« Ça y est mon gars, on repart, ils vont voir comment Duval résout une affaire ! On repart, on repart, ils vont voir ! Qu’est ce que je te disais, Paul, c’est un braco’ ce gars, il est allé à la hutte pour son compte, il est tombé sur un os, un chasseur lui a fait son affaire ! Tu me sors toutes les histoires de braconnage qu’on a depuis deux ans, je te fiche mon billet qu’on va le trouver, notre inconnu ».
Paul n’était pas très chaud. Consulter des paperasses, surtout ces procès-verbaux laborieux qui sentaient la sueur des collègues tapant avec leurs deux doigts des histoires sans intérêt de chasse interdite ne le fascinait pas.
Il ne partageait pas l’enthousiasme du Chef. L’hypothèse d’un règlement de comptes entre chasseur et braconnier ne collait pas. Le type avait été abattu d’une cartouche dans la tête alors qu’il était rond comme une queue de pelle, couché face contre terre. C’étaient des méthodes de tueur, pas de chasseur. Et puis pourquoi avoir conduit le braconnier dans les terres, en voiture, pour lui tirer dessus de sang-froid ? Pourquoi ne pas l’avoir descendu de suite et laissé emporter par la mer, si cela se passait dans une hutte ?
Rien ne s’opposait à l’inhumation, maintenant que l’autopsie était terminée. Personne ne réclamait le corps.
Le Maire avait été d’accord pour le laisser enterrer dans le petit cimetière voisin.
« C’est pas un gars du coin, mais comme c’est là qu’il a fini, autant qu’il y reste. Et puis, il ne prendra pas beaucoup de place, d’après ce que j’ai lu, il manque des morceaux, non ? »
Le Chef pensait qu’il pourrait se passer quelque chose à l’enterrement. Paul était persuadé que non. Cette affaire-là n’était pas une querelle de voisinage ou de chasse.
Le curé était pressé, il se foutait manifestement de cet inconnu qui n’était pas de ses ouailles et puis il avait trop de boulot. Avec la crise des vocations, il passait son temps en voiture, à faire des messes dans les églises désertées du canton, pour des publics clairsemés de vieilles tristes. Il préférait les mariages ou les baptêmes, où il pouvait trouver les familles rassemblées et se faire inviter au repas.
Le Maire s’était déplacé avec quelques rares curieux et un journaliste, qui essayait en vain de se donner une contenance d’enquêteur, prenant des notes d’un air absorbé. Duval scrutait son monde d’un air entendu.
Beauvillain restait en retrait. Il n’était jamais entré dans ce cimetière minuscule, entouré d’un petit muret qui ne cachait pas la vue sur la vallée et sur la Somme roulant ses eaux limoneuses. La mer, on ne la voyait pas, on la devinait, on la sentait, juste derrière le bosquet, à la couleur du ciel, aux quelques pins maritimes isolés et puis surtout aux grands vols de mouettes transitant entre le port et la décharge publique.
Dès l’entrée, Paul avait été surpris par les tombes bien alignées, dont certaines très vieilles encadrées par des fers forgés complètement rongés par l’air marin, de chaque côté de petites allées propres, rectilignes, multicolores et incongrues. Il avait attendu que l’assistance soit absorbée par les opérations de mise en terre, pour circuler discrètement entre les tombes et pour faire glisser entre ses doigts ce qui semblait un gravier de piste de cirque. Il ne s’agissait pas de pierres, mais de morceaux de verre teintés, de toutes les couleurs, lisses, usés comme d’un roulement continu sous la vague. Paul n’avait jamais vu cela, encore moins dans un cimetière. Il pensa que cette décoration bizarre était faite du rebus des verreries jalonnant la vallée de la Bresle, entre Somme et Seine-Maritime.
