4
Le lundi matin, conférence chez Duval. Paul fit le compte-rendu de son enquête. Le Chef avait du mal à suivre, la veille il avait mangé chez son beau-frère dans l’Oise et n’était sorti de table qu’à cinq heures du soir…
Les traces de pneus conduisaient pour le moment à trois suspects : le vieux qui était ce jour-là en voyage à Nice, les potes du Député qui avaient dans leur manche des témoins de gros calibre, et le gros Bernier qui drissait dans son froc, comme disait Duval… Pour lui, ne surgissait des vapeurs qu’un seul coupable. La brume se déchira aux alentours de midi, sur un poteau d’exécution, et Duval en grand uniforme sortit le sabre aux premiers rayons du soleil :
« Deuxième classe Beauvillain, exécutez-moi ce Bernier promptement ! Bon, encore une affaire de résolue, sortez les verres !
– Bien, Chef. Et pour l’identification du mort, qu’est ce que je fais ?
– Deuxième classe Beauvillain, ne m’emmerdez pas avec des détails ! Vous avez un cadavre, un juge et un assassin. »
Duval ponctuait ses fortes paroles d’un signe de croix, désignant chacun des protagonistes, et ajouta :
« Qu’est ce qu’il vous faut de plus, les apôtres, les trompettes ? Allons mon gars, laisse cela au Procureur, faut bien qu’il serve à quelque chose, non ? Pas vrai, les hommes ?
– Ouais chef ! Alors, on la pète cette bouteille ! »
Paul trinqua avec les autres. Le cadavre l’intriguait, il aurait voulu en savoir plus.
Mais le gros Bernier paraissait un coupable très convenable. Dans l’immédiat, l’urgence était de casser son alibi.
Dès l’après-midi, il s’y était mis. Il avait remonté la filière du Congrès, retrouvant sans difficulté les organisateurs grâce au Comité des Fêtes de Montbéliard. Bernier était bien inscrit, et avait apparemment participé au repas comme il le prétendait. Ses témoins, Bernard et Christian aussi, et Paul demanda aux collègues parisiens de prendre leurs dépositions, persuadé que celles-ci ne feraient pas avancer l’enquête.
Ce qui importait était de retrouver la femme. À la table du repas, les places étaient réservées, mais à réception de la télécopie avec la disposition des convives, Paul avait constaté que les femmes n’étaient pas nombreuses. Bernier était entouré d’hommes. L’inconnu, plus exactement l’inconnue, si elle existait, apparaissait donc ensuite, après qu’il ait quitté la table.
Les hôtels avaient été réservés par la Fédération des horlogers-bijoutiers. La pimbêche chargée des relations extérieures, grande prêtresse des festivités, commençait à s’énerver et à le prendre de haut. Paul dut la menacer du scandale d’une enquête publique pour qu’elle collabore. Certains congressistes avaient choisi de venir accompagnés et les chambres réservées étaient à deux places.
Paul piétinait, regrettant de n’avoir aucune liberté de déplacement. La brigade avait eu du juge un mandat pour perquisitionner la maison de campagne de Bernier, mais tout était d’une lenteur extraordinaire dès que l’enquête sortait de la juridiction. Il était obligé de passer le relais à des collègues, essayant d’avoir un maximum de renseignements tangibles et de pièces qu’il se faisait immédiatement télécopier.
Le procureur était tout le temps sur le coup, il était pressé aussi mais refusait néanmoins de s’avancer tant que l’alibi de Bernier ne serait pas démoli. Il fallut deux semaines pour avoir la liste des réservations d’hôtel et pour que les réceptions puissent être interrogées. Les chambres étant réservées par forfait, restaient les commandes individuelles, notamment les petits déjeuners, pour savoir qui avait réellement dormi sur place. En ce qui concerne Bernier, un seul petit déjeuner avait été demandé, en chambre.
Paul demanda l’interrogatoire systématique du personnel d’étage. Les procès-verbaux ne lui apportèrent pas la réponse attendue. La femme de chambre se souvenait d’avoir frappé à la porte, et qu’une voix d’homme lui avait dit, depuis le cabinet de toilette, de déposer le plateau sur la table. Elle n’avait vu personne. À la réception, que ce soit le gardien de nuit ou le service de jour, les renseignements étaient flous : L’établissement correspondait à ces normes de gestion où l’anonymat devient critère de qualité.
Il fallait impérativement remettre le gros sur le gril pour le cuisiner jusqu’à ce qu’il lâche quelque chose. Paul n’avait pas confiance dans ses collègues parisiens pour mener l’opération à bien : après quelques semaines d’enquête et des liasses de paperasses complémentaires, il convoqua Bernier qui se présenta de mauvaise grâce, toujours seul mais cette fois en costume-cravate.
