Le cœur du seuil

2511 Words
La nef vibrait comme si elle contenait un monde au bord de l’effondrement. Le trône se dressa de toute sa hauteur, fissuré, mais implacable. Son manteau d’os craquant et s’ouvrant pour laisser voir un gouffre de ténèbres. Sa voix déchira l’air : - Tu crois pouvoir me vaincre ? Tu es deux à la fois, donc tu n’es rien ! La mâchoire de la sorcière se contracta, alors que son corps tressaillait légèrement. La marque sur son bras brûlait comme un fer enflammé, mais de son autre main, une nouvelle chaleur naissait : une lueur douce, dorée, qui palpitait comme un cœur vivant. La Mort et la Vie pulsaient en elle, deux forces inconciliables qui se repoussaient, prêtes à la déchirer en morceaux. Ses genoux ployèrent. Ses veines devinrent argent et or, illuminant son corps fragile comme une constellation prête à éclater. Ses larmes ruisselèrent de douleur, mais aussi de clarté. Je comprends maintenant…pensa-t-elle. Je ne suis pas une fracture. Je suis le seuil. La voix de la Mort tonna en elle, grave et implacable : - Accepte-moi. Et une autre, plus douce, vivante, qu’elle n’avait jamais entendu jusqu’à aujourd’hui, mais qu’elle reconnut aussitôt. La Vie : - Accueille-moi. Son souffle se brisa, son corps trembla et dans un murmure à peine audible, elle dit : - Si je le fais…je disparais. Les deux voix répondirent en écho : - Ou tu deviens entière. Sélène ferma les yeux, laissant la glace et la chaleur, la fin et le commencement, se rejoindre en elle. Une douleur indicible la traversa, comme si ses os se brisaient; comme si son cœur éclatait en flammes. Mais dans ce chaos, une harmonie naquit. Elle ouvrit ensuite les yeux. Un éclat bicolore jaillit de ses pupilles : argent et or. Son souffle devint clair, régulier. Ses pas résonnèrent comme ceux d’une divinité revenue à la terre. Le trône recula d’effroi pour la première fois, hésitant et persifflant : - Impossible… Alexis, figé devant ce spectacle, sentit son cœur exploser de fierté et de terreur. Mais quand la sorcière chancela, manquant de s’effondrer, il bondit, la rattrapant dans ses bras et dit : - Tiens bon ! Tu n’as pas à le faire seule. Elle tourna vers lui son regard illuminé et dit : - Alors viens avec moi. Elle leva ses mains, et il posa les siennes dessus, ignorant la brûlure qui lui rongea la peau aussitôt. Ensemble, ils unirent leurs forces. L’éternité polaire de la Mort, l’élan incandescent de la Vie et la fragile volonté humaine qui refusait de plier. Un éclat jaillit, fulgurant. Leurs voix mêlées, crièrent en une seule : - Assez ! La lumière argent et or se propulsait vers l’avant, fracassant la nef entière. Le trône hurla, sa carcasse éclatant en millier de fragments. Les colonnes cédèrent, les ombres se consumèrent, et dans ce déluge, l’entité se désagrégea, emporté dans le néant. Puis, le silence. Sélène et Alexis, à genoux dans les décombres, haletaient. Autour d’eux, le palais s’effondrait, mais une clarté douce filtrait déjà par les brèches : comme si le monde, enfin, respirait à nouveau. Les murs d’os s’étaient écroulés en silence, comme si le palais lui-même avait rendu son dernier souffle. Là, où régnaient jadis ténèbres et cris; il ne restait plus qu’un champ de ruines blanches, illuminées d’une lueur douce qui perçait enfin à travers le plafond effondré. La sorcière, toujours agenouillée et haletante. Ses veines luminescentes s’éteignaient peu à peu, laissant place à une fatigue écrasante qu’elle ne crut ne plus jamais se relever. Son corps parcouru de spasme d’épuisement, ses doigts se refermaient douloureusement comme si chaque nef avait été brûlé. Puis une chaleur l’enveloppa. Alexis. Il s’était agenouillé à ses côtés, glissant son manteau poussiéreux sur ses épaules. Il passa un bras ferme