Chapitre 2-2

2009 Words
Il saisit l’appareil qu’il avait à portée de main sous le siège. Que cherchait cet oiseau, une bergeronnette, long passereau des marais, gris relevé d’éclairs noirs ? Un mâle, plus contrasté que les femelles, à peine plus épais. Il voletait précisément autour du rétroviseur extérieur de chacune des voitures, tentant de s’accrocher au minuscule rebord inférieur du miroir, puis remontait en battant des ailes, le thorax gonflé. Arrivé en haut, il se posait, fientait et repartait, pour revenir après quelques secondes d’un vol circulaire vers l’autre véhicule et recommencer le circuit avec une précision mécanique. Il salissait copieusement, tout le rétroviseur et la portière du conducteur étaient zébrés de coulures blanchâtres. Paul examinait le manège avec son téléobjectif, il prit quelques photos de la parade amoureuse. L’animal trompé par son reflet faisait la cour à l’autre, son double, obstinément caché derrière cette surface lisse, disparaissant chaque fois qu’il arrivait au sommet. De dépit il lâchait une crotte, s’envolait, revenait pour retrouver son faux congénère sur l’autre voiture, recommençait le même ballet. Paul modifia son objectif et prit une photo de l’ensemble. La deuxième 206, avec le même rétroviseur extérieur, du côté du conducteur était encore plus sale, jusqu’au bas de la portière. Le rétroviseur était inutilisable. L’oiseau voletait alternativement et régulièrement d’un miroir à l’autre. Paul prit des photos des deux véhicules puis, se rappelant qu’il était là pour enquêter, pour interroger « les gens de la ville » et non pour observer les oiseaux des champs, il rangea son appareil et sortit. La cour, fermée par une mauvaise barrière dans la haie, donnait sur une laide maison construite dans les années soixante-dix, ni neuve ni vieille, enduite d’un crépi de ciment brut et grisâtre, enlaidie par une antenne immense soutenue pas des câbles. Les fenêtres à petits carreaux en bois exotique et les tuiles trop rouges juraient dans le paysage. À côté d’un barbecue encore chargé d’un charbon de bois lavé par la pluie, une table blanche était couverte de feuilles mortes et entourée de six chaises posées sur deux pieds, le dossier appuyé à son rebord. À côté de la porte un carton avachi par l’humidité débordait de bouteilles. Vins, whiskies, alcools chers. Paul enregistrait machinalement les détails. Cela sentait l’argent et le désœuvrement. Il frappa à la porte. Il n’y avait pas de chien. Pourtant une chaîne terminée par un mousqueton était scellée dans le mur. Sur l’arrière de la maison, un chenil grillagé était vide. Maison de chasse, hors saison. Tout de suite quelqu’un se présenta pour ouvrir, sans surprise, comme si la visite était attendue. « Bonjour Monsieur. Gendarmerie Nationale. Vous êtes bien le propriétaire de la 206 immatriculée 1721 PSD 59 ? – Non. Pourquoi ? – Vous êtes le propriétaire de l’autre véhicule ? – Oui. C’est à quel sujet ? – Je peux entrer ? – Si vous insistez ! » La maison sentait la chambrée de célibataires. Le vieux cendrier, les lits pas faits, la vaisselle en carton. On avait fumé dans la pièce, nuit et jour. Sur une table basse, des emballages de nourriture, chips, apéritifs, des os de poulets jetés sur les couvertures glacées de revues, les pages tournées sur des peaux nues par des doigts gras de mayonnaise. Un autre homme insolemment allongé sur un canapé affichait l’intention de ne pas se lever, un manteau de fourrure sur les épaules. Il ne faisait pas très chaud dans la pièce, malgré le radiateur électrique allumé au bout d’un fil tendu entre canapé et fauteuil, devant table basse et verres vides. Celui qui s’était levé retourna s’asseoir. L’atmosphère était hostile. Sans y être invité, Paul se dirigea vers une chaise en osier, en jeta ostensiblement par terre le coussin dépenaillé, sortit son bloc. Il observa silencieusement les deux hommes aux regards condescendants. Sales cons ! Ils répondirent froidement, sèchement, sans contra-diction ni conviction. La journée précédente, ils étaient restés là, tous les deux. Ils avaient des témoins, et non des moindres. Rien moins qu’un magistrat du Nord venu à cheval avec un ami par la Baie, au cours d’une randonnée depuis le Parc du Marquenterre. Non, leurs voitures n’avaient pas bougé de toute la journée, ni de la nuit d’avant. Ils étaient catégoriques, depuis le samedi midi les voitures n’avaient pas bougé. Ces gens-là avaient de l’argent, des