Ici, la terre n’est pas très riche, mais les hommes sont industrieux, ils en tirent tout ce qui est possible ; ils développent de petites productions qui traversent les siècles, comme la verrerie ou la serrurerie. Alors, ils lui sont fidèles à cette terre. Même lorsqu’ils sont marins, c’est pour des virées de quelques jours au plus et seul le gros temps peut les faire mouiller dans des ports très vaguement lointains comme Boulogne ou Dieppe. Même lorsqu’ils disparaissent en mer, c’est tout près, à quelques milles nautiques. Pas de ces sépultures exotiques des petits cimetières d’Écosse, où les fils d’une même famille vont mourir dans des pays au nom imprononçable, en Inde ou en Australie.
Au contraire, les patronymes d’ici sont des noms de pays, les Friville pullulent alors qu’on est à dix-sept kilomètres de ce bourg. Paul continuait de parcourir les tombes, sans se préoccuper de la cérémonie qui s’achevait, relevant les noms qui sont autant de noms de lieux dits. Fidélité des hommes à leur terre. Ces gens-là ont appris à se taire et à laisser passer les guerres et l’histoire. Paul les regardait, rougeauds, trapus, les gros doigts carrés tenant la casquette, se disant qu’aucune de ces mains n’avait pu traîner un homme saoul dans les ronces, pour le décapiter froidement d’un coup de fusil.
Lentement les quelques spectateurs s’éloignaient. Aucune mention ne serait portée avant que l’homme soit identifié. Le Maire serra des mains et proposa des places dans sa voiture pour le retour vers le village. Duval s’approcha de Paul, l’air vaguement déçu.
« Alors, Beauvillain, quelque chose ?
– Non Chef, rien, je m’en doutais. Mais justement…
– Quoi ?
– Ben cette histoire de chasse et de braconnier, j’y crois pas. Et puis un type de cet âge-là qui serait braconnier devrait être connu. Même s’il ne s’est jamais fait serrer, au moins les voisins le connaissent. Ici, le pays est petit, tout le monde sait ce que fait tout le monde…
– Moi j’y crois. Le foie gras, le champagne, c’est la confirmation. Il faudrait chercher dans ces huttes qui servent aux parties fines…
– Ouais… Les mecs entre eux, les notaires, les médecins et les agents immobiliers qui s’enferment la nuit avec alcool et petites femmes, sans leur légitime… Ils sont beaux les chasseurs !
– Oh ça va, hein, l’écologiss’. Je t’ai déjà dit que pour moi la chasse c’est pas ça. Pour moi, c’est dehors, avec le chien qui bat la campagne. Et notre bonhomme, tu vois, je crois qu’il aimait la même chasse que moi, t’as vu ce qu’il traînait aux pieds ? Moi, c’est pareil, en un dimanche je peux faire vingt kilomètres, des fois même je suis obligé de porter mon chien, je le colle dans mon carnier parce qu’il ne peut plus marcher.
– Si c’est ça, qu’est ce qu’il est allé foutre dans la baie, le mort, et qu’est ce qu’il bricolait avec des cordes ?
– J’en sais rien. Qu’est ce qui te dit qu’il tenait pas son chien en laisse avec une corde ramassée au bord de la mer ?
– Pourquoi pas… Mais où est le chien ?
– L’autre l’a peut-être descendu aussi ?
– On devrait le retrouver. Si l’assassin n’a pas cherché à cacher le type, pourquoi il aurait caché le chien ?
– Et pourquoi il l’aurait pas tout simplement embarqué le chien ?
– Bien sûr c’est possible. Mais je continue de penser que cette histoire de chasse ne tient pas, et qu’il n’y aura pas de chien.
– C’était ton idée, de chercher le clébard. On n’a pas d’autre piste, alors tu vas me faire la liste de huttes, en me sortant celles qui sont les plus grandes, les plus chères, les mieux placées, les mieux chauffées, tu vas me trouver les propriétaires, vérifier s’il n’y aurait pas eu de location hors saison, ou d’effraction…
– Si vous le dites, Chef, y a qu’à… Et le labo, ils avancent sur les traces de roues ?
– On retourne à la Brigade, il parait que le complément du rapport pourrait être faxé aujourd’hui… »
Effectivement la télécopie arriva quelques heures plus tard, formelle concernant les traces de roues. Une Peugeot 206, avec des pneus neufs.
