Chapitre 4-2

2167 Words
Debout devant la glace, il se regarda. Une mèche noire toujours rebelle en épi sur le front, la moustache conquérante, l’œil sombre, il ne détestait pas son image, savait en user pour séduire. Il ne comprenait pas pourquoi cet interrogatoire l’avait tellement mis mal à l’aise, et voulait chasser la vision de la main baguée du bijoutier. Il se dirigea vers le bureau de Duval avec l’intention d’abandonner l’enquête. « Chef ? Je peux entrer ? – Ben oui, qu’est ce qui y a, bleuzaille, t’es tout drôle ? – C’est cette f****e enquête. Je ne débouche pas, je veux passer la main. – Comment ça passer la main ? Pour la passer, il faudrait que tu l’attrapes, jeunot, et la main, elle est courante ! Ah ah, elle est bonne, hein ! – Ouais, très très bonne, Chef. Disons que je veux la passer pendant qu’elle est chaude. – La main chaude, ah ah, celle de ma sœur dans la culotte d’un zouave, oui ! Bon, pourquoi tu veux pas conclure. Tu tiens ton coupable par les couilles, oui on non ? – Ben justement, non, et puis je n’y tiens pas. Il y a quelque chose qui ne colle pas, ou qui colle trop. Je sais pas, c’est gluant. Quand il dit avoir passé la nuit à l’hôtel avec une femme, il ment. Mais je ne comprends pas pourquoi il aurait roulé toute la nuit pour venir dans la Somme. Il était libre à partir de neuf heures du soir, non ? – Disons qu’on sait qu’il est sorti de son banquet à cette heure-là. Et alors ? – Et alors, s’il voulait tirer son coup, c’était quand même plus simple de faire venir la bonne femme à son hôtel, plutôt que de se taper des centaines de bornes en voiture pour la retrouver ici. Ou bien alors, c’est elle qui est d’ici. Elle est mariée, elle ne peut pas se tirer, c’est donc lui qui vient, et crac, le mari déboule, crac, il le tue… – Une histoire de cul, un mari trompé qui disparaît, on aurait forcément des échos. Ici, les gens ne sont pas bavards, mais ils sont observateurs. Tu ne peux pas faire un pas dans la campagne sans qu’un clébard aboie et qu’une bonne femme vienne regarder derrière ses rideaux. Depuis un mois, le cadavre n’est toujours pas identifié. C’était pas un bourgeois, pas un tout jeune non plus… T’imagines la drôlesse qui en aurait marre de se faire grimper par ce vieux mariole crado et qui jouerait les parties de jambes en l’air avec un parigot, sans que ça se sache ? Impossible je te dis. Il avait pas d’alliance au doigt le vieux, et de la corne sous les pieds. Je suis prêt à parier une caisse de pastis que ce gars-là avait pas de maison. Pas de maison, pas de bonne femme. Si tu veux qu’elle les écarte, il faut lui mettre un toit sur la tête et un plumard sous les fesses, c’est moi qui te le dis ! Le mort, c’est pas un mari… Ceci dit, t’as pas tort. Qu’est ce que l’autre tordu est venu foutre ici, en partant de Montbéliard. Il doit bien y avoir quatre cent cinquante hôtels entre Abbeville et Montbéliard. Alors si c’est pour tringler, pourquoi venir dans sa maison de campagne. Soit c’est que la bonne femme y était, soit c’est qu’il avait autre chose à y faire… T’as aucune idée ? – Au congrès, il n’y avait pas de gonzesse à côté de Bernier. Et par ici, personne n’a évoqué une autre femme que la sienne. Elle a d’ailleurs l’air d’une f****e p*****e. Quant à savoir ce qu’il aurait pu avoir à faire dans sa baraque, mystère ! Il n’y a pas eu de cambriolage, ni d’inondation, ni rien de tout ça. Un voisin vient jeter un coup d’œil de temps en temps et n’avait rien remarqué. On l’a interrogé. Il n’y avait pas non plus de journée de chasse, ni de repas, de réunion ou quoi que ce soit du genre. Rien. Si le type est venu, je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas non plus ce qui a pu se passer. Je ne vois donc pas de motif. Face au procureur, on est légers. Pas de preuve de la culpabilité, pas de motif non plus. On ne tient pas la route… Merde, je me demande si j’ai bien fait de me lancer dans cette histoire, je patauge. – Allons, allons bleuzaille, tu vas pas flancher ! Merde, ta première affaire sérieuse, tu vas pas abandonner comme ça ! En plus, le proc’ y croit, à la culpabilité, alors… – C’est ce type, il me dégoûte, j’ai envie de le cogner quand je le vois, et pourtant j’arrive pas à comprendre pourquoi il aurait fait le coup. Je lui ai laissé une semaine, avant de transmettre les conclusions au juge. Je ne veux pas l’interroger la prochaine fois, je n’en tirerai rien, et je finirais par lui foutre ma main dans la gueule ! – Ouais, ben mollo hein, c’est pas