« Monsieur Bernier, j’ai vérifié vos déclarations. Je veux bien admettre que vous étiez au repas, mais personne ne peut confirmer votre présence pendant la nuit à Montbéliard. Vous avez quitté vos collègues avant la fin de la soirée, il n’y a aucun témoin de votre supposée arrivée à l’hôtel – vous aviez emporté la clef – aucun témoin oculaire de votre présence dans la chambre. Vous avez été pour le moins très discret, si vous étiez réellement là. Qu’en dîtes-vous ?
– Sachez, Monsieur, que je ne dirai que ce que mon avocat m’a conseillé… Mon avocat me signale que vos méthodes sont déplorables et nous envisageons d’engager une procédure… Vous m’entendez ? ».
Paul qui le regardait silencieusement prit un volumineux dossier rouge, d’où les feuilles de télécopie mal découpées dépassaient, l’ouvrit sur un procès-verbal d’audition que Bernier chercha désespérément à déchiffrer.
« Qui est-elle ? Où l’avez-vous retrouvée, quand l’avez-vous quittée ? Où étiez-vous avec elle entre vingt et une heures et dix heures du matin, la nuit du quinze au seize avril ? Vous n’avez aucun témoin. Des traces de roues correspondant à votre véhicule ont été relevées sur les lieux du meurtre. On a un motif plausible à vous coller sur le dos. Il va falloir parler, sinon vous plongez ! Vous vous rendez compte que cela va très mal pour vous, et que vous feriez mieux d’expliquer les circonstances, plutôt que de vous enfermer dans vos mensonges ?
– Avez-vous la preuve que les traces de roues soient celles de ma voiture ?
– C’est une 206, avec des pneus neufs. Vous avez une 206, achetée en janvier.
– Cela ne prouve rien, selon mon avocat.
– Votre avocat a dû vous dire que cela ne vous disculpait pas non plus. « Faisceau d’indices convergents », disent les juges d’instruction. Vous connaissez ?
– Je n’ai pas de mobile. Pourquoi tuer un vagabond ?
– Comment vous savez que c’est un vagabond ?
– Vous ne connaissez même pas son nom !
– Ne vous en faites pas, on finit toujours par savoir. L’identité n’a rien à voir avec le mobile. Sans doute vous ne le connaissiez même pas, avant de tomber dessus dans votre résidence secondaire. Alors racontez-moi, comment cela s’est passé.
– Vous avez perquisitionné ma maison, oui ou non ?
– Oui, et alors ?
– Avez-vous relevé des traces d’effraction ?
– Désolé pour vous et votre avocat, mais… »
Paul feuilletait les pages du dossier. Bernier triomphant s’approcha, tapotant du doigt le bureau, d’un air qu’il voulait narquois. Paul avait trouvé ce qu’il cherchait, sortit une chemise, referma sur la pile de documents la couverture cartonnée où était écrit au gros feutre « MEURTRE BOISMONT » et d’une autre écriture : « BERNIER ».
Lequel ne put s’empêcher de sursauter, retirant brusquement la main, comme brûlée. Le rouge et la sueur lui étaient montés au front.
Paul lut posément, suivant lourdement du doigt le texte.
« Aucune trace d’effraction n’a été relevée. Cependant, il a été constaté que la clef de la porte arrière, donnant sur le jardin, était posée sous un pot de fleurs, d’une manière tellement ostensible que n’importe quel individu souhaitant s’introduire dans le local l’y aurait trouvée ».
Voilà, Monsieur Bernier, toute l’histoire. Un vagabond, comme vous dîtes, cherche un abri, trouve votre maison, la clef. Il tape dans les réserves. Vous arrivez dans la nuit, bagarre, mauvais coup, panique… Si vous dîtes la vérité maintenant, votre avocat vous sortira de là sans trop de casse, mais c’est tout de suite ou jamais. La légitime défense, ça se plaide d’entrée. Après, il est trop tard.
Je vous écoute. »
Paul remit la chemise dans le dossier, qu’il referma soigneusement et caressa d’une main tendre comme pour l’épousseter, laissant le gros homme écarquillé sur le titre, « meurtre de Boismont : Bernier ».
Pas frais, le « témoin principal ». Le semblant d’arrogance qu’il avait tenté d’afficher s’effondrait, comme ses joues sur le col de chemise. Il s’était remis à fondre silencieusement, sous le regard de Paul, et gémit :
« Je ne m’en sortirai pas… Il faut que je parle à mon avocat. J’aurais dû lui dire de m’accompagner, mais il m’avait dit que je ne craignais rien. Qu’est ce que vous me voulez à la fin, qu’est ce que j’ai fait ? Hein, qu’est ce que vous me voulez ?
– Pas grand chose. La vérité. Après, c’est l’affaire des juges, des jurés d’assises. Il y a mort d’homme.
– Mais je n’ai pas tué, je n’ai tué personne ! Qu’est ce que je peux faire pour vous le prouver ?
