison Bordenave était une famille composée de trois personnes : Mme Bordenave mère et Mlles Suzanne et Laurence Bordenave. Mme Bordenave étant d’un âge qui lui permettait d’avoir une fille de vingt-deux ans et une autre de vingt ans, je m’en occupai peu et fus satisfait sur son compte quand je sus qu’elle appartenait à la meilleure bourgeoisie de la ville, qu’elle avait une assez belle fortune, et que son salon, libéralement ouvert à tous les fonctionnaires jeunes, était le seul où l’on pût aller tous les soirs après dîner. Elle aimait à recevoir, tout au moins à voir du monde autour d’elle, et grâce à ses filles, elle se trouvait encore dans un milieu jeune et bruyant, comme au temps où sa beauté lui attirait une cour. En province, de pareilles maisons sont rares, mais Mme Bordenave avait la prétention de n’être point provinciale ; elle venait tous les ans passer un mois à Paris au moment du Grand prix ; elle faisait une saison à Biarritz en septembre, et durant l’hiver elle allait tantôt à Pau, tantôt à Nice pour une quinzaine de jours. Si elle habitait Tarbes, c’était seulement pour surveiller ses propriétés. Avec les filles ma curiosité fut naturellement moins facile à contenter. La première fois que je les rencontrai ce fut au jardin Massey, cette délicieuse promenade qu’arrosent les eaux dérivées de l’Adour. Elles étaient l’une et l’autre assises sous un massif de grands magnolias, et en passant plusieurs fois devant elles, je pus les étudier à loisir : toutes deux jolies, elles avaient un caractère de beauté tout à fait différent ; l’aînée, brune, svelte de taille avec quelque chose de résolu et de dur dans la physionomie ; la cadette, au contraire, blonde et grasse avec un charmant sourire un peu triste et des yeux d’une douceur pénétrante. Ce fut plus tard que je sus la cause de cette tristesse qui était réelle : alors qu’elle était enfant, une bonne maladroite lui avait démis la jambe et elle était resté boiteuse ; de là, pour elle, une sorte de honte en public : aussi s’effaçait-elle le plus qu’il lui était possible et laissait-elle la première place à sa grande sœur ; c’était elle qui toujours au piano faisait danser dans les soirées intimes ; c’était elle aussi qui surveillait la machine domestique, tandis que la belle Suzanne ne s’occupait que de sa toilette ; pour tout dire en un mot une Cendrillon, moins « les méchants habits ». Je me fis présenter, et je fus accueilli comme si je portais avec moi un reflet brillant du monde dans lequel j’avais vécu ; on connaissait mon nom, et Mlle Suzanne se rappelait m’avoir vu courir à Longchamps : casaque blanche, manches bleues, toque jaune ; sous ces couleurs tricolores, je ne lui avais pas paru ridicule. Au contraire, à ses yeux j’étais une sorte de personnage célèbre ; chaque semaine, les journaux de sport avaient parlé de mes exploits ou de mes « déplacements », et les journaux à indiscrétions parisiennes avaient raconté mes aventures avec les drôlesses connues. Pour une jeune fille qui vivait dans la religion de la mode, j’étais quelqu’un, et c’était une bonne fortune pour son salon que de me recevoir. On fut pour moi plein d’attention, et, trois jours après mon entrée dans la maison, Suzanne m’appela un soir dans un coin et me mit dans les mains un album de portraits des actrices de Paris : j’y trouvai à la première page Blanc-de-Perles ; à la seconde Flore, des Bouffes ; à la troisième Raphaële, des Variétés. Elles étaient rangées dans l’ordre où elles avaient été mes maîtresses. — Vous voyez qu’on vous connaît, me dit Suzanne en riant de mon embarras. Quelle belle chose vraiment que la presse ; et comme les journaux qui n’ont pas voulu infecter la province d’une politique dangereuse ont su la moraliser ! Si j’avais eu une once de cervelle saine dans la tête, je me serais prudemment éloigné de cette charmante personne et me serais rapproché de sa sœur Laurence. Mais ce fut le contraire qui arriva. Laurence avait une tête et un cœur d’ange, mais elle boitait, tandis que Suzanne, droite dans sa taille cambrée, était souple comme une couleuvre. Ce fut Suzanne qui m’attira et je me mis à l’étudier. C’était vraiment une curieuse jeune fille, et assurément le produit le mieux réussi d’une éducation mondaine qui s’était faite un peu partout, au hasard des rencontres d’une existence décousue : je ne dis pas qu’elle soit un type qui résume une époque, mais je dis qu’elle n’est pas non plus une exception, car ce que j’ai vu en elle, je l’ai remarqué aussi dans plus d’une autre. Soit intuition naturelle, soit sagacité reçue de l’expérience, elle avait jaugé la vie et le monde et elle s’était dit qu’elle ne pourrait s’y faire la place qu’elle désirait que par un beau mariage. Et un beau mariage pour elle, c’était celui qui lui donnerait un mari puissant par le nom, la fortune ou la position : c’était la vie à Paris, en vue sur le théâtre du monde, avec son nom et la description de ses toilettes dans les journaux spéciaux ; c’était l’occasion de paraître et d’éblouir. Cela s’accomplissant, elle se croyait assurée de ne bâiller jamais et de ne jamais avoir des retours de tristesse, de déception ou d’ennui. Elle avait vu la cour ou plus justement elle avait été reçue dans une demi-intimité à Biarritz, et ce que Massillon, dans un sermon que j’ai appris lors de mon baccalauréat, a dit des exemples des grands et des princes de la terre « placés pour le salut comme pour la perte des peuples » s’était réalisé chez elle. Pourquoi elle aussi ne ferait-elle pas un mariage extraordinaire ? Cela était possible ; tout est possible à qui sait vouloir avec continuité ; elle disposait d’une arme irrésistible, la beauté ; elle n’avait qu’à s’en servir froidement ; si elle restait belle jusqu’à trente ans, et c’était probable, car elle était parfaitement décidée à ne tomber dans aucune de ces faiblesses qui altèrent la beauté, la tendresse, la passion, le dévouement, combien de chances favorables pouvait-elle rencontrer avant cet âge, alors qu’elle saurait les faire naître et les suivre ! Si un homme n’est qu’un jouet aux mains d’une innocente petite fille de dix-sept ans, que ne peut sur lui une femme de vingt-cinq ans, belle, libre, expérimentée, sachant ce qu’elle dit et ne dit pas ! Les imaginations romanesques qui s’emportent à froid et calculent vont loin ; Suzanne avait une imagination de cette espèce. Son modèle trouvé, elle en devint fanatique. Que n’avions-nous en France un journal comme le Court-Journal, de Londres ! A défaut de cette feuille éminemment utile, elle se donna un correspondant qui dut la tenir au courant de ce qu’elle voulait savoir : c’était un jeune écuyer qu’elle s’attacha, sans doute, par de vagues promesses qui n’auront jamais été exécutées, j’en suis bien certain ; peut-être aura-t-il touché de légers, de très légers acompte sur son traitement ; mais quant à en avoir été soldé, c’est une autre affaire. Avec cette correspondance à laquelle elle adjoignit la lecture régulière du Sport et de la Vie parisienne ; avec ses conversations et ses interrogations chez Worth ; avec les relations qu’elle s’était créées dans les villes d’eaux, elle arriva à savoir à Tarbes les nouvelles du monde parisien tout aussi bien que si elle eût habité Paris et eût vécu dans ses salons, ses clubs et les coulisses de ses théâtres. Combien de fois m’a-t-elle étonné en me racontant, dans leurs détails, des niaiseries que je croyais connues de ceux-là seuls qui en avaient été les auteurs ! Mais il n’y avait point de niaiseries pour elle, dès qu’elles s’étaient passées dans le monde qu’elle adorait. Une pareille éducation ne dispose point à la bégueulerie ; aussi Suzanne n’était-elle ni prude ni bégueule ; avec elle on pouvait tout dire ; et c’était même là une des causes de l’attrait qu’elle exerçait sur certains hommes ; près d’elle, ils se sentaient à l’aise comme avec un camarade. Ce que j’appelle « tout dire » doit s’entendre largement, car bien souvent le sujet de ses conversations était le dernier article de la Vie parisienne, et l’on sait que si ces articles étaient le plus souvent remarquables par l’esprit, l’observation ou le style, ils étaient rarement écrits pour les petites filles « dont on coupe le pain en tartine ». Un soir qu’elle me fit lire tout haut dans son salon une fantaisie ayant pour titre : « Le Melon », je faillis rester court, tandis qu’elle riait aux éclats. Cela la mit de si belle humeur que contrairement à son habitude, elle remplaça sa sœur au piano et, pendant toute la soirée, nous joua et nous chanta la partition des Turcs. — Si je laissais Laurence jouer ses pleurnicheries ou ses sentimentaleries ordinaires, dit-elle, ou bien encore sa musique sérieuse, M. d’Arondel serait capable de se convertir tout à fait : rions un peu. Et l’on rit beaucoup, et je rentrai chez moi à une heure du matin, un peu plus troublé, un peu plus ému que tous les soirs. Bien entendu, je ne connus pas Suzanne, telle que je viens de la peindre, du jour au lendemain ; mais du jour au lendemain, pour ainsi dire, je fus irrésistiblement attiré vers elle, et il y eut cela de particulier dans cette attraction, qu’elle s’exerça avec d’autant plus de puissance que je fis des découvertes dans la nature ou le caractère de Suzanne qui me blessaient. Explique cela qui pourra, je ne m’en charge pas. Cependant, je sus me renfermer dans une prudente réserve, car les gens qui ont la réputation d’être des mauvais sujets sont ceux que doivent le moins craindre les honnêtes femmes : habitués aux facilités de la galanterie, ils ont, lorsqu’ils sortent de leur monde, des timidités, des scrupules, des hésitations qui feraient rire un père de famille. Et il est très probable que je serais resté longtemps momifié dans cette réserve, si Suzanne elle-même n’était venue me prendre par la main pour m’en tirer. Quand je dis par la main, cela n’est pas très juste, je devrais plutôt dire par le pied ; mais enfin peu importe, l’essentiel à savoir est qu’elle m’en tira. Voici dans quelles circonstances. Plusieurs fois j’avais accompagné la famille Bordenave dans ses promenades ; elle en calèche, moi en voiture. Il fut décidé un soir que nous irions le lendemain visiter le célèbre pèlerinage de Bétharram ; seulement comme une course de soixante kilomètres était un peu longue pour mon cheval, on m’admit dans la calèche. Me voilà donc en route pour Bétharram, dans la même voiture que la belle Suzanne ; j’étais assis juste en face d’elle et j’avais Laurence à côté de moi. C’est un chemin un peu monotone que celui de Tarbes à Bétharram, toujours des bois, des landes et des bois, mais on a dans le lointain la chaîne des Pyrénées comme un immense entassement de nuées bleues ; et puis je dois dire que j’étais beaucoup plus attentif aux yeux de Suzanne qu’au paysage. Tout à coup, en traversant la lande d’Ossun, il me sembla sentir un frôlement contre mon pied. Je reculai. Le frôlement me suivit. Je reculai encore, mais très peu. Alors une bottine fine et souple se posa sur mon pied. Je levai les yeux et regardai Suzanne en face ; elle était souriante. — Pourquoi pas ? dit-elle. Et son pied pressa le mien : je crois que je n’ai jamais éprouvé émotion si vive et si rapide ; c’en fut fini de mes timidités et de mes scrupules. Les vingt kilomètres qui nous restaient à parcourir avant d’arriver à Bétharram se firent pour moi en quelques minutes. Elle m’aimait donc, cette belle Suzanne que j’avais si ardemment désirée. A peine étions-nous descendus de voiture, qu’à mon grand étonnement elle se dirigea vers la chapelle, tandis que sa mère et sa sœur restaient sur la rive du Gave à regarder les longues guirlandes de lierre qui, du pont, pendent jusque dans l’eau. Je la suivis rapidement, croyant qu’elle m’offrait une occasion de me trouver seule avec elle. Quand j’entrai dans la chapelle, elle était déjà agenouillée sur un prie-Dieu. Un moment j’hésitai à avancer ; car, sans être dévot, je crois que les églises ne sont pas faites pour des conversations d’amour. Cependant une force à laquelle je ne pus résister me poussa en avant, et je m’approchai d’elle pour lui prendre la main. Ah ! qu’elle était belle agenouillée sur son prie-Dieu, la taille cambrée, la tête renversée en arrière, les yeux perdus dans la contemplation de la lune, du soleil et des étoiles qui forment le ciel de cette chapelle. Mais au mouvement que je fis, elle se retourna vers moi, et m’arrêtant d’un regard indigné : — Vous ne sentez donc pas, dit-elle à mi-voix, que je finirai dans un couvent ? Je sortis hébété. Dévote ! Elle était dévote ! Mais alors ? Et je me mis à chercher une explication à ces inconséquences de caractère. Après tout, ce n’était pas plus fort que de la voir, du matin au soir, lire la Vie de Marie-Antoinette. Il me fallut bien vite en rabattre des espérances que cette caresse m’avait inspirées ; et, par ce que je vis, par ce que j’entendis, je compris que je n’étais pas le seul mortel heureux qui eût reçu cette faveur. Quelques jours après notre promenade, elle fit avec sa mère et son notaire un petit voyage à Bordeaux pour affaire. Le notaire, jeune et beau garçon, me déplaisait ; mais je ne le redoutais pas beaucoup, ce n’était qu’un notaire, c’est-à-dire un brave homme condamné au mariage et à la médiocrité. Le lendemain soir, il vint faire sa visite ; j’étais là. — Ce bon notaire, dit Suzanne, comme je lui suis reconnaissante de ses attentions ! sans lui, mon cher d’Arondel, je gagnais le rhume, car il faisait un froid de loup dans notre wagon, mais pendant la nuit il a pressé mes bottines sur son cœur, et vous savez, les pieds étaient dans les bottines. Qui aurait cru qu’un cœur de notaire était si chaud que ça ? un calorifère. Laurence, si tu en trouves jamais un, uses-en. Il n’est pas nécessaire, je crois, de parler de la mine du pauvre garçon ; mais, avant son départ, elle trouva moyen de raccommoder les choses : elle avait voulu se donner la satisfaction de se moquer de lui après s’être donné le plaisir des bottines, mais il n’entrait pas dans sa politique de le renvoyer fâché. A un moment où elle crut qu’on ne pouvait pas l’entendre, elle s’approcha de lui, et à mi-voix rapidement : — Maman vous avait vu, dit-elle. Il fallait tout expliquer. Comprenez-vous ? Je ne sais pas s’il comprit, mais moi je compris parfaitement. Tous les hommes lui étaient bons pour ce qu’elle voulait d’eux. La femme qui aime et se donne a des délicatesses de choix et des exigences qui importent peu à la femme maîtresse d’elle-même, sans tendresse comme sans faiblesses. Avec les femmes de ce caractère, si l’on a le malheur d’être jaloux, ce n’est pas de celui-ci ou de celui-là qu’il faut l’être, mais de tout le monde. Je le fus, bien que j’eusse la conviction qu’elle avait toujours été invulnérable pour les autres comme elle l’était maintenant pour moi. D’ailleurs sa réputation n’avait jamais reçu une sérieuse atteinte, et dans cette ville de province où tout se sait, personne ne formulait contre elle un reproche net et précis : légère, coquette plus que femme au monde, mais c’était tout. Le but qu’elle poursuivait la mettait à l’abri du danger. Si j’avais douté de cela, les indiscrétions du public indifférent, et aussi celles que j’obtenais par hasard de mes amis, m’eussent rassuré. Ainsi, un matin, je reçus une dépêche m’annonçant que deux amis de Paris passant par Tarbes arriveraient chez moi à onze heures pour déjeuner et repartiraient le soir par le train de six heures. Je leur improvisai le meilleur déjeuner que je pus, et, comme ma cave était bonne, lorsqu’ils se levèrent de table, ils étaient gris, mais de cette ivresse joyeuse qui porte sur la tête et non sur l’estomac. Ils voulurent alors visiter mon appartement en détail, et, en furetant dans ma chambre, ils poussèrent tous deux en même temps un cri de surprise devant un portrait de Suzanne qui était posé sur ma cheminée. — Tiens, Suzanne Bordenave ! Tu connais donc Suzanne, la belle Suzanne, la belle des belles ? Il fallut s’expliquer : j’étais surtout anxieux de savoir où et comment ils l’avaient connue. A Cannes, chez un ami commun, ils avaient passé un mois avec elle. — Hein ! quelle fille étonnante ! Et qu’elle ressemble peu aux modèles de jeunes filles que nous montrent les théâtres ! Cela me remue de la revoir. Voilà bien ses yeux brûlants, voilà ses lèvres charnues et sanguines. Je voulus les faire causer, ce qui ne fut pas difficile, dans l’état d’épanchement où ils étaient. — Le plus drôle dans notre histoire, c’est qu’elle était entre nous deux à table. Au bout de quelques jours, voyant qu’elle nous honorait également de son amitié, nous fîmes une convention. Puisque tu la connais, tu sais avec quelle facilité elle se prête à certaines caresses qu’on dit innocentes. Nous arrêtâmes donc que nous lui prendrions chacun un pied sous la table, et qu’à chaque pression de sa part nous nous avertirions. C’était à mourir de rire ; jamais elle n’a fait de jaloux : à droite, à gauche, et puis à droite et à gauche sans jamais se tromper. Tous les hommes qu’elle rencontre sont à elle : elle en joue comme on joue du piano ; ça l’amuse. Puisqu’elle habite Tarbes, nous allons aller lui faire visite. — Vous êtes gris. — Ça ne la fâchera pas. — Je ne vous conduirai pas. — Nous irons seuls ; pourvu que nous soyons à six heures au chemin de fer, c’est tout ce qu’il nous faut. Je finis par céder, car j’aimais encore mieux être près d’eux que de les laisser aller seuls ; et puis j’avais l’inquiète curiosité de voir comment elle les recevrait. Elle les reçut avec une joie très vive. Depuis deux ans, elle les avait oubliés. C’était presque de nouveaux adorateurs. Contrairement à ce que j’avais espéré, plus ils causèrent plus ils se grisèrent. Mme Bordenave, qui aimait la dignité, riait jaune de leurs plaisanteries ; Laurence était mal à l’aise ; seule, Suzanne prenait un plaisir extrême à cette visite. Lorsque nous étions entrés, elle était en train de confectionner, avec le goût et l’adresse qu’elle apportait à ce genre de travail, des chapeaux italiens pour des cousines de province. Elle prit mes amis pour des poupées de modiste et, les faisant mettre à genoux devant elle, elle disposa les ornements et les fleurs sur eux, comme s’ils eussent été des mannequins ; mais lorsque sa main les effleurait, ces mannequins s’animaient. Avant que l’heure arrivât, je les avertis qu’il était temps de partir. — Nous partons. Mais ils ne bougèrent point. Enfin, je parvins à les décider : il y eut alors de longues poignées de main échangées et tout le manège des adieux. Pour les entraîner, je passai devant. Suzanne me rappela : — Tâchez de leur faire manquer le train, dit-elle, et ramenez-les, nous passerons la soirée tous ensemble : ils sont très drôles. Un autre eût peut-être ouvert les yeux : moi j’aimai Suzanne un peu plus que je ne l’aimais déjà, car mon amour m’avait peu à peu si complètement envahi, qu’il ne pouvait plus guère aller qu’en augmentant ; je ne vivais plus que pour elle, et toutes mes soirées se passaient à la contempler, à l’adorer ; de tous ses soupirants j’étais le plus fidèle, le plus soumis et en même temps le plus ardent. Mais voudrait-elle jamais de moi ? Qu’avais-je à lui offrir ? Comment la tenter ? Comment la prendre ? Nous arrivâmes ainsi au mois de juillet de l’année 1870, lorsque tout à coup les journaux commencèrent à parler de difficultés qui s’élevaient entre la France et la Prusse. Tout d’abord, je prêtai peu d’attention à ces bruits ; mais Suzanne les accueillit tout autrement. — C’est la revanche de Waterloo, dit-elle, comme Solferino et Sébastopol ont été la revanche de 1814 ; toutes les puissances de l’Europe y passeront à tour de rôle ; l’empereur est le digne héritier de son oncle. — Je croyais que l’Empire c’était la paix. — En politique il y a ce qu’il faut dire, et il y a aussi ce qu’il faut faire ; l’empereur connaît les deux. Naturellement elle avait la plus vive admiration pour le gouvernement impérial, qui, à ses yeux, avait réalisé au profit du pays le double idéal de l’éclat dans la force et du luxe dans la tranquillité. Cette formule, qui était à elle et qui ne me paraissait pas signifier grand-chose, était la réponse à toutes les allégations qu’on lui opposait. Aussi je causais politique avec elle le moins que je pouvais, mais elle avait la rage de me provoquer et j’avais la lâcheté de lui céder toujours. Qu’eût dit M. Chaufour s’il avait entendu son élève ? Mais le bon petit père Chaufour ne connaît de l’amour que ce qu’en ont dit les classiques, et pour lui c’était « la tunique de Nessus » ; l’homme qui s’en couvrait ne pouvait plus faire que des sottises. On sait comme les événements marchèrent vite, et comme certains journaux poussèrent en avant le gouvernement français. Le soir où Suzanne lut dans le Pays : « La France est prête ; les femmes sont à genoux et les hommes sont armés », elle nous joua la Marseillaise jusqu’à minuit. L’heure était venue ; il n’y avait qu’à chasser les Prussiens la crosse dans le dos. Le 15, un vendredi, le télégraphe nous apporta le résumé de la déclaration de M. Emile Ollivier. Ce soir-là j’allai plus tôt qu’à l’ordinaire chez Suzanne. Je la trouvai dans le jardin. — Eh bien ! cria-t-elle du plus loin qu’elle me vit, c’est la guerre. — C’est la guerre. — M’avez-vous quelquefois regardée ? Je levai les yeux sur elle, ne comprenant rien à ces paroles étranges. — Oui, continua-t-elle, me connaissez-vous ? Que vous ont dit mes épaules tombantes et ma taille longue ? — Que vous êtes… — Pas de fadaise : elles ont dû vous dire que je n’aimerais et n’épouserais jamais qu’un militaire. Au reste, je crois que je n’aurais que l’embarras du choix, car tout homme de cœur, je l’espère bien, va se faire soldat ; c’est la guerre sainte. Vive l’empereur !
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