un raton, c’est un bijoutier ! Si tu veux, la prochaine fois, on se met à deux à le cuisiner. D’accord ? – C’est vous le Chef. – T’as raison fiston. D’ici là, continue de chercher l’identité du vieux qu’a perdu la tête. Reprends ton enquête, étends le rayon, tu finiras forcément par trouver un témoin qui pourra te renseigner sur lui. C’est vrai que sans ça, le proc’ ferait la gueule. Juridiquement, un mort qu’est pas identifié, c’est pas un vrai mort, tu comprends ? – Pourtant, c’est un Français blanc. – Oh là, attention, j’ai jamais dit que c’était pas un vrai Français, j’ai dit c’était pas un vrai mort. Tu vois, j’irais jusqu’à dire que je préfère un raton mort, avec sa carte de « sijour », qu’un Français sans identité. – J’ai déjà entendu ça. Le bon raton, c’est le raton… – Mort ! M’emmerde pas l’intello. Pendant que ton père l’instit’ racontait de p****n de belles conneries à ses gamins, le mien se faisait dessouder, pour les beaux yeux de ces putains de pieds-noirs ! Allez, tire-toi, fais ton boulot. » Paul sortit sans un mot et ferma la porte. Du couloir, il entendit le bruit v*****t du volet roulant, l’étagère grise derrière le bureau où Duval rangeait le pastis. La colère du Chef l’avait remis d’aplomb. Il allait laisser tomber Bernier comme une grosse merde et se concentrer sur l’identité du mort, qui lui délivrerait peut-être le motif. Il sortit une carte de l’I.G.N. à très petite échelle, où étaient portés tous les hameaux et les maisons isolées, l’épingla au mur. Puis il aligna sur son bureau plusieurs boîtes d’épingles à têtes colorées, planta la première, rouge sang, au lieu du meurtre, se rassit, défit la sangle du dossier, et commença à feuilleter les procès-verbaux. À chaque personne interrogée, il localisait le domicile, et allait pointer une épingle à tête bleue sur sa carte. Ensuite, il prit des épingles à tête noire et marqua la résidence secondaire de Bernier, le relais de chasse du hameau de Romaine et des 206 rouges, le domicile du retraité à l’entrée d’Abbeville. Leur point commun, la voiture. Paul se rassit, scruta la carte. Dans la baie de Somme, un pointillé de petits rectangles noirs indiquait les huttes de chasse. Elles étaient bien loin du lieu du meurtre. Les épingles bleues, celles des témoins, étaient groupées. Quelques-unes environnaient la maison du bijoutier. Rien autour de la maison des amis du député, rien sur la route, entre la baie et les bosquets de Boismont. Paul entendait programmer les prochaines investigations mais la carte le faisait rêvasser. C’était pourtant si proche, mais complètement étranger. Une mer, une mer imaginaire qui ne promènerait ses flots qu’aux yeux des initiés et des amoureux. Une levée de terre, la « renclôture Helluin » obstrue le fond de l’estuaire. Quand le train faisait encore le tour sur des pilotis, le passage de l’eau était libre et l’eau de la baie était douce à marée basse. Avec la fermeture des circulations d’eau, la construction d’une digue de terre sous les rails de la voie ferrée et le tracé de la route panoramique, la vase et le limon envahissent même le chenal. La mer n’y vient plus qu’exceptionnellement, pour déposer tout ce dont elle veut se débarrasser les jours de colère. Innombrables saloperies de plastique, mêlées aux algues, aux cordages, aux branches. Des blettes parfois aussi, les canards de bois grossièrement taillés que les chasseurs plantent sur des tiges de fer près des huttes. Les grandes marées les décrochent et les roulent vers les rives parmi les billes de bois. Paul aimait les chercher sous les branches en se promenant, foulant la lavande de mer qui nuance d’un violet profond les camaïeux de vert-bleu entre ciel et eau. Il examinait les cordages, de toutes les sortes, de tous les tressages, de tous les calibres, de toutes les nationalités, depuis les monstres mazoutés, gigantesques boas gros comme des troncs d’arbre décrochés des pétroliers, jusqu’aux fines cordelettes vertes mêlées aux filets enchevêtrés. Justement, il était question dans le rapport d’autopsie de fragments de fibres sous les ongles, provenant de cordages marins. Ils constituaient le lien entre le mort, la baie et le lieu du meurtre. Au bout de ce fil : l’assassin, celui qui avait traîné un vieil homme saoul dans les ronces, pour lui faire exploser la cervelle dans les feuilles mortes. Il avait dû être éclaboussé. Paul l’imaginait retournant à sa voiture, essuyant froidement le canon du fusil de chasse, nettoyant ses chaussures, chassant