Duval se frottait les mains et comme d’habitude tapait dans le dos de Beauvillain :
« Alors, bleuzaille, t’es verni, c’est du tout cuit ! Tu sais que tu dois chercher dans les propriétaires de huttes, un type qu’ait une 206. Ça doit pas courir les rues, y’z ont plutôt des 4 x 4, parce que la 206 dans la gadoue, avec les chiens sur les sièges, c’est pas ça !
– Ouais. Et les locataires ? Toutes les semaines ils sont des dizaines, peut-être des centaines à louer !
– Eh, l’écologiss’, t’as oublié que la chasse est fermée ? Moi je te le redis, c’est un propriétaire qui venait surveiller sa hutte et qu’est tombé sur un braco’ ! Dresse-moi la liste des propriétaires, interroge la Préfecture pour les cartes grises, tu vas gauler ton assassin, et à nous la gloire, fils !
– Peut-être, peut-être… Mais une 206, j’en ai trouvé une, et même deux ! Vous vous souvenez, quand même ?
– Les potes du député ? Laisse tomber ! En plus j’ai reçu un coup de fil des poireaux en civil, le S.R.P.J., ouais Môssieur, carrément, des pontes de la capitale, enfin des Hauts de Seine, la capitale de la Corse, et pour dire que tes gusses étaient francs du collier. Laisse tomber je te dis, la pente est plus que savonneuse, elle est merdeuse !
– Ouais. Bon, je m’en doutais. Et sur le fusil, rien de plus ?
– Rien. Une cartouche de 16, avec du petit plomb, mais probablement chambrée à 70, vue la puissance explosive. Mais c’est courant… Allez mon gars, au boulot, l’enquête c’est ça, cinquante pour cent de paperasse, cinquante pour cent d’interrogatoires, et cinquante pour cent de chance !
– Sans eau. Sinon ça déborderait du verre, comme pour le pastis !
– Ah ah, elle est bonne. C’est pas parce t’aimes pas que tu vas dégoûter les autres ! Allez, au gou… euh au boulot. »
Paul était parti, toujours pas convaincu, sans savoir pourquoi. Peut-être les pieds du mort, trop cornés pour être ordinaires ou malhonnêtes. Des pieds de mec qui s’est tapé la route, le dur, le goudron. Pas des pieds de chasseur ramollis par les bottes, par les stations prolongées dans la gadoue puis au bistrot.
Mais le chef avait dit de chercher dans les propriétaires de huttes et Paul n’avait pas franchement une meilleure idée. Il avait bien fait son stage, comme les autres gen-darmes, mais n’avait pas vraiment appris à mener une enquête. L’important, c’est la bonne procédure, la bonne formule pour le bon Procès-Verbal, qu’un baveux ne puisse pas démolir ensuite auprès du Juge par un effet de manches. Alors…
Paul n’était pas venu dans le métier par vocation, mais par provocation.
Son père était instituteur et l’avait poussé depuis son enfance à faire carrière, à passer les concours, à préparer Normale Sup’. Alors il avait commencé à glander, à ne rien foutre, exprès, juste pour emmerder le vieux. Il avait perdu son temps en fac et la situation était devenue tellement tendue avec la famille qu’il avait fini par décider sur un coup de tête de rompre, de devancer l’appel et de faire son service militaire pour énerver l’anti-militarisme foncier du pater. Il avait fait les trois jours et puis, effrayé à l’idée de se retrouver enfermé dans une caserne, il avait demandé et obtenu de faire son service dans une gendarmerie.
À la sortie, plutôt que de se battre les flancs il avait résolu de passer le concours de recrutement, qu’il avait réussi.
Tout cela pour se retrouver songeur, au volant de la voiture de la brigade, faisant signe au collègue gardant l’entrée de la caserne de gendarmerie, une immense bâtisse neuve en briques, construite comme une casemate futuriste par un architecte shooté au Vauban suractivé…
Il fallait qu’il aille consulter les registres de déclaration de huttes de chasse. Après il devrait peut être se taper les mairies, les notaires, pour vérifier les cadastres… La joie ! Des journées de boulot à la con…