L'héritière du seuil

2416 Words
Le premier géant d’os leva son bras colossal. L’air se fendit sous la violence de son geste et Alexis tira la sorcière contre lui, prêt à recevoir le choc. Mais celle-ci s’arracha de son étreinte. Ses yeux brillants d’une résolution farouche, fixèrent l’entité au trône. Sa main marquée s’ouvrit et le sang jaillit en un mince filet. La brûlure devint insoutenable, comme si sa peau se consumait de l’intérieur. Alexis étirant sa main vers elle, s’écriant : - Non ! Tu ne dois pas ! Elle tourna son regard navré vers lui un instant, sa voix était tremblante, mais toujours claire et elle dit : - Je le dois. Pour toi. Pour nous. Alors, elle reposa son regard sur l’entité, laissant sa marque s’ouvrir entièrement. Un cri silencieux se fit entendre. Pas de ses lèvres, mais de l’air lui-même. Une ombre glaciale se matérialisant, se mêlant à son sang qui tombait au sol, et formait des runes mouvantes. La nef se figea. Les géants suspendirent leur marche, comme retenu par une force plus ancienne qu’eux. Et dans le silence, une voix intime, basse comme un souffle au creux de son oreille vibra : - Mon enfant. Tu m’as appelée. C’était la Mort. Un froid immense s’infiltra dans ses veines, remplaçant la douleur par une force surnaturelle. Ses jambes, qui ployaient, se raffermissez. Ses yeux se teintèrent d’un éclat argenté. Elle leva sa main ensanglantée, et les géants furent pris de convulsions. Leurs crânes éclatèrent un à un, projetant des éclats d’ivoire dans toutes les directions. Le sol trembla lorsque leurs corps massifs s’effondrèrent, réduits à un chaos inerte. Alexis regardait la forme spectrale, stupéfait, la main crispée sur son épée et balbutiait : - Par les dieux…tu es… Mais ses mots s’éteignirent. Car la jeune femme titubait déjà, ses lèvres devenant livides. La Mort lui insufflait sa puissance, oui; mais à chaque instant, elle lui arrachait aussi un peu plus de sa vie. Devant le trône, l’entité chancela enfin. Des fissures zébraient son manteau d’os, et sa voix n’était plus qu’un râle furieux : - Tu crois…que ton maître te sauvera ? Non. Il t’offrira seulement à moi, au terme. Sélène haleta, mais serra les poings, puis elle dit d’un ton tranchant : - Je ne suis pas ton offrande ! Le souffle polaire grandit derrière la sorcière, jusqu’à emplir toute la nef. Les torches de flammes noires s’éteignirent une à une, et les ombres se contractèrent comme si elles craignaient quelque chose de plus vaste qu’elles. Alors, le voile du monde se fendit. Dans la brume naissante, une silhouette s’avança. Haute, mince, drapée d’un manteau qui semblait tissé des ténèbres mêmes. Aucun visage n’était discernable sous sa capuche, sinon l’éclat d’un regard sans pupilles, deux lueurs exsangues qui brûlaient d’éternité. Chaque pas qu’il posait faisait fleurir un silence absolu, où même le trône d’os hésitait à respirer. Alexis chancela, ébahi, alors que son épée tomba à ses pieds, et d’un murmure, il dit : - La Mort. La sorcière sentit ses genoux plier, mais une main froide comme le marbre, légère comme une plume, se posa sur son épaule et l’empêcha de tomber. La voix résonna, non pas dans ses oreilles, mais dans chaque fibre de son être : - Je ne permets pas qu’on m’arrache ce qui est mien. Le trône hurla, un cri qui fit trembler les murailles du palais. Des éclats d’os fusèrent comme des lames, mais ils se brisèrent contre le voile invisible qui entourait la silhouette. La Mort avança d’un pas, et les fissures du trône s’élargirent, béantes, comme si sa simple présence était une corrosion irrésistible. Sélène, malgré son souffle court, osa lever les yeux et demandait : - Pourquoi…moi ? Pourquoi me donner cette force ? La Mort baissa légèrement la tête, et pour la première fois, une tendresse indéchiffrable transperça l’empreinte polaire de son éternité : - Parce que tu es née entre mon ombre et la lumière. Parce que toi seule peut entendre mon silence sans en être dévorée. Alexis, encore agenouillé, fixait la scène comme s’il contemplait à la fois l’horreur et le miracle. Devant eux, l’entité au trône d’os se redressa, malgré ses fissures. Sa voix tonna, emplie de rage et de désespoir : - Tu ne la sauveras pas, ombre éternel ! Tu ne fais que retarder son offrande. La nef entière vibra, prête à éclater sous le choc de deux puissances qui ne devrait jamais se croiser. La nef s’embrassa d’un silence de fin du monde. La silhouette sombre de la Mort s’avança encore, et cette fois, le voile se dissipa davantage. Sous sa capuche, ce n’était pas un gouffre, mais un visage d’homme : au teint livide, marqué de strie noire et des yeux gris où reposait le poids de toutes les fins. Il posa ses deux mains sur les épaules de la sorcière et son souffle polaire descendit sur elle comme une bénédiction terrible. D’une voix qui fit trembler les colonnes d’os, il dit : - Tu n’es pas née au hasard. Alexis était stupéfait, levant les yeux vers eux, il demandait : - Que…qu’entendez-vous par cela ? La Mort baissa son front vers celui de la jeune femme et son murmure résonna dans son sang : - Tu es mon enfant, et celle de la Vie. Une union impossible, un seuil incarné. Là où l’un commence et l’autre s’achève, tu respires. Le cœur de Sélène se serra si fort qu’elle crut qu’il exploserait. Toutes les années d’isolement, les regards craintifs de ses parents, les murmures étouffées du village…tout s’éclairait sous cette vérité. Elle n’avait jamais été une erreur. Elle était un pont. La Mort serra son épaule avec une force douce, mais inébranlable : - Ce que moi, je ne peux atteindre, toi, tu le peux. Tu seras mon bras, ma lame, mon souffle dans ce monde. Elle sentit son corps se tendre, et la marque sur son bras flamboyait comme une constellation vivante. Les veines sous sa peau s’emplirent d’une lumière argentée, tandis qu’une chaleur insoutenable montait de sa poitrine. C’était la Vie en elle, répondant à l’appel de la Mort. L’entité au trône d’os gronda, un rugissement de haine qui fit voler des éclats de crânes des murs. - Non ! Elle n’est qu’une faille, une anomalie ! Elle ne sera jamais ton arme ! Alexis, encore agenouillé, leva son regard vers la sorcière. Ses yeux emplis de peur et d’admiration, cherchèrent les siens. Il dit : - Tu…tu n’es pas seule. Si tu tombes, je tomberai avec toi. Si tu marches…je marcherai avec toi. Sélène inspira, le souffle traversé d’ombre et de lumière à la fois. Pour la première fois, elle sentit que son corps n’était plus une prison, mais un seuil vibrant, une clé capable de briser ou de sauver. Elle leva ses mains. La nef entière se mit à trembler. Le trône d’os ne changea pas. Il avança lentement, chacun de ses pas résonnant comme un glas, faisant vibrer la nef entière. Ses fissures se reformaient déjà, des lambeaux d’os et de chair morte rampant sur lui pour combler les failles. Dans un ton de défi, il dit : - Alors montre-moi ce que tu es, enfant bâtarde de deux mondes. À son ordre, les murs s’ouvrirent comme des plaies, et des silhouettes surgirent. Pas des géants cette fois, mais des formes plus petites, plus rapide : des guerriers d’os aux crânes éclatés, des femmes et des enfants figés dans une éternité tordu; armés de griffes ou de lames nées de leur propre squelette. Ils avançaient en cercle, entourant la sorcière et Alexis. L’homme serra son épée, mais la sorcière leva une main et dit : - Laisse…c’est à moi d’y répondre. Elle sentit le poids polaire de la Mort en elle, mais aussi la chaleur brûlante de la Vie qui s’agitait, cherchant à s’exprimer. Quand la première silhouette bondit sur elle, elle écarta simplement les doigts. La créature s’arrêta net, désarticulée, comme si la moelle de ses os avait explosé. Une seconde attaqua. Cette fois, elle la repoussa d’un souffle, et les éclats de son crâne se changèrent en poussière lumineuse. Alexis en resta figé, incapable de croire ce qu’il voyait : elle ne brisait pas seulement…elle purifiait. Mais chaque geste la brûlait. Ses veines luisaient comme des lignes de feu argenté sous sa peau. Son souffle se fracturait et ses lèvres devenant livides. Le trône ricana, une vibration grave qui fit tomber des morceaux de voûte. - Regarde comme elle s’épuise…ta propre force te dévore, petite clef. Combien de battements de cœur avant que tu ne te consume ? La sorcière tituba et Alexis se précipita pour la soutenir et lui dit d’une voix ferme : - Assez ! Il joue avec toi...il veut te briser avant le coup final. Elle serra les dents, les yeux fixés sur l’entité, refusant de céder. Elle rétorqua avec un timbre de défi dans la voix : - Qu’il essaie. Je suis née pour être le seuil. D’un geste rageur, l’entité fit effondrer le cercle des guerriers d’os. Le sol se fissura, laissant surgir une marée grouillante : des milliers de crânes rampants, chacun hurlant de sa propre voix, une vague blanche et noire qui envahit la nef. Sélène respira profondément, son corps tremblant et sentit la Mort poser à nouveau sa main invisible sur sa nuque. - Tiens, mon enfant. Montre-lui que tu n’es pas seule. Un sourire se dessina sur les lèvres pulpeuses de la sorcière et elle leva les bras. La marée s’arrêta net, hésitante; mais l’effort la fit saigner du nez, son sang tombant en gouttes noires sur le sol. L’entité gronda, satisfait : - Oui…montre-moi ton agonie. La vague de crânes s’immobilisa, suspendue dans l’air, comme figé par une volonté plus vaste, commandante. Puis, lentement, elle se dissipa, se