autour d’elle, l’attirant contre son torse. Son cœur battait fort, irrégulier, mais vivant. De sa voix rauque, il soufflait : - Tu l’as fait. Pas les dieux, tu l’as fait ! Sélène ferma les yeux, laissant son front se poser contre lui. Son souffle court se mêla au sien et pour une fois depuis des jours, elle sentit non pas le poids des ténèbres, mais celui d’une présence humaine, chaude, ancrée. Faiblement, elle murmura : - Non, nous l’avons fait. Sans toi…je serais restée prisonnière. Alexis se raidit, puis ses doigts se resserrèrent doucement autour d’elle. Son regard, habituellement si dur, brillait d’une tendresse contenue. Il lui dit : - J’ai vu ta force…et pourtant, je crois que tu ne sauras jamais à quel point tu comptes. Tu m’as donné une raison de me lever, même ici, au cœur de ce tombeau. Elle leva son regard vers lui, ses pupilles encore marquées d’or et d’argent. - Et toi…tu m’as rappelé que je n’étais pas seule. Un silence se fit entre eux. Il n’était pas oppressant comme celui du palais, mais apaisé, fragile, comme une bulle suspendue hors du temps. Alexis effleura du pouce la poussière sur la joue de la jeune femme, un geste hésitant, mais sincère. Sélène ferma les yeux à ce contact et dit : - Reste près de moi…jusqu’à la fin. Il esquissa un sourire las, ses traits durcis par l’épuisement, mais illuminés par cette promesse : - Toujours. Leurs respirations s’accordèrent et dans les ruines, où la Mort elle-même semblait s’être retirée; ils trouvèrent enfin un instant de véritable repos. Le souffle du vent se leva, dispersant la poussière des ruines comme un voile gris. Le palais effondré ressemblait désormais à un ossuaire silencieux, mais dans ce désert de pierres mortes, il subsistait une étrange clarté. Un rayon s’était frayé un chemin entre les brèches et baignant Sélène et Alexis d’une lumière dorée, tiède et inattendue. La sorcière demeurait immobile, serrée contre lui, comme si son corps refusait de se détacher de cette chaleur humaine. Depuis toujours, elle avait marché dans le froid, entourée d’ombres que personne d’autre ne voyait. Mais ici, dans ce léger abri formé par les bras de Alexis, elle découvrait un apaisement qu’elle n’avait jamais osé imaginer. D’une voix basse, presque timide, elle dit : - C’est étrange. Après tout ce que nous avons traversé…je n’entends plus les morts. Pas un murmure. Pas une plainte. Comme si…tout était parti. Alexis glissa sa main dans ses cheveux entremêlés, geste maladroit, mais infiniment tendre et murmurait : - Peut-être est-ce le premier vrai silence de ta vie. Un silence qui ne juge pas, qui ne pèse pas. Elle releva un peu la tête, ses yeux pâles encore voilés par la fatigue et elle dit : - Tu crois que je le mérite ? Un pli passa sur le visage d'Alexis, mélange de douleur et d’affection et dit : - Plus que quiconque. Leurs regards se croisèrent longuement. Dans ce silence suspendu, il y avait la reconnaissance, la peur encore palpitante, mais aussi une promesse muette. La jeune femme sentit ses défenses, forgés depuis l’enfance, s’effriter peu à peu. Pour la première fois, elle osa s’autoriser à être fragile, à reposer son poids sur quelqu’un qui ne la rejetait pas. Un soupir lui échappa, presque un sanglot étouffé, et elle enfouit son visage contre lui. Alexis ne dit rien. Il se contenta de la tenir fermement contre lui, comme s’il savait que les mots briseraient ce moment d’équilibre. Tout autour d’eux, les cendres continuaient de tomber, fines et légères; telle une pluie douce. Et dans ce décor de mort, naissait paradoxalement quelque chose de plus précieux que la victoire : la tendresse. Le calme semblait immuable, presque sacré. La jeune femme, encore blotti contre Alexis, fermait à demi les yeux, bercée par le rythme régulier de son souffle et de son cœur. Elle se surprit à croire que le temps pouvait s’arrêter là, au milieu des ruines baignées d’une lueur dorée. Mais le monde n’oublie jamais. Un craquement discret monta des décombres, si ténu qu’on aurait pu le confondre avec la pierre qui se fissurait encore sous son propre poids. Alexis leva la tête aussitôt, ses sens de guerrier jamais complètement apaisé. Son bras se resserra sur elle, protecteur et demanda : - Tu as entendu ? Elle hocha lentement la tête. Ce n’était pas un bruit de pierre. C’était plus profond, comme un souffle venu des entrailles du palais écroulé. Puis un froid insidieux s’insinua dans l’air, chassant la tiédeur rassurante. Sélène se redressa, les yeux écarquillés. Une cendre plus sombre que les autres, presque noire tournait en spirale autour d’eux, s’évanouissant avant même de toucher le sol. Peu rassuré, elle dit d’une voix claire : - Ce n’est pas fini. Ils se redressèrent sur leur pied et Alexis dégaina son épée, bien qu’il sût que l’acier ne suffirait sans doute pas. Irrité il dit : - Alors quoi ? Qu’avons-nous abattu si l’ombre subsiste encore ? La jeune femme ferma les yeux un instant. Son don la tiraillait déjà, comme une plaie réouverte. Et dans ce tumulte silencieux, elle perçut quelque chose : un écho. Pas une voix humaine, ni même un cri de défunt. Plutôt…une résonance, lourde, lointaine, semblable au battement d’un cœur ancien. Elle ouvrit les yeux, intérieurement glacée, légèrement effrayé et elle dit : - Le palais n’était qu’une porte. Alexis la fixa, incrédule et demandait : - Une porte vers quoi ? Son silence fut sa seule réponse. Elle ne voulait pas nommer ce qu’elle avait pressenti. Dans ses entrailles, la vérité battait déjà : ce qu’ils avaient affronté ici n’était qu’un fragment, une sentinelle dressée devant quelque chose de bien plus vaste. Et au milieu des cendres, le vent se leva de nouveau. Mais cette fois, il portait avec lui un murmure ténu, comme des milliers de pas qui s’approchaient. Le vent hurlait entre les pierres brisées, mais ce n’était pas un cri naturel. Chaque rafale portait avec elle se murmure indistinct, tantôt proche, tantôt lointain; comme si les ruines elles-mêmes respiraient. L’adolescente née des deux mondes leva les yeux vers le ciel obscurci : la lumière dorée s’effritait, avalée par une grisaille mouvante. Alexis restait droit, l’épée face à lui, cherchant un ennemi à frapper. Pourtant, rien ne venait. Les ombres dansaient, s’allongeaient, mais ne prenaient jamais forme. Observant les alentours, il soufflait : - On nous observe. Je le sens. Sélène acquiesça sans détourner le regard. Son don vibrait douloureusement, une tension entre ses tempes, mais aucune présence claire ne s’offrait à elle. Ce n’était ni les morts, ni les vivants. C’était autre chose : un entre-deux sans visage, un écho d’âme qui n’avaient jamais eu de corps. Ses pensées tourbillonnant de questionnement, elle murmurait en réflexion : - Ce n’est pas une armée. Ce n’est même pas une voix. Puis comme si elle comprit, elle dit : - C’est…un avertissement. Alexis fronça les sourcils, ses doigts blanchis sur la garde de son arme et il demandait : - Et que nous dit-il, ton avertissement ? Elle hésita. Dans ce brouillard sonore, des fragments se formaient presque des mots, mais ils se déchiraient aussitôt. Comme si l’univers tentait de parler, mais que la langue leur échappait. Elle dit enfin, la voix basse, un peu hésitante : - Que la victoire…est creuse. Que ce que nous avons brisé n’était qu’une ombre… Un silence pesant retomba. Même le vent sembla retenir son souffle. Alors, dans ce calme suspendu, Alexis posa une main ferme sur l’épaule de la demoiselle et dit : - Peu importe ce qui se cache derrière. Tant que nous