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Paul n’avait pas bien dormi. L’envoyer aux aurores interroger le témoin était une vacherie, après une fin de nuit plutôt agitée. Le réveil avait été un peu gerbeux, Paul gardait gravée l’image du globe oculaire associée à l’odeur rancie du pastis. Il se demandait si le chef allait continuer de s’enfiler des rasades coloniales, par demi-verres sans eau avec un glaçon.
Il n’eut pas de mal à trouver la maison. Le vieux vivait seul avec un épagneul breton, asthmatique et eczémateux, appelé Black car il était blanc et marron, et qui avait eu son heure de gloire à la chasse. Le chien : bonne entrée en matière pour la discussion. Il lui restait paraît-il encore assez de flair pour aller ramasser les canards que ses congénères plus jeunes et plus foufous ne retrouvaient pas après que leur maître les ait abattus.
« Ils ne les trouv’tent pas, ils sont tartous en train de courir. Lui, il court plus, l’est trop vieux, alors il renifle. Ches bestioles, quand elles sont blessées, elles ne boug’tent plus, elles arriv’tent même à retenir leur odeur, mais lui, il est pas pressé ».
La maison était basse et chaude. Le vieux avait ranimé le feu de sa cuisinière à charbon dès le petit matin. Paul prit le café avec lui. Pour entrer dans la pièce, il avait enlevé son képi. Il devait se baisser pour passer sous les poutres. La maison était traditionnelle, sans étage, en torchis passé à la chaux blanche, avec juste le soubassement au goudron noir pour éviter les remontées d’humidité. Pas de sous-sol, le niveau d’eau arrive à ras de terre lorsque les grandes marées sont accompagnées de fortes pluies. On entre directement dans la pièce principale, la seule qui soit chauffée, avec de chaque côté une petite chambre. Le reste, ce sont des appentis, des clapiers, des réserves de bois, des foutoirs hétéroclites, des poulaillers, parfois des granges ou des étables.
Ici, on a dû apprendre à vivre replié sur soi, à tirer profit de tout ce que donnent la terre et la mer, animal ou végétal, du canard tadorne aux hénons, du passepierre à l’« oreille de cochon », végétaux maritimes que les Hollandais viennent acheter pour mettre en conserve et revendre à prix d’or aux Japonais. On regarde silencieusement passer le temps et les invasions en surveillant les troupeaux de moutons dans les prés salés. Le petit train des congés payés est au musée, il ne sort que pour amuser les touristes. Le T.G.V. passe loin, là-bas, entre les plaines à betteraves de l’Oise et les terres à blé des Flandres.
Paul avait chaud, assis sur une mauvaise chaise paillée et buvait café sur café, écoutant le vieux rendu bavard par les souvenirs de chasse. Suivant machinalement du doigt le dessin à moitié effacé de grandes fleurs rouges sur la toile cirée, il ne notait rien. Le vieux parlait toujours, il n’aimait pas beaucoup les hérons. Il y en avait trop. Pareil pour les cygnes. Personne n’a le droit de les chasser, ils viennent maintenant loger au bord des routes et se font nourrir par les touristes. Si ça continue ils finiront par faire les poubelles en ville parce qu’ils n’ont plus rien à bouffer. Le gars de la pisciculture, il n’a pas le droit de chasser, mais il sort parfois la nuit allonger quelques coups de fusil, sinon les hérons lui boufferaient tout. Maintenant, il y a même des cormorans qui arrivent d’on ne sait où.
« Et toi, mon gars, tu chasses ?
– Plus maintenant. Quand j’étais gamin, j’y allais, avec mon père. Ca fait des années que j’y vais plus. Il y a trop de chasseurs.
– Ouais… Tous ches gars des villes avec leurs voitures d’américains, les jeeps, là !
– Et le type là, le mort, vous croyez que c’est un chasseur ?
– C’est pas un gars de la ville en tout cas, j’ai pas vu grand chose, à part qu’il était « passé », et qu’il avait des chaussures de paysan. Les gars de la ville, faut toujours qu’ils se déguisent comme un quatorze juillet, leur z’y manque que le béret rouge. Min t’chot neveu il a été en Algérie. Même qu’il est revenu raide dingo.
– Alors, vous avez une idée de qui c’est, ce type ?
– Ben non. Mais c’est toi l’gendarme, fieu… »
Ils étaient restés un moment silencieux, devant leur bol vide.
– Une t’chote goutte ?
– Non, non merci, j’en ai déjà pris assez… Mais, dites-moi, vous n’avez rien vu d’autre ? Avant ou après avoir découvert le cadavre ?
