14 février Saint-Valentin

1169 Words
14 février Saint-ValentinJe suis arrivée en avance, et ce n’est pas mon habitude. Être en avance, c’est perdre son temps, m’a enseigné mon père qui arrivait toujours en retard. Je suis arrivée en avance dans ce café que je n’ai pas choisi, d’un quartier qui n’est pas le mien, pour ce rendez-vous qui m’inquiète fort. Je suis arrivée en avance à ce rendez-vous avec un étranger dont je ne connais que ce qu’il a bien voulu me livrer. Son prénom, Jean-François. Son métier, professeur agrégé de physique-chimie, il a insisté plusieurs fois sur l’adjectif « agrégé ». Son âge, un peu inférieur au mien selon ma carte d’identité mais convenablement supérieur à celui que je me suis officiellement attribué. Son goût pour la lecture, dont j’ai pu tester la véracité à la qualité de l’orthographe de ses messages. Et le fait que je le reconnaîtrai à son écharpe rouge plutôt qu’à la photo floue et prise à contre-jour qu’il avait fini par m’envoyer, sur ma demande pressante, en s’excusant de n’en avoir aucune autre de présentable. Le café est discret, sans chichis, pas ce genre d’établissement clinquant et bruyant dont on sait d’avance qu’il vous facturera le verre à la hauteur de sa consommation d’électricité. Discret mais ouaté, c’est un bon point, on pourrait presque se croire dans un salon de thé. J’ai choisi une table au fond de la salle, dans un angle, appuyée contre le mur pour me sentir moins vulnérable, et face à la porte, pour le voir arriver avec son écharpe rouge. Le serveur a demandé : « Vous serez toute seule ? » J’ai répondu : « Non, j’attends quelqu’un » et j’ai réalisé que ça faisait bien longtemps que je n’avais eu l’occasion de prononcer cette phrase dans ce contexte. Il n’a pas eu l’air étonné, ce qui m’a, moi, étonnée, et pour lui faire plaisir j’ai quand même commandé quelque chose à boire. Un thé, parce que c’est chic. Non, plutôt un café pour me donner du courage, et puis aussi parce que c’est moins cher que le thé, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Et puis non finalement, un thé, le café ça donne mauvaise haleine, un thé à la menthe s’il vous plaît. Et depuis, j’attends l’écharpe rouge. Je suis arrivée très en avance, je regarde ma montre, presque trois quarts d’heure à patienter, je n’aurais pas dû venir si tôt, c’est idiot. La salle que je croyais presque vide ne l’est pourtant pas. Un couple d’adolescents qui se tient par la main et partage un coca avec la même paille. Une grand-mère qui donne des leçons de maintien à deux petits-enfants remuants barbouillés de chocolat. Un homme d’un certain âge à l’allure distinguée qui lit paisiblement le journal en vidant sa bière. Un autre, plus jeune, sur qui je fondais un temps quelque espoir avant qu’il ne soit rejoint par un ami en cuir et casque de moto. Quatre jeunes dames qui caquettent en riant trop fort, joyeuses d’avoir, pour un temps, abandonné corvées, foyer et mari. Et même deux prêtres en soutane, ça n’est plus si fréquent de nos jours, de qui me parviennent des bribes de conversation en espagnol semble-t-il. J’aurais dû mettre ma robe noire. Le noir, ça amincit toujours, m’a enseigné mon père en me léguant tout à la fois sa corpulence et ses yeux bleu lavande. Ça n’est pas facile de vivre, jour après jour, avec un corps coupé en deux : en haut, un visage gracieux, un petit nez, des joues rondes à fossettes et ce regard clair comme un jour d’été ; en bas, une silhouette difforme, énorme et pesante. Quand je suis entrée dans ce café inconnu, les petits-enfants remuants ont ri très haut : « Oh là là, Mamie, t’as vu la grosse baleine ? » en pointant vers moi leurs index moqueurs et la grand-mère a corrigé : « On ne dit pas gros, on dit obèse, et on ne montre pas les gens du