Hérodote-2

2054 Words
« … Je m'étendrai davantage sur ce qui concerne l'Égypte, parce qu'elle renferme plus de merveilles que nul autre pays, et qu'il n'y a point de contrée où l'on voie tant d'ouvrages admirables et au-dessus de toute expression ; par ces raisons, je m'étendrai davantage sur ce pays. Comme les Égyptiens sont nés sous un climat bien différent des autres climats, et que le Nil est d'une nature bien différente du reste des fleuves, aussi leurs usages et leurs lois diffèrent-ils pour la plupart de ceux des autres nations. Chez eux, les femmes vont sur la place, et s'occupent du commerce, tandis que les hommes, renfermés dans leurs maisons, travaillