3 janvier Sainte-Geneviève

1036 Words
3 janvier Sainte-GenevièveL’histoire commence simplement. Il suffit d’installer une télévision allumée dans un salon ordinaire et d’asseoir dans un canapé sans style une famille banale. Un père, la petite quarantaine mais entretenue. On voit qu’il fait du sport et qu’il se regarde volontiers dans la glace. S’il se rase intégralement la tête, c’est parce que c’est tendance, moderne et pratique. Et qu’en plus ça lui va bien. On n’ose imaginer qu’il pourrait complexer à cause d’un début prometteur de calvitie. Une mère plus jeune de trois ou quatre ans, peut-être moins, un peu ronde, encore pas mal, on sent qu’elle a dû être assez jolie autrefois mais qu’elle a commencé de cesser de lutter. Une fille adolescente, classiquement renfrognée, mécontente d’être là, qui ne le cache pas, soupire souvent et se verrait mieux n’importe où ailleurs. Un fils, un fils surtout, un beau petit garçon ouvrant de grands yeux bleus pleins de cette candeur exquise que les enfants perdent brutalement quand ils attrapent leurs dix ans. S’il ouvre de grands yeux, à cet instant précis, c’est parce qu’on diffuse ce samedi, sur la 2, l’élection de Miss France. Miss France 2000. « Tout un symbole », a dit le présentateur plein d’emphase, appelant avec exaltation à découvrir ensemble, ce soir, l’image de la beauté du nouveau siècle, le charme français à l’aube de ce millénaire neuf, le visage radieux de celle qui représentera demain… Il est intarissable. Et voici qu’entre la sortie de Miss Côte-d’Azur et l’entrée de Miss Pays-de-Loire, le père lâche une espèce de bombe. D’un ton parfaitement neutre, il dit au fils : « Quand ta mère était jeune, elle a été Miss, elle aussi. » Dans la tête de la mère, tout se joue en une seconde et son cerveau se dilate pour analyser, en surmultiplié, la situation inattendue qui vient de se nouer. D’abord, elle jette un œil perplexe sur son mari, lequel reste impassible et ne la regarde même pas. Un œil perplexe mais surtout surpris qu’il lui fasse en quelque sorte un genre de compliment. Cela lui procure une sensation étrange parce que ce n’est pas son habitude. Il se moque d’elle en général. Il lui dit des choses bizarres comme : « Finalement, je suis beaucoup mieux en garçon que toi en fille. » Ou bien : « Si tu n’avais pas fait du patinage en compétition étant jeune, tu crois que tu aurais les jambes fines comme celles de ta mère ? » Bref, des choses dont elle sent bien qu’elles ne sont pas foncièrement bienveillantes mais auxquelles elle ne sait que répondre sans devoir se reconnaître blessée et qu’elle affecte de traiter par l’indifférence. Au même moment, elle a croisé le regard soudainement intéressé de sa fille, laquelle a aussitôt levé les yeux au ciel et grommelé « N’importe quoi ! » en haussant les épaules. Ça n’a duré qu’une fraction de seconde mais, pendant cette poussière d’instant, sa fille l’a envisagée comme une vraie personne digne de considération et non comme une ennemie à abattre, et cela faisait bien longtemps que ce n’était plus arrivé. Et puis aussi elle a vu la lumière irradier le visage de son fils, elle a attrapé au vol son sourire confiant disant sa joie, sa certitude d’avoir la plus belle maman du monde et pour rien au monde, plutôt mourir, elle n’aurait la force de lui gâcher cette fierté. Alors d’une voix modeste mais d’un ton convaincant, elle dit : « Mais non voyons, je n’ai pas été Miss, j’ai juste été élue Première Dauphine. » En corrigeant, elle accrédite. Les enfants n’en reviennent pas, ils sont émerveillés, ils réclament tous deux des détails avec passion. Elle les invente. Précise l’année de son élection, évoque le mécontentement de son père et le soutien de sa mère, dommage qu’ils soient morts, ils vous auraient raconté. Brode des anecdotes de coulisses, se plaint d’avoir dû jeter son écharpe et son diadème à cause de l’inondation qui a endommagé les cartons où elle les avait rangés dans la cave de ses parents. Mais quand elle aura le temps, elle recherchera des photos, elles doivent bien être quelque part, elle leur montrera pour les faire rire, elle avait une coiffure bouffante tout à fait ridicule et un maillot de bain qui la boudinait un peu. Et pendant qu’elle parle, son mari la regarde d’un air narquois, elle ne sait pas si c’est pour s’amuser avec elle de leur farce complice ou se réjouir de l’avoir engluée dans d’inutiles mensonges. Elle essaie de se convaincre qu’elle ne ment qu’à moitié. Après tout, elle a vraiment été élue Miss Seconde B quand elle était au lycée. Mais il ne s’agissait que du vote informel des huit garçons de sa classe et elle devait cette victoire à la disparition brutale de sa rivale, Gabriella, qui s’était enfuie le jour de ses seize ans pour devenir danseuse du groupe Martin Circus dont elle s’était amourachée du batteur. Cela avait fait un scandale épouvantable dans le quartier, à l’époque. Les enfants finissent par aller se coucher. Elle aussi. Le père dort déjà. Personne ne saura laquelle a gagné le titre pour de vrai ce soir-là. On ne reparle de rien pendant le week-end, elle pense l’épisode clos, et tant mieux. Elle a tort. Le lundi, son fils rentre de l’école, la joue écorchée et le tablier déchiré, avec une retenue inscrite sur son carnet pour le mercredi suivant parce qu’il s’est battu. À la récré, il a annoncé à tout le monde que sa mère avait été Miss et comme Benoît a déclaré : « les Miss, c’est toutes des putes qui montrent leur cul, il a dit mon père », il lui a sauté dessus pour défendre son honneur. Le même soir, deux mamans de la classe lui téléphonent, sans raison, comme ça, pour rien, pour bavarder, mais surtout pour savoir si c’est vrai que…, il paraît que..., mon petit Sébastien me dit que… Elle ne va pas trahir doublement son fils. Oui, c’est vrai, mais c’était il y a longtemps, ah ah ah, ça ne nous rajeunit pas. Elle sent les deux mamans excédées au bout du fil quand elles raccrochent. À la sortie de l’école, jusqu’à la fin de l’année scolaire, les autres mères l’évitent mais les pères lui font volontiers la conversation. Ensuite les années passent, les parents divorcent, les enfants grandissent, ils vont au lycée, puis à la fac. Et on oublie cette histoire. La semaine dernière, le fils est venu dîner chez sa mère. Pas tout seul, il veut lui présenter quelqu’un, sa copine, il ne dit pas sa fiancée mais la mère a compris. La petite jeune femme est charmante, elle lui sourit : « Bonjour madame, je suis ravie de vous rencontrer. » Et pour engager gentiment la conversation, elle ajoute : « Il paraît que vous avez été Miss ? »
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