2 janvier Saint-BasileÇa crépite, ça chante, ça chauffe, ça réconforte. Les feux, c’est comme les nouveau-nés ou les aquariums, tu peux les regarder en silence pendant des heures sans t’ennuyer, c’est toujours les mêmes et jamais pareil.
Moi, j’aime le feu. Peut-être parce que je n’ai pas eu de foyer lorsque j’étais enfant, comme me le disait l’autre jour la petite Machin Truc, là, comment elle s’appelle déjà, c’est trop bête, j’ai oublié son nom. Ah zut, ça m’agace, je l’ai sur le bout de la langue. Je ne connais qu’elle pourtant, la petite brune si jolie, avec une fossette à gauche, un chignon et des anneaux d’or aux oreilles.
Moi, j’aime le feu. Celui des allumettes avec lesquelles tu n’avais pas le droit de jouer quand tu étais petit et que tu frottais les unes après les autres pour respirer l’odeur du soufre quand on ne te surveillait pas. Celui de ta première clope faussement désinvolte à la sortie du collège. Celui de la cheminée devant laquelle tu te pelotonnes les soirs d’hiver et qui te cuit le visage tandis que ton dos est glacé. Celui de la bougie d’anniversaire de l’âge que tu ne pensais jamais atteindre.
Et voilà justement, aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Un beau chiffre tout rond. Celui qui te fait adulte, dit-on. Celui qui t’autorise à établir tes premiers bilans, à tracer dans ta tête des colonnes « plus » et des colonnes « moins » pour savoir si tu es parvenu là où tu voulais aller quand tu étais jeune.
« Tu veux faire quoi plus tard ? », m’avait demandé sœur Odile-Marie qui dispensait les cours de français, de dessin, de géographie et qui dirigeait aussi la chorale le lundi midi après la cantine, au foyer. Ah ah, eh oui, elle se trompait la fille au chignon, finalement. Elle n’a rien compris, elle n’a pas écouté. J’avais bien un foyer en fait.
À sa question je lui avais répondu « pompier » à la bonne sœur, ça l’avait fait rire, elle s’était moquée : « C’est pas très original comme idée, elle m’avait dit, tous les gamins en rêvent. » Pardon sœur Odile-Marie, mais quand on est une fille, si, pompier, c’est plutôt original. Tellement original, d’ailleurs, qu’on ne m’a pas laissé faire et j’en garde encore un souvenir cuisant. « Pas de fille à la caserne, sauf au plumard. Ou à la cuisine, pour les moches », m’avait dit le capitaine Mollard, avec un regard méprisant.
Ah, tiens, lui, j’ai pas oublié son nom. Ni ses cheveux gras, son odeur de tabac froid et sa face de grenouille grêlée de trous d’acné. Pour un pompier, je te dis pas la déception au niveau du fantasme, il était en s*x-appeal mode négatif, valait mieux pas qu’il aille vendre les calendriers de la nouvelle année en porte-à-porte, ça n’aurait rien rapporté.
Pas de fille. Alors pompier, non. Pompier, je ne peux pas l’inscrire dans ma colonne des « plus ». Tant pis, il est temps de me rendre à la raison et de garder la tête froide, on ne peut pas grandir sans avoir des regrets. Cela dit, grâce à la bonne soirée que je suis en train de passer, des regrets, j’en ai de moins en moins.
Hou là, il faudrait que j’attise un peu, le feu s’étouffe. S’il s’éteignait, ce serait un mauvais présage et j’ai vraiment pas besoin de ça. Je vais souffler sur les braises. Souffler sur les braises, j’ai toujours su faire. « Si tu n’es pas plus gentille avec les autres, tu brûleras en enfer », disait sœur Odile-Marie.
Tout va bien, ça repart. Les flammes montent joliment cette fois, c’est rouge, c’est jaune, c’est gai, ça danse pour moi, pour mon anniversaire. Je pourrais jeter dessus le fond de ma canette de bière, histoire de m’offrir un petit feu de Bengale en bonus. Oui, tiens, bonne idée, je vais faire ça.
Vraiment, c’est un coup de chance si j’ai pu sortir ce soir. La porte du centre laissée entrouverte, un air de liberté derrière la grille, un train pris sans ticket, quelques pièces mendiées pour acheter deux packs de six, un grand brasier pour me tenir compagnie. C’est mon meilleur anniversaire. J’ai sacrément bien fait de venir jusque-là pour incendier la sale baraque du sale capitaine Mollard.
Ah, ça y est, je m’en souviens du nom de la brunette au chignon. Maintenant je revois nettement son badge agrafé sur sa blouse blanche, avec marqué dessus Dr Karine Réchaud, médecin psychiatre. Troubles maniaco-dépressifs aigus, sévères tendances pyromanes, elle a écrit sur mon dossier. En gros. En rouge. En souligné. La s****e. Elle habite où celle-là ?