dissolvant en poussière. Le silence tomba. La jeune femme cligna des yeux, et le palais disparut. Autour d’elle, il n’y avait plus de nef d’os, plus de trône monstrueux, plus d’Alexis. Seulement le village. Son village. Mais tout était couvert d’un voile gris, immobile, comme si le temps avait cessé de s’écouler. Elle reconnut les maisons, la place, la fontaine au centre…et les visages. Des dizaines, des centaines; les habitants qu’elle avait connus depuis son enfance. Tous la regardaient. Pas avec haine. Pas avec colère. Mais avec cette peur qu’elle connaissait bien. Ce regard, qui l’avait toujours poursuivi où qu’elle aille. Ce regard, que ses propres parents posaient sur elle. Une voix vibra derrière elle, l’entité; mais sa voix n’était plus un grondement. Elle ressemblait à celle d’un père murmurant à son enfant. - Tu as toujours été seule. Ni de la Vie, ni de la Mort. Indésirable parmi les vivants, étrangère parmi les morts. Même ceux qui t’ont donné la vie ne t’ont jamais voulu. La foule s’approcha, lentement, et chaque pas était un couperet dans son cœur. Les visages se brouillaient, se confondaient, et bientôt, même Alexis apparut parmi eux. Alexis, avec les mêmes yeux de crainte, la même distance hivernale. La gorge sèche, elle murmurait : - Non… Alexis fit un pas vers elle, son visage tendu, ses lèvres tremblantes : - Tu n’es qu’une malédiction, tu le sais. Je ne t’ai suivie que parce que je croyais voir ma fille en toi. Mais toi…toi tu n’es rien. Elle recula, son souffle se coupant. Le poids de ces mots l’écrasa, réveillant toutes ses blessures d’enfants. La voix de l’entité s’infiltrait comme du poison : - Tu crois être un pont, mais tu n’es qu’une fracture. Une aberration. Anomalie. Abandonne bâtarde, personne ne t’attend. La sorcière tomba à genoux. Ses mains tremblaient et ses larmes brouillaient sa vue. Le désespoir s’insinuait dans ses os, plus souffrant que n’importe quel brûlure. Mais dans ce gouffre intérieur, une autre voix ténue se fit entendre. Polaire, immuable. La Mort. - Relève-toi, enfant. Regarde-les. Ce que tu vois n’est pas eux, mais ton doute. Elle ferma les yeux, le cœur battant, déchirée entre la vérité que l’entité lui crachait et la voix qui l’avait toujours accompagnée dans le silence. Les voix de la foule grise se rapprochaient, inlassables. Leurs murmures glacés, sifflaient dans l’air comme des lames. Chantant comme une incantation ces trois seuls mots. - Bâtarde. Fardeau. Erreur. Sélène plia les épaules, écrasée sous le poids de tous ces visages, de toutes ces condamnations. Le souffle de la Mort, faible, se perdait dans le brouillard de ses larmes. Elle sentait son cœur se fermer, s’éteindre et avec lui, toute sa force. Et puis, une voix. Clair, brutale, déchirante. Pas une illusion, pas un murmure. Une voix réelle, vibrant à travers le voile. - Sélène ! Écoute-moi ! Elle releva brusquement la tête. Les silhouettes s’étaient alors immobilisées, hésitantes. La voix résonna encore plus puissante, brisant les chaînes invisibles de l’illusion. - Ne crois pas ces mensonges ! Tu n’es pas seule ! Tu ne l’as jamais été depuis le jour où nos pas se sont croisés ! Alexis. C’était Alexis. Leurs regards se croisèrent à travers le voile, lui, agenouillé dans la nef réelle; tenant son épée plantée dans le sol comme pour s’ancrer à elle. Sa bouche criait encore, et son âme vibrante de vérité, traversait l’artifice. - Tu es plus forte que moi, plus sage que quiconque. Tu es mon ami, mon égale, pas mon ombre ! Pas une anomalie ! Et certainement pas une erreur ! La sorcière serra ses poings. Autour d’elle, les visages grisés se fissurèrent, les regards de crainte éclatant comme des vitres. Même la voix de l’entité se troubla, éraillée par la rage : - Non…tu restes avec moi…tu restes dans ton gouffre… Mais déjà, les silhouette se dissipaient. Le village gris se désagrégeait, les maisons s’effondrant en poussière. Alexis, seul restait net : lumineux, vibrant d’une présence indéniable. Sélène inspira profondément, son cœur battant à nouveau. Prise d’une nouvelle force, elle dit : - Tu n’as pas le pouvoir de m’enchaîner. Alors l’illusion se brisa comme du verre sous son souffle. La nef d’os réapparut dans toute son horreur, les flammes noires reprenant leurs danses. Alexis, haletant, s’avança vers elle, le regard brûlant de mille mots qu’il ne se sentait pas encore capable de prononcer, mais avec soulagement, il dit : - Tu es revenue. Elle chancela, mais ses yeux fixaient désormais le trône fissuré et d’une voix déterminée, elle dit : - Oui. Et je ne tomberai plus. Le trône gronda, sa rage semblable à un séisme impitoyable : - Alors meurs debout !
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