19 janvier Saint-MariusElle s’est assise en soupirant d’aise dans un coin discret de la terrasse du café-bar-restaurant Sous les micocouliers pour trouver un peu d’ombre et boire quelque chose de frais. Au centre de la place, sous le soleil encore brûlant de la mi-septembre, la fontaine laisse couler un filet d’eau musical et apaisant par la bouche ouverte d’un lion de pierre à la crinière polie par les ans.
Voilà. La visite des Baux-de-Provence, c’est fait. Elle va pouvoir la rayer de sa liste des choses à faire absolument en 2018.
Car Céline est une fille à listes.
Elle établit des listes pour tout puis elle en reporte les intitulés sur sa liste des listes qu’elle tient bien à jour pour être sûre de ne rien oublier. Au 1er janvier dernier, elle a donc ouvert trois nouvelles listes : en numéro 1, celle des trucs à faire absolument cette année ; en numéro 2, celle des trucs à ne pas hésiter à faire si l’occasion s’en présente ; en numéro 3, celle des trucs à ne faire à aucun prix. Cette dernière liste est une innovation, l’idée lui en est venue soudainement au moment où elle écrivait sur sa liste numéro 2 des éventualités : Faire quelque chose d’extraordinaire pour l’année de mes quarante ans. On notera sa prudence : elle n’en a pas fait une priorité absolue relevant de la liste numéro 1 des obligations. Mais pour rattraper sa pusillanimité, elle a porté sur sa liste numéro 3 des interdits : Se faire du souci.
Car Céline est une fille méfiante.
Depuis qu’elle est toute petite, sa mère lui a appris à faire attention. Aux voitures qui vont t’écraser en traversant la rue. Aux inconnus qui vont te v****r si tu leur adresses la parole. Aux voyous en mobylette qui vont t’arracher ton sac si tu le tiens trop mou du mauvais côté du trottoir. Aux chiens dont les maîtres jurent qu’ils sont très gentils jusqu’au moment où ils te mordent. Aux soirées où il ne faut jamais rien boire ni fumer pour ne pas risquer de perdre le contrôle de la situation. Et aux garçons surtout, aux garçons qui ont toujours de vilaines idées derrière la tête, ne va pas croire qu’ils en ont après ton intelligence, t’as qu’à voir avec ton père qui s’est évaporé à l’annonce de ta venue.
Céline a fait bien attention, sa maman peut être fière d’elle. Il ne lui est rien arrivé. Mais alors rien. Rien du tout. Pas même une main baladeuse dans le tramway puisqu’elle a toujours veillé à appuyer son dos contre une paroi protectrice. Ah si, pardon, la seule chose qui lui est arrivée, encore que finalement ce ne soit pas vraiment à elle que c’est arrivé, c’est la mort de sa mère, voilà neuf mois, juste avant Noël. Elle s’est rompu le cou dans l’escalier de son pavillon en se prenant les pieds dans le chat qui passait par là.
Céline boit lentement sa limonade, à la paille pour ne pas que le sucre attaque l’émail de ses dents. Elle étend ses jambes fatiguées d’avoir déambulé, toute la matinée durant, à travers les petites rues pavées du village provençal, plus charmant encore que sur les photos du mariage de Jean Reno dans le Paris Match de 2006 trouvé en vidant la maison de sa mère. Le car qui l’a déposée ce matin à 10 heures ne repart dans l’autre sens qu’à 15h40, elle a largement le temps de souffler. Et peut-être aussi de grignoter en douce le dernier sandwich de son déjeuner sans se faire voir du serveur qui risque de ne pas apprécier qu’elle ait apporté son manger.
Soudain, alors que, le regard innocemment perdu dans le vide pour ne pas attirer l’attention, elle mâche une discrète bouchée de rillettes, un type surgit de nulle part. Un type trapu à gourmette, assez dégarni et entre deux âges, qui approche d’un pas résolu vers sa table. Il la dévisage et lui demande, d’un ton qui affirme plutôt qu’il n’interroge : « C’est toi, Vanessa ? » Mais comme il le dit aussi avec l’accent du midi, ça ressemble davantage aux répliques en noir et blanc des films de Fernandel qu’à un questionnement agressif. Alors Céline avale, pour ne pas parler la bouche pleine, et répond : « Oui, c’est bien moi. »
Le gars a l’air rassuré. Il sourit, satisfait, passe un mouchoir à carreaux derrière sa tête pour éponger sa nuque, puis le remet dans sa poche. Il dit :
–Je suis monsieur Claude, Tony a dû te prévenir qu’il n’allait pas pouvoir venir te chercher lui-même, peuchère, il est fatigué comme tu sais. Autrement, t’as que ça comme bagage pour te faire une beauté ?