relations, de la suffisance. Paul leur demanda s’ils étaient chasseurs et où étaient leurs fusils. Apparemment de bonne foi ils s’étonnèrent de la question, répondant que durant les mois de fermeture ils les gardaient en ville, craignant que le pavillon isolé ne soit visité par des rôdeurs. Ils étaient précis, sûrs d’eux. Paul ne les aimait pas, mais enregistrait. Leurs explications tenaient parfaitement debout, ils avaient des quantités de témoins. Pour en décliner l’identité, l’homme au manteau de fourrure se leva. Il était grand, blond, plutôt beau gosse, décidément très agaçant. Après avoir rajusté son col il se dirigea vers le tiroir d’un buffet, extirpa trois cartes de visites qu’il tendit à Paul. Il y avait de la décoration, de la rosette, le numéro d’une permanence à l’Assemblée Nationale. La troisième carte était celle d’un commissaire de police, dans les Hauts-de-Seine. Un Corse. Paul la rendit : « Il était là aussi ? Vous ne l’avez pas cité ? – Non. Pas ce jour-là, mais il vient souvent. Si vous voulez l’interroger, il se fera un plaisir. – Croyez-vous que cela sera utile ? » Les deux hommes échangèrent un sourire, le blondinet répondit nonchalamment : « À vous de juger, mon jeune ami. Mais nous ne vous retenons pas, vous devez avoir fort à faire ? Comme nous, vous n’avez sûrement pas de temps à perdre » Paul, agacé, ne répondit pas, rangeant ses papiers. Évidemment, l’alibi était en béton. Et puis aucun motif pour que ce beau monde se salisse les mains dans un meurtre crapuleux. Malgré le plaisir qu’il aurait eu à les cuisiner, il se dit que la piste ne menait à rien. Effectivement quand le major avait appris l’identité des témoins, et fait discrètement vérifier leur emploi du temps, il avait mis un terme aux recherches de ce côté : « Tu vois, Paul, non seulement la piste est merdeuse, mais c’est une impasse. Mon gars, quand tu vois du tricolore, flic ou député, fais gaffe où tu mets les pieds… Reprends ton enquête normale, voisinage, etc. » Paul commença donc le travail de routine. Les interrogatoires de voisinage ne donnèrent rien. Aucune maison à proximité. Le chemin du meurtre était à l’écart, éloigné du village, il fallait pour y accéder emprunter la petite route conduisant au cimetière. Les tombes étaient loin de toutes les maisons. Les habitants avaient appris à se méfier des miasmes des morts. Du temps où la Somme était navigable aux navires de haute mer, ils avaient enseveli dans leur mémoire le souvenir des épidémies qui ravageaient le pays. Les grandes marées poussaient les eaux jusqu’à envahir le rez-de-chaussée du vieil hôpital d’Abbeville et repartaient chargées sournoisement de germes mortels fauchant les villageois misérables par centaines. Alors le cimetière était relégué en hauteur sur un socle calcaire, pour que l’eau potable soit préservée. Sur cette petite route il ne passait pas grand monde, les automobilistes préférant prendre l’autre voie départementale plus large et plus droite sur l’autre berge de la Somme. Bref, personne n’avait rien remarqué. Aucune disparition n’avait été signalée. Le Chef s’impatientait. « Bon dieu, on finira bien par savoir qui c’est, ce pèlerin ! C’est pas possible que personne ne nous signale sa disparition. On va quand même pas devoir attendre les prochaines vacances scolaires, pour que les parigots déboulent et qu’il y en ait un pour se rendre compte que son vieux est au frigo ! – En plus, si c’est un chasseur, il doit avoir un chien… Et si on cherchait les chiens abandonnés, pour voir, Chef ? – Dis donc, l’écologiss’, tu dis pas que des conneries… C’est dans les livres que t’as entendu parler de la chasse ? – Arrêtez de me chambrer. Je vous ai déjà dit que j’ai été chasseur. – Oui, oui, c’est pour blaguer Paul, mais tu sais, t’es le premier gendarme que je vois qu’est fils d’instit’… D’habitude les intellos, y z’aiment pas les bleus… Mais ton idée, c’est pas con, tu te mets là-dessus, t’interroges les mairies, les commerçants. Moi je vais demander au Courrier Picard de nous faire un article sur le mort. – Avec une photo, ou même deux, de face, de profil, comme on avait fait pour la vieille noyée ? – Ah ah, très drôle… Tout ce qu’on a, c’est la description des vêtements et ce que nous a dit le légiste : 65 ans environ, 1 mètre 70… – On sait quand il est mort ? – Pas encore avec précision, j’attends les résultats de l’autopsie. Tu t’intéresses vraiment à cette affaire ? – Pourquoi pas ? – T’as raison. Et