doigt, c’est mal élevé. » Elle a dit tout ça en articulant distinctement et en me regardant bien en face, avec un demi-sourire complaisant à l’égard des enfants, pour me faire comprendre combien je devais lui être reconnaissante du mal qu’elle se donnait pour leur inculquer les bonnes manières. J’ai fait semblant de ne pas avoir entendu. Je suis habituée depuis longtemps à faire semblant de ne pas entendre. Vingt minutes ont passé. Vingt minutes seulement. La grand-mère est partie, entraînant les petits-enfants remuants qui, dans son dos, se sont tournés vers moi pour me tirer la langue en gonflant leurs joues et en mimant mon ventre avec leurs bras en corbeille. Les adolescents sont toujours là, ils se sont lâché la main pour pouvoir s’écrire des sms plutôt que de se parler en vrai, leurs portables bipent en alternance et leur arrachent des gloussements complices quand ils se montrent l’un l’autre leur écran. Les prêtres sont encore là aussi, mais ils ne s’envoient pas de sms. Les motards sont cinq désormais et lancés dans une conversation passionnée pour ou contre les motos électriques. Les jeunes dames ont filé comme un vol d’étourneaux, en se donnant rendez-vous sans faute pour le mercredi suivant, ce doit être leur petit rituel hebdomadaire de survie. Le monsieur distingué a fini sa lecture et sa bière. En attendant qu’on lui en apporte une autre, il promène sur la salle le regard distrait et confiant de celui qui n’est pas pressé, puis reprend son journal et le lit une seconde fois en commençant par la fin. Je regarde la porte. J’attends l’écharpe rouge. C’est la première fois que j’attends un inconnu, la première fois que je me hasarde à m’inscrire sur ces sites de rencontre dont tout le monde parle mais que personne n’avoue fréquenter. « Tu ne vas pas passer ta vie toute seule, m’a dit mon père, je ne suis pas éternel, il faut que tu prennes ton envol, que tu fondes un foyer, avec des enfants, enfin disons au moins un déjà. Tu vas avoir combien cette année ? Trente-sept ? Huit ? » Quarante et un, en fait. Alors, après avoir beaucoup tergiversé, je me suis lancée. J’ai sélectionné avec soin un site se définissant comme dédié tout particulièrement aux personnes sincères et exigeantes, créé ma page, choisi un pseudonyme, que la machine a assorti du numéro 69 tant Cœur solitaire était utilisé. J’ai précisé le sérieux de mes intentions et la nature de mes attentes, joint une jolie photo de mon visage, une photo où l’on voyait mes yeux clairs et mes fossettes. Et me voici dans ce café, à espérer l’arrivée d’un inconnu qui aura une écharpe rouge et qui me trouve charmante, intelligente et très cultivée. C’est en tout cas ce qu’il m’a écrit. Pourquoi mentirait-il ? L’heure avance enfin et mon cœur bat plus vite. Il est trois heures pile, il va entrer et on se reconnaîtra. Il est trois heures et quart et j’ai fini mon thé. Il est trois heures et demie et j’attends toujours. Les adolescents sont partis et d’autres les ont remplacés. La porte s’est ouverte plusieurs fois, pourtant, mais jamais pour moi. Des couples, des groupes, des b****s, des familles, oui. Des hommes seuls ne me cherchant pas spécialement du regard, aussi. Mais de Jean-François, professeur agrégé, trente-neuf ans, aimant Bach, le mah-jong et désireux de fonder une famille, non. Le monsieur distingué replie son journal, regarde l’heure, paie tranquillement ses bières et se dirige vers la sortie d’un air décidé. À peine a-t-il franchi le seuil que le serveur venu débarrasser la table se tourne vers la caisse et interpelle le patron : « Le client de la 32 a oublié un truc, là, sur la banquette. » Et il lui rapporte l’objet qu’il dépose sur le comptoir. Une écharpe. Rouge.
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