Point de vue de Malia
La route vers la concession de mon père me parut interminable, bien que la Range Rover blanche survole les nids-de-poule avec une aisance insolente. À côté de moi, Safi ne tenait pas en place. Elle pointait du doigt chaque étal de fruits, chaque groupe d'enfants jouant au football dans la poussière, s'exclamant de joie à l'idée de retrouver notre ancienne vie. Mais pour moi, chaque mètre parcouru vers le quartier de mon enfance était une épreuve.
Je me sentais comme une étrangère, une intruse vêtue de soie et de honte. Yunus n'était pas venu. Il était resté au palais, muré dans son silence de fer, ne m'accordant qu'un regard glacial au moment du départ. Mais sa présence était partout : dans le chauffeur qui ne me quittait pas des yeux via le rétroviseur, et dans la voiture noire de sécurité qui nous suivait, transportant deux colosses dont la mission était claire : m'empêcher de m'évaporer à nouveau.
Quand nous arrivâmes enfin, le contraste fut un choc brutal. La poussière ocre de la rue s'élevait au passage de nos pneus de luxe, recouvrant d'un voile terne la carrosserie étincelante. Les voisins sortirent sur le pas de leurs portes, les yeux écarquillés, murmurant sur le passage de "la femme du milliardaire".
Ma mère nous attendait devant la porte en bois vermoulu. En la voyant, mon cœur se brisa. Elle paraissait si petite, si fatiguée dans son pagne usé. Safi se jeta dans ses bras, criant sa joie, mais quand vint mon tour, je restai figée. Ma mère me prit les mains, ses paumes calleuses contrastant avec la douceur de ma peau soignée aux huiles coûteuses.
— Malia… ma fille… Tu es devenue une vraie dame, murmura-t-elle, les yeux embués. Mais pourquoi tes yeux sont-ils si tristes ?
Je ne pus répondre. Comment lui dire que mon palais était une prison ? Comment lui avouer que l'homme qu'elle vénérait comme notre sauveur me traitait désormais comme une ombre ? Nous entrâmes dans la cour. Tout était si petit, si pauvre. L'odeur du charbon de bois et de la sauce graine qui mijotait me monta au nez, me rappelant une époque où, malgré la faim, j'étais libre de mes mouvements.
— Yunus n'est pas venu ? demanda mon père en sortant de sa chambre, l'air déçu de ne pas pouvoir s'incliner devant son gendre puissant.
— Il est très occupé par ses affaires, père, répondis-je d'une voix monocorde, répétant le mensonge que Yunus m'avait ordonné de dire.
La journée fut un supplice de faux-semblants. Je devais distribuer les cadeaux que Yunus avait fait préparer — des sacs de riz, de l'huile, de l'argent — tout en sentant le regard des gardes postés à l'entrée de la concession. Ils étaient là, tels des statues de mauvais augure, rappelant à tout le quartier que j'appartenais à un homme qui ne laissait rien au hasard.
Ma mère m'emmena dans la cuisine pour parler seule à seule. — Malia, dis-moi la vérité. Est-ce qu'il te frappe ? Est-ce qu'il te manque de respect ?
— Non, maman. Il ne lève jamais la main sur moi. Il m'offre tout ce que je désire avant même que je ne le demande.
— Alors qu'est-ce qui ne va pas ?
— Il ne me parle plus. Il m'a enfermée dans son silence parce que j'ai voulu être autre chose que sa chose. Maman, je me noie dans cet or.
Ma mère soupira, une sagesse triste dans le regard. — Ma fille, le silence d'un homme qui t'aime est plus lourd que ses cris. C'est sa façon de te dire qu'il a eu peur de te perdre. Un homme comme Yunus ne sait pas partager. Tu as voulu voler de tes propres ailes, mais tu as oublié que c'est lui qui a construit ton nid. Sois patiente. Soumets-toi à son silence, et il finira par se briser.
Je voulais hurler ma révolte, lui dire que je n'étais pas un oiseau de cage, mais je vis Safi rire aux éclats en jouant avec les enfants du voisin, son visage rayonnant de cette liberté simple que j'avais perdue. Pour elle, pour ma famille, je devais tenir. Je devais retourner dans ma prison de marbre et attendre que le lion daigne à nouveau me regarder.
Point de vue de Yunus
Le palais était vide. Sans le bruit des pas de Malia, sans les éclats de rire de Safi, chaque pièce me semblait glaciale, dépourvue de vie. Je restais assis dans mon bureau, incapable de me concentrer sur les contrats de plusieurs millions qui s'étalaient devant moi. Mon regard dérivait sans cesse vers l'écran de mon téléphone, où je recevais les rapports de sécurité en temps réel.
10h15 : Madame est arrivée à la concession. Aucun incident. 12h30 : Madame déjeune avec sa famille dans la cour. 14h45 : Madame discute avec sa mère en privé.
Je détestais cette situation. Je détestais le fait que mon bonheur dépende à ce point d'une gamine de dix-neuf ans qui ne comprenait rien à la loyauté. Mon orgueil me hurlait de rester ferme, de la laisser mariner dans son remords, mais mon corps et mon cœur réclamaient sa présence. Le lit, la nuit dernière, avait été un désert. Ne pas sentir son odeur, ne pas entendre son souffle léger, avait été une torture que je m'étais moi-même infligée.
Ma tante Fatoumata entra dans mon bureau sans frapper, brisant mes pensées. — Tu as laissé la petite sortir ? Tu es encore plus faible que je ne le pensais, Yunus. Elle va raconter ses malheurs à sa mère, et demain, tout le quartier saura que tu n'arrives pas à tenir ta femme.
— Ma tante, sortez, répondis-je d'une voix si glaciale qu'elle se figea. Ce qui se passe entre Malia et moi ne concerne personne. Je l'ai laissée voir sa mère pour Safi. Rien de plus.
— C'est ainsi que l'on perd le contrôle, murmura-t-elle en sortant. L'amour est une maladie qui rend les rois mendiants.
Elle avait raison. J'étais le mendiant de son affection, le prisonnier de ses yeux bleus. Je pris mes clés de voiture. Je ne pouvais plus attendre. Je voulais voir son visage quand elle m'apercevrait. Je voulais voir si elle avait compris la leçon, ou si la liberté de la poussière lui manquait déjà plus que mon palais.
Je conduisis moi-même, dépassant tout le monde, le cœur battant d'une rage mêlée d'un besoin viscéral de possession. Quand j'arrivai devant la concession, le soleil commençait à décliner, baignant le quartier d'une lumière orangée. Ma Range Rover noire s'arrêta brusquement derrière la blanche.
Je descendis. Le silence se fit instantanément dans la concession. Les rires cessèrent. Malia sortit de la cuisine, son visage se décomposant en m'apercevant. Elle était couverte d'un peu de poussière, une mèche de cheveux s'échappant de son attache. Elle n'avait jamais été aussi belle, aussi vulnérable.
Je m'approchai d'elle, ignorant son père qui s'empressait de me saluer. Je m'arrêtai juste devant elle, mon ombre la recouvrant entièrement. — Le soleil se couche, Malia, dis-je d'une voix sourde, mais cette fois, je la regardai droit dans les yeux. Il est temps de rentrer à la maison. Ta place n'est plus ici.
Elle baissa la tête, une soumission qui me fit un bien fou et un mal atroce à la fois. — Oui, Habibi, murmura-t-elle.
Ce mot. Ce "Habibi" qu'elle n'avait plus prononcé depuis le club. Je sentis le mur de glace en moi se fissurer. Je lui saisis le bras, non pas avec violence, mais avec une autorité possessive, et je la guidai vers la voiture. Safi nous suivit, ses bras chargés de petits souvenirs de la concession.
Le trajet du retour fut différent. Le silence n'était plus une arme de guerre, mais une trêve fragile. Dans la pénombre de la voiture, je cherchai sa main et la serrai avec une force qui disait tout ce que je ne pouvais pas exprimer : ma peur, ma colère, et mon amour dévorant. Elle ne retira pas sa main. Elle la laissa dans la mienne, acceptant son sort. Elle rentrait dans sa cage, mais ce soir-là, je savais que j'allais enfin briser mon silence, car vivre sans l'entendre était une punition que je ne pouvais plus m'infliger.