respirons, nous marcherons vers lui. Ensemble. Ses mots étaient simples, mais ils résonnèrent plus fort que le tumulte invisible. La sorcière inspira profondément. Et malgré la peur sourde qui lui nouait le ventre, elle se laissa bercer par cette certitude fragile. Mais derrière eux, parmi les pierres éboulées, un éclat sombre s’ouvrit brièvement, comme un œil qui se refermait aussi vite. Sélène l’avait vu. Fugace, mais bien réel. Cet éclat noir qui s’était ouvert dans les ruines, tel un œil immense qui battait une paupière lente avant de s’éteindre. Un regard qui n’appartenait ni aux vivants, ni aux morts, ni même aux spectres qui l’avaient poursuivie toute sa vie. Un regard tourné uniquement vers elle. Sélène resta figée, les lèvres entre-ouverte, incapable de dire un mot. Son compagnon dans ce combat scrutant l’horizon gris, ne remarqua rien. Il tenait toujours son épée, prêt à affronter une menace qu’il croyait extérieure, sans deviner que le danger s’était déjà insinué dans le silence, dans son propre sang à elle. La sorcière aurait pu parler. Lui dire ce qu’elle avait vu. Mais une certitude dur et froide la cloua au silence : si elle le faisait, si elle prononçait l’existence de cet œil, alors il prendrait plus de place, deviendrait tangible. Alors elle garda le secret. Ses mains tremblaient légèrement, elle les cacha sous les pans de sa cape, ne voulant pas qu'Alexis devine le secret qu’elle gardait à présent pour elle. Elle inspira, se força à marcher aux côtés d'Alexis, à donner le change. Mais l’image restait brûlée dans sa mémoire. Et derrière ses paupières, l’œil se rouvrait, encore et encore; comme s’il attendait patiemment qu’elle cède. Alexis sans la regarder, parla d’une voix grave : - Nous devons avancer. Plus vite, nous quitterons ces ruines, mieux ce sera. Sélène hocha la tête, docile. Mais ses pensées dérivaient ailleurs. Elle savait désormais qu’ils n’étaient pas seuls. Non pas suivis, mais regardés. Et cette différence lui glaçait le sang, plus encore que n’importe quel ennemi armé. Sous ses pas, les cendres craquaient. Et dans ces craquements, elle crut percevoir un écho, comme si l’œil, même fermé, battait au rythme de sa marche. Ils quittèrent les ruines du palais au matin suivant. La lumière blafarde filtrait à travers un ciel bas, donnant aux pierres calcinées des reflets d’os. Aucun chant d’oiseau, aucun souffle de bête, rien qu’un monde vidé de ses entrailles. Alexis ouvrait le pas, silencieux, attentif au moindre bruit. La sorcière suivait d’une cadence mesurée, mais son esprit s’échappait déjà ailleurs. L’image de l’œil revenait parfois, aussi vive qu’une brûlure. Elle chassait la vision d’un battement de cils, se convaincant qu’il s’agissait d’une illusion née de l’épuisement. Mais au fond d’elle, elle savait. Ce n’était pas une erreur. Sélène demeurait silencieuse, alors qu’Alexis lui parlait parfois, des choses simples : les prochains villages qu’ils pourraient croiser, les rivières qu’il faudrait franchir. Elle l’écoutait, répondait par bribes, mais sa propre voix lui semblait étrangère, comme si elle venait de très loin. Le silence s’installa peu à peu entre eux, moins oppressant que celui du palais, mais chargé d’un autre poids : celui de ce qu’elle taisait. Au détour d’un chemin envahi par les cendres, Alexis s’arrêta un instant. Il posa sa main sur l’épaule de la sorcière, la scruta longuement et dit : - Tu es pâle. Tu tiens le coup ? Elle soutint son regard, réussit un mince sourire et répondait : - Je tiendrai. Il sembla hésiter, mais finit par hocher la tête et reprendre son chemin. Elle le suivait sans faiblir, mais au fond, une certitude lui vrillait la poitrine : ce n’était que le commencement.
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