d’un revers de main les traces sur le pli de son pantalon. Il le voyait, et sans savoir pourquoi il le voyait en habit de ville, en souliers de prix, lustrés, sur lesquels le sang ne laisserait pas de trace. Il le voyait remonter froidement dans sa voiture, dans la 206 neuve à deux places, regarder le siège vide à côté de lui, poser le fusil sur le tapis de sol, à l’abri des regards derrière lui. Paul ne pouvait s’empêcher de penser que le meurtre n’avait pas été perpétré dans un mouvement de panique, mais prémédité, froi-dement. Une bagarre, une histoire de chasseur ou de rôdeur, se serait réglée sur place, à chaud. Le rapport d’autopsie ne mentionnait aucune trace de coups ou de lutte avant le coup de feu. Un type comme ça ne prend pas de risque. Je retourne à la voiture. Je vérifie que le fusil n’est pas visible, que rien ne trahit le passage du mort. Ils étaient seuls dans la voiture, sinon ils se seraient mis à deux pour porter le vieil ivrogne sur le talus. Or les rapports étaient formels : un seul homme avait porté le corps, le tirant par-dessous les épaules, comme l’indiquait encore la position des vêtements du cadavre. Deux hommes dans la voiture, le vieux était à la place du mort. Logique. Maintenant je vérifie, j’inspecte, je me penche sous le siège, regarde dans la boîte à gants, tire la ceinture de sécurité bouclée pour maintenir le vieux en place. Que rien ne reste, j’essuie, avec un chiffon, le siège, la poignée, le tableau de bord. Et je boucle ma ceinture et je me casse, un coup d’œil circulaire, je mets le moteur en marche. Merde, ce bout de tissu, sur le siège. Paul voit le chiffon, le coin maculé qui a servi pour le fusil, les chaussures : du sang. Qu’est-ce que j’en fais ? Le mettre sous le siège, prendre un risque, moi ? Un hasard, un accident, un contrôle de gendarmes, de douaniers, il y en parfois sur ces routes ! Non, je suis pas du genre à prendre des risques, je contrôle, je vais le jeter n’importe où sur la route, dès que je peux. Paul toujours assis à son bureau, regardant la carte plantée au mur, se lève, et partant de l’épingle rouge du lieu du meurtre, suit du doigt le chemin. Rien d’intéressant n’a été relevé sur les talus, jusqu’à la route goudronnée. Prévisible : trop proche. Après, la voiture a dû s’engager sur l’asphalte. Il a fallu choisir. Soit vers Abbeville par le fond de la vallée, soit vers Saint Valéry. D’un côté, plusieurs kilomètres d’une route sinueuse et lente dans la campagne, au milieu des marais plantés de peupliers, des pâturages et des bois. De l’autre, seulement quelques centaines de mètres, entre le cimetière et le hameau, avant d’atteindre les maisons, dont l’alignement continu se termine à l’embranchement de la route panoramique très fréquentée qui fait le tour de la baie et rejoint la route rapide pour Abbeville. Paul savait que le meurtrier avait déjà tracé, avant même de tuer, la route par laquelle il quitterait le lieu du crime. Il était venu de la baie, avec l’inconnu. Il y repartirait, choisirait l’anonymat de la route la plus fréquentée, un dimanche matin, plutôt que les chemins déserts du fond de la vallée. Paul quitta le bureau, sortit seul refaire le trajet accompli quelques semaines plus tôt. L’air était remarquablement chaud, dans le soleil du mois de mai. Les pommiers étaient en fleurs et la nature chantait. Il gara la voiture sur la petite aire de stationnement du cimetière. Le chemin n’était plus boueux, mais les ornières laissées par les nombreux passages consécutifs à la découverte du meurtre s’étaient solidifiées dans l’argile, rendant l’accès impossible sauf pour des tracteurs. Il observa longuement les alentours, sortit son appareil photographique de dessous le siège et scruta le sommet des arbres. Quelques hérons circulaient. Le cimetière était désert. Paul descendit, chercha dans la malle le chiffon qui entourait le cric, ouvrit la fenêtre de sa portière et reprit le volant. Il choisit sans hésiter la direction de la mer, vers Saint-Valery. Il avait le chiffon sur les genoux, un vent frais chargé de sel dans la figure, et cherchait le moment pour se débarrasser du tissu, mais il avait déjà atteint les premières maisons quand il réalisa qu’il s’était trompé. La portière de son côté était toujours du côté de la route goudronnée. Il fit demi-tour, revint à son point de départ, s’arrêta quelques instants, le temps de fermer la fenêtre de son côté et d’ouvrir celle du passager.
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