– Nom, adresse, téléphone de la femme qui était avec vous la nuit du quinze au seize.
– Je ne peux pas…
– Alors tant pis pour vous. Mes conclusions vont à l’instruction, et droit au bureau du procureur. Vous savez ce que cela veut dire…
– Non ! Attendez, ce n’est pas possible, il doit bien y avoir un moyen !
– Apportez-moi la preuve que vous n’étiez pas dans la Somme le seize avril à dix heures du matin, et vous êtes libre, vous n’entendez plus parler de nous. Où étiez-vous, le seize avril à dix heures du matin ?
– J’ai quitté l’hôtel vers onze heures.
– Où avez-vous déjeuné ?
– Euh… Je ne vous le dirai pas, cela me regarde.
– Bravo !
– Quoi ?
– Je note « je persiste à refuser de donner des précisions sur mon emploi du temps dans la matinée du seize avril ». Vous savez, pour un juge d’instruction, cela vaudra bien des aveux. C’est vous qui voyez, Monsieur Bernier. »
Le gros horloger n’était pas dans un bon jour. Il se prit la main droite dans la gauche, la tritura sans conviction. Il avait l’air parti, ses doigts se caressaient, puis se joignirent dans une sorte de prière. Ses lèvres tremblaient, il commença à marmonner quelque chose. Paul le regardait, interloqué. C’était impudique, le gros homme était dans son brouillard, secoué par un sentiment qui devait être de culpabilité, tant il était évident qu’il demandait pardon, l’œil roulant dans le vide. Ses mains se désunirent, se frottèrent, il les regardait étonné comme s’il avait observé deux animaux imprévus, il éleva la droite devant ses yeux, scruta ses ongles qu’il se mit soudain à ronger furieusement. L’autre retomba, sur la cuisse, remonta. Bernier avait disjoncté, il était rouge et se grattait les couilles de l’air absent et coupable d’un enfant de chœur tripoté par le curé.
Paul était très mal à l’aise, se demandant ce qu’il avait provoqué. Il imaginait Bernier se mettant à pleurer à chaudes larmes et réclamant sa mère. Regardant la main pécheresse et molle sur le pantalon, il s’attendait à voir une auréole humide se former et descendre jusqu’à inonder les godasses aux pieds du gros joufflu. Il aurait eu pitié si le type n’avait pas l’air si malsain et contrit du pénitent certain d’être pardonné, et il hésitait entre lui filer un coup de bâton sur les doigts, une couche Pampers anti-fuites sur les grosses fesses, ou bien un vulgaire coup de pied au cul.
Bernier cessa de se bouffer les doigts pour les regarder d’un air complètement absorbé. Paul recula brusquement sa chaise, reprit abruptement.
« Alors mon petit Patrick, on dit tout maintenant ? »
Il sursauta, le regardant d’un air effaré. L’atterrissage n’était pas fini et sa voix eut quelques instants un flottement bizarre avait de revenir.
« Mais quoi, j’ai rien fait ! Mais pourquoi vous me persécutez ? Et depuis quand vous me tutoyez ?
– Je ne vous ai pas tutoyé.
– Si vous m’avez tutoyé ! Je le dirai à mon avocat ! »
Il frappa du pied par terre. Paul ne se défaisait pas de l’impression de malaise. La promiscuité lui devenait oppressante, l’odeur même de trouille du gros homme lui écœurait les narines, il se sentait une envie physique de cogner la chair molle, de chasser l’image flasque, une lueur d’agression passa dans son regard.
Le gros la saisit et colla son regard humide sur la figure de Paul, comme si dans son naufrage l’agressivité l’avait ragaillardi et qu’il s’y raccrochait comme à une planche.
« Vous pouvez me tutoyer, me cogner même. Cela ne change rien au fait que je n’ai pas tué votre bonhomme. Avez-vous la preuve du contraire ?
– N’essayez pas d’inverser les rôles… À vous de prouver que vous êtes innocent. Je sais que vous mentez. Je ne suis pas pressé, pour moi le dossier est bouclé. Je vous laisse une semaine pour réfléchir. Après, j’envoie mes conclusions au juge… »
Paul se leva. Il ne supportait plus le face à face. Bernier avait hésité un instant, puis tendit la main, ce qu’il n’avait pas fait à l’issue de leur entrevue précédente. Paul regardait avec presque une nausée les doigts grassouillets, les ongles trop roses et trop courts. Il faillit répondre par un salut militaire, fit un effort sur lui-même, et saisit le bout des doigts. Ils étaient glissants.
Le bijoutier sorti, il se rassit, referma la sangle du dossier qui encombrait le bureau, et s’essuya les doigts sur les genoux. Il n’avait pas pris de déposition, il se sentait englué, sali. Il se leva, sortit se passer de l’eau sur les mains et la figure. Il avait envie que Bernier soit coupable, envie de le voir souffrir, suer, pleurer. Pas très sain tout ça.