–Oui, dit Céline en désignant du menton le sac à dos posé contre le pied de sa chaise, tout est là.
–Bè dis donc, tu es la femme parfaite, toi, tu voyages léger au moinsse, c’est pas comme la mienne ! Zou, pitchoune, on y va !
Monsieur Claude empoigne le sac, jette quelques pièces sur la table et la pitchoune se lève pour le suivre. Elle lui emboîte le pas jusqu’au parking en contrebas et monte dans la vieille camionnette blanche dont il lui a ouvert la portière. Après toi, princesse. Il y a un Saint Christophe collé sur le tableau de bord à côté de la grille d’aération et un sapin en carton parfum pin des landes qui pendouille au rétroviseur avec un gros porte-clés ballon de foot aux couleurs de l’OM. Ce n’est pas que Céline, non Vanessa, connaisse toutes les couleurs de tous les clubs de foot, c’est juste qu’il est écrit dessus : Allez l’OM.
Monsieur Claude démarre. Il dit, en lui lançant une œillade complice : « On en a pour une grosse demi-heure, vaï maximum trois quarts d’heure en cas de poulets embusqués aux radars mais ça m’étonnerait, les couillons de touristes sont partis. Tourne la fenêtre si ça plombe trop avec ce cagnard, y’a pas la clim dans la roulotte à Tony. »
Il est rigolo et gentil, ce monsieur Claude, en plus j’adore son accent, pense Vanessa en moulinant vivement la manivelle de la vitre avant. Elle regarde avec ivresse défiler le paysage, les murs de pierres sèches, les cyprès, les villages perchés à flanc de coteau, les talus aux herbes grillées pendant l’été, sous ce ciel bleu qui rend tout propre et beau. Il sera toujours temps, à l’arrivée, d’expliquer la méprise, le malentendu, le quiproquo, elle trouvera forcément quelque chose à inventer.
Comme son chauffeur ne se donne pas le mal de lui faire la conversation, il faut dire que le moteur est bruyant, elle se prend à imaginer qui elle peut bien être. Est-ce une lointaine cousine qu’on est venu chercher pour assister à un baptême, une communion ou un mariage ? Ou bien encore une employée embauchée par petite annonce, une serveuse, une réceptionniste, une femme de chambre, une caissière, que sais-je ? C’est ça qui serait drôle, que sur une plaisanterie anodine, on lui offre, sans même qu’elle se donne le mal de le demander, un autre travail, des rencontres, des amis, l’amour peut-être, bref une nouvelle vie, comme au cinéma. Et même s’il s’agit seulement, et c’est plus vraisemblable, de quelques instants de folie grappillés sur la normalité lisse des jours, ils vaudront largement qu’elle puisse cocher sur sa liste numéro 2 la case « quelque chose d’extraordinaire l’année de mes quarante ans ». Elle se trouve fantasque, audacieuse, aventurière. Intrépide, insouciante, valeureuse. Elle aime beaucoup cette Vanessa, tellement plus pétillante que l’ordinaire Céline.
À force de rêvasser, le temps a passé. À un croisement, monsieur Claude finit par quitter la route principale pour prendre sur la droite un petit chemin sec et poudreux qui s’en va en serpentant vers les collines. Puis derrière un virage apparaît au loin, à travers l’air chaud qui fait onduler les lignes et trembloter l’horizon, une large carrière à ciel ouvert, des grues, des camions et des pelleteuses, un bouquet d’éoliennes et tout un quartier de baraquements de chantier où vont et viennent des dizaines d’ouvriers.
Il pose sa grosse paluche à chevalière en or sur la cuisse de Céline et dit : « On arrive, y’a de la demande comme on t’a dit, tu vas te gagner des sous. Je vais pas te mentir, je te croyais plus jeune et moins maigrichonne mais té, tu m’as l’air brave, ça va quand même faire l’affaire. »