– … »
Le silence s’installait à nouveau. Paul aurait dû se lever, s’en aller, mais il sentait le malaise. Le vieux avait trop parlé de tout et de n’importe quoi et gardait maintenant obstinément les yeux dans le fond de son bol.
Le chien qui ronflait, le nez sur les pattes face à la cuisinière, fut réveillé par le silence et tenta de se lever malgré l’engourdissement de ses vieux membres sur le carrelage rouge de la cuisine. Il se dirigea en claudiquant vers la table, posa la tête sur les genoux de son maître qui rompit le silence en brisant un sucre pour lui. Un peu de bave était apparue aux commissures des babines noircies par l’âge, il croqua le morceau, reposa la tête, esquissa un frétillement de l’arrière-train, comme une volonté de remuer la queue qu’il n’avait pas, depuis la naissance, comme beaucoup d’épagneuls bretons de bonne lignée.
« Hein mon Black, tu t’en fous de tout ça, et de ches histoires de bonshommes ambitieux !
– Qui c’est, les hommes ambitieux ?
– Tous. Tous ches gars des villes, enfin tous. Chez nous y a plus que des vieux, ou alors des « Rémistes », des qui sont payés pour prendre leur retraite à trente ans.
– Et ces gars des villes, il y en a qui habitent par ici ?
– Non, ils n’habit’tent pas là… »
À nouveau le silence s’installait. Le chien s’éloigna, renifla Paul, les mains, les chaussures, puis retourna se coucher. Le vieux l’avait suivi du regard, et se leva pour trifouiller son feu avec un vieux tisonnier lourd et irrégulier, terminé en col de cygne.
Il remit du charbon dans le fourneau, remua, un fin nuage de poussière grasse se déposait sur ses godillots. Le chien qui le regardait avec la placidité muette des vieux couples éternua. Le vieux restait debout devant sa cuisinière, abîmé dans la contemplation du feu. Le charbon s’était remis à ronfler doucement. Le foyer ouvert éclairait d’une lueur rougeâtre le menton rugueux.
Paul tripotait le képi posé sur la toile cirée. Il se recula dans la chaise, faisant craquer le bois, pour montrer qu’il était décidé à rester tant qu’il n’aurait pas entendu ce qu’il devait entendre.
Le bonhomme fatigué par la position debout s’était appuyé sur la barre, de chaque côté du fourneau, où étaient accrochés des ustensiles, un torchon et deux épaisses chaussettes de laine à grosses mailles. Il avait le visage au-dessus de la braise, rouge de chaleur et de l’effort qu’il faisait sur lui-même.
Paul reprit son stylo, enleva le capuchon, sans poser de questions.
« J’ai vu une voiture…
– Quelle marque ?
– Une Peugeot, rouge.
– Quel modèle ?
– …
– Grande, petite, sportive, break ?
– Les petites rapides. Celles des jeunes cons de la discothèque.
– Vous avez reconnu les gens de la discothèque ?
– J’ai pas dit ça.
– Alors quoi !
– J’ai vu une voiture comme celles des jeunes, avec la radio, les auto-collants et ces conneries !
– Une 206, par exemple ?
– Oui. C’était une 206, avec juste deux portes.
– Vous l’aviez déjà vue ?
– …
– Bon, alors, à qui elle est cette 206 cabriolet, et à quelle heure vous l’avez vue ?
– Je l’avais vue le matin, le jour où je vous ai appelés. C’est même pour ça que je suis allé dans le chemin. Pour rentrer là-dedans en voiture, je me suis dit que ce devait être des chasseurs.
– La chasse est fermée, non ?
– Quand on est bien placé, on peut chasser le nuisible, comme ils disent.
– Et justement, c’est des gens bien placés que vous avez vus.
– Un gars de la ville, oui.
– Il a fait quoi, ce jour-là ?
– Rien, il est passé. Il était pressé.
– Vous le connaissez ?
– Je l’ai déjà vu.
– Il habite par ici ?
– Non, je vous ai dit, un gars de la ville.
– Quelle ville ?
– Le Nord, Lille je crois.
– D’où vous le connaissez ?
– La chasse. Il va à la hutte. Mais pas en ce moment.
– Où est-ce qu’il dort quand il vient dans la région ? Il va à l’hôtel, à Saint-Valéry, ou au Crotoy ?
– Non. Ils ont une maison.
– Ils sont plusieurs ? Elle est où cette maison ?
– De l’autre côté, sur la route panoramique. Dans l’impasse entre Morlay et l’ancienne voie ferrée. C’est là que je vois leurs voitures des fois. Ch’t’homme, je le connais, il se promène avec un manteau de fourrure, comme un drôle… Bon, voilà. »
Paul reboucha pensivement son stylo, se leva.
– « Merci pour le renseignement ! Et pour le café.
– Oh ben, je peux pas dire que je l’avais pas vu, je l’ai vu, c’est comme ça.
– Bien sûr. Au revoir ! »
Il remit son képi et sortit, suivi des yeux par le chien jusqu’à ce que le vieux referme brutalement la porte. Après la chaleur de la maison, la fraîcheur était vive. Paul frissonnait lorsqu’il s’assit devant son volant. Son cœur battait, sans qu’il sache si c’était l’énervement ou la quantité de café trop noir et recuit qu’il avait dû ingur-giter. Il appela Duval par radio, demandant conseil pour la suite.
« Vas-y petit, profite du renseignement à chaud, ne laisse pas l’oiseau s’envoler. Mais doucement quand même, s’il y a du beau monde, fais doucement… »
La maison était facile à trouver. Dans les anciennes terres de la baie, coupées de la mer depuis que la route panoramique avait été construite sur une levée de terre artificielle, les moutons paissaient en permanence en compagnie de chevaux de selle, un couple de Camargue noirs. Paul les connaissait et leur préférait les petits Henson sympathiques qui vivent en liberté dans les pâturages. L’impasse indiquée par le vieux était un peu plus loin, alignement de quelques fermes et de petites maisons individuelles, résidences secondaires et maisons de chasseurs.
Inutile de demander, aucun risque de se tromper. Deux 206 rouges identiques et voyantes étaient garées, l’une immatriculée dans le Nord, l’autre dans les Hauts de Seine. Paul s’était arrêté quelques mètres plus haut, et observait. La maison n’était pas habitée à l’année, à peine entretenue, les haies pas taillées, l’herbe folle et inégale. Il n’y avait pas de linge, pas d’outils, rien qui traduise la présence et le travail quotidiens.
Paul examinait, songeur, lorsqu’un oiseau, envolé à son arrivée, revint virevolter autour des voitures stationnées, cherchant apparemment quelque chose avec obstination. Il en oublia pendant quelques instants l’enquête, le meurtre, les interrogatoires, brusquement replongé dans la passion de son enfance.
Il partait, muni d’une couverture, s’allonger sous un buisson, au pied d’une haie. Il attendait, immobile parfois des après-midi entiers, que les oiseaux reviennent. Il connaissait tous les nids, les couples, les mâles chamail-leurs, les moineaux braillards et les roitelets discrets.
Il aimait tout particulièrement le minuscule roitelet huppé, avec des b****s jaunes sur la tête comme un coureur cycliste, vif et agité comme une souris. Plus tard, il avait tenté de fixer cette nature qu’il aimait, en naturalisant les animaux qu’il trouvait sur les bords des routes, mais jamais il n’avait trouvé ce roitelet. Un jour, il prit une carabine à air comprimé et tira. Le minuscule passereau dégringola sans un bruit dans les branches, tombant mollement à terre, où il restait, les yeux ouverts, une aile déployée, inutile. Il n’était pas mort, son cœur minuscule cognait dans la poitrine quand Paul, qui se sentait horriblement coupable, le prit dans ses doigts. Il regardait la pauvre bête immobile, toute la vie et la chaleur concentrées dans le frémissement à peine perceptible sous ses doigts. Au bout de quelques minutes, le cœur avait lâché, les yeux s’étaient voilés, sans que Paul sache si c’était de peur ou d’une blessure, que rien ne décelait. Il avait enterré honteusement le petit animal, incapable de le manipuler pour une préservation quelconque, avec un remords d’autant plus fort qu’il pouvait détailler la richesse des couleurs, les flammes vertes et jaunes sur les côtés soulignées par un minuscule liseré rouge de plumes de quelques millimètres à peine…
Cherchant le moyen de fixer ces détails qui le fascinaient, il avait alors découvert la photographie et ne circula plus jamais dans la campagne sans un appareil. À la Brigade, il n’avait rien dit de sa passion, mais avait affiché dans son bureau une photo d’iris sauvage jaune. À la question de Duval, qui trouvait la couleur très belle, un peu comme une boisson, il avait dit être l’auteur du cliché et s’était immédiatement retrouvé bombardé photographe officiel. En échange des habituels et sordides clichés d’accidents, de traces de pneus sur la chaussée, il lui était toléré de circuler avec son propre appareil, dont il goûtait le plaisir surtout lors des tournées d’inspection du petit matin, quand au soleil levant, les biches, les sangliers et autres renards folâtrent dans les talus herbeux.