puis c’est peut-être la possibilité pour toi de faire un boulot plus intéressant que les accidents de la route. » Paul se demandait si c’était une impression, mais il trouvait que Duval repoussait moins du goulot. Le goût du pastis lui avait-il un peu passé depuis la virée dans les bosquets de Boismont ? Il entreprit de faire le tour des commerçants pour récolter ragots et petites annonces sur les chiens. Ce fut vite fait. Depuis des années, les épiceries-buvettes fermaient, les unes après les autres. Même les boulangeries fermaient. Et puis tout le monde lui dit qu’un chien de chasse, ça se gardait. C’est au propriétaire de se manifester et d’allonger un peu de monnaie pour récupérer son animal. Un bon chien de chasse, bien dressé, dont les parents sont connus, ça peut se vendre très cher, jusqu’à vingt mille Francs d’avant. Et Paul ne savait rien de ce chien, ce n’était qu’une hypothèse. On le lança sur plusieurs fausses pistes, vite éventées, de clébards rouleurs que des voisins agacés auraient voulu voir embarqués par la fourrière. Le Courrier Picard, à l’affût de toutes les informations locales constituant son fonds de commerce, avait dépêché sur l’affaire un de ses fins limiers et s’était fendu d’un article en deuxième de couverture sous le titre choc : « QUI CONNAIT L’INCONNU DES BOIS DE BOISMONT ? » La rédaction s’était aussi engagée à prévenir la Gendarmerie si un chien était déclaré trouvé et plus généralement à faire état de toutes les informations qu’elle recevrait. Mais le Picard, comme à son habitude, n’est ni bavard, ni délateur… Bref, l’impasse, la stagnation. Le procureur avait ouvert une procédure contre X pour homicide et relançait régulièrement Duval pour avoir des nouvelles, mais rien n’avançait. Duval restait le soir dans son bureau, prostré, déçu. La chance lui échappait, il n’avait même plus l’esprit de plaisanter finement Beauvillain. Les joues commençaient à lui pendre sur le cou, plus rien n’allait. Il téléphonait trois fois par jour au labo, qui se refusait obstinément à lui répondre quoi que ce soit. Il avait fallu demander l’aide du service regional à Lille, le légiste pataugeait. Le magistrat s’en était mêlé à son tour, parlant d’une « lenteur médiévale », et Duval avait piqué une immense colère, dénonçant les gars des bureaux qui prennent les petites gendarmeries de campagne pour des « clapiers à sous-développés ». Quand il s’énervait, le Chef avait des lettres. Paul s’étonnait que le procureur soit tellement présent sur ce dossier au lieu d’envoyer le substitut au charbon. Duval lui expliqua que le substitut était une gonzesse, et que le vieux ne lui laissait traiter aucun dossier… Enfin les rapports arrivèrent, sans révélation specta-culaire. La cause de la mort était une arme à feu. Sans blague ! Un fusil de chasse calibre 16, petit plomb, à lapin ou petit gibier. Une charge de poudre supérieure à la normale. Ils n’avaient rien trouvé de nouveau pour l’identification, donnant simplement une taille, un âge approximatifs et le « type européen ». L’heure du meurtre était établie au matin-même de la découverte du cadavre, le dimanche vers dix heures. Et puis le gars avait mangé aux aurores, juste avant de se faire exploser le portrait. Là cela devenait intéressant : il avait mangé du foie gras, bu du champagne, un litre environ. Un casse-dalle au foie gras, sans pain, au saut du lit, de quoi se rendre malade. En plus, il avait dû se goinfrer tout seul, sans même s’asseoir, on avait trouvé des traces de graisse sous ses ongles, sur sa veste et sur son couteau, sur la lame et le manche. Mais pas la moindre présence de sang, de plume ou de poil d’un gibier. Il avait par contre sur les chaussures des traces d’argile et d’eau salée, provenant de la baie de même que les particules végétales de mousses et d’algues. Le type ne devait pas se laver trop souvent. Il avait l’emploi du temps incrusté dans la crasse. Des filaments provenant de cordages de marine restaient accrochés à un ongle. Ils auraient pu le faire prendre pour un marin, s’il n’avait porté une extraordinaire couche de corne sous les pieds, dans laquelle les chaussettes étaient incrustées. Le Chef exultait, il avait retrouvé son optimisme et son goût pour le pastis, dont il s’enfila illico une rasade pour fêter l’événement. Il se frottait les mains et tapa sur l’épaule de Beauvillain, répétant toutes les deux minutes :
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