2 février Présentation au Temple

556 Words
2 février Présentation au TempleJe ne sais pas si tu as remarqué mais c’est très bizarre, les prénoms. Dès que tu entends un prénom, ça t’inspire tout de suite quelque chose. En bien. Ou pas. Du coup, quand tu essaies d’écrire des histoires, tu réfléchis à deux fois avant de donner un prénom à tes personnages. Par exemple, et je présente par avance mes excuses à ceux que je ne connais pas et qui sont sûrement formidables, tous les Jean-Louis que j’ai rencontrés dans ma vie étaient des imbéciles. Pourtant, pris séparément, Jean et Louis sont des chics types, des gens intelligents, plutôt drôles et totalement fréquentables. Mais une fois associés en Jean-Louis, y’a rien à faire, c’est comme une malédiction : ils deviennent stupides, lourds, bornés. Et très contents d’eux de surcroît. Donc tu peux remballer ton deuxième degré quand tu leur parles, ils ne vont même pas comprendre. C’est un peu pareil avec les Jean-Charles. Jean, on l’a déjà dit, c’est bien. Charles c’est parfaitement possible. Mais Jean-Charles, non. Tout de suite tu visualises le minet sucré à mèche qui se trouve irrésistible, le gars tordu qui te fait des grâces par devant, t’embrasse bruyamment quand tu le croises mais persifle dans ton dos pour se moquer parce qu’il se trouve tellement, mais tellement supérieur à toi. Surtout si tu n’es qu’une fille. C’est bête, les filles, c’est limité, ça vole pas très haut, c’est tributaire de ses hormones. Il y a aussi le banal Jean-Pierre, qui passe, mais on sent bien que ses parents ne se sont pas foulés à sa naissance. Jean-Pierre, il est vraiment sympa. Il dépanne ta voiture quand ta batterie est morte, il t’aide à porter tes cartons quand tu déménages, il te pose volontiers une tringle à rideaux. Mais bon, il a un camping-car acheté en leasing au salon du caravaning et il regarde passionnément le foot et le Tour de France à la télé en s’envoyant des bières. Bref, tu t’imagines pas une minute entretenir une liaison torride avec un Jean-Pierre. Parfois, il est maquillé en Pierre-Jean mais le subterfuge n’abuse personne. Et je te passe toutes les variantes. Les Jean-Paul, les Jean-Michel, les Jean-Gabriel ou les Jean-Pascal qui doivent leur prénom à l’association de celui de leurs deux parents parce qu’ils étaient l’enfant de la dernière chance pour la survie du couple. En voilà une jolie mission pour un tout petit bébé qui vient de naître. Je mettrais à part les Jean-Marie, qui pourraient cocher la case mais qui sentent un peu le soufre, les pauvres, depuis quelques années. Dans un genre plus prétentieux, on trouve encore – la liste est sans limite – les Pierre-Maurice, les Marc-Antoine, les François-Xavier venus honorer, sur un pied d’égalité, les deux grands-pères qu’on n’a pas osé départager et à qui on ne voulait pas déplaire, rapport à l’héritage. Tu me diras : tout ça, ce sont des prénoms composés, c’est pour les vieux, les papys, ça remonte fastoche aux années 50, ça n’existe plus aujourd’hui. Et tant mieux. Ben détrompe-toi. J’en connais plein, et ils ont mon âge. Et si je te raconte tout ça, c’est parce que je viens d’accoucher. C’est un garçon. Moi, je voulais l’appeler Célestin, parce qu’on peut l’abréger en Tintin et qu’on connaît déjà le nom du petit chien qu’il ne manquera pas de réclamer pour son anniversaire de six ans. Mais depuis l’annonce de ma grossesse, Marie-José, ma belle-mère, fait un forcing indécent pour qu’on l’appelle Charles-Henri, en hommage commun à son père et à son beau-père, toujours vivants et qui en seraient si heureux. Mon mari adore sa mère. Il vient de partir à la mairie pour déclarer le petit, avec un regard chafouin et un drôle d’air sur la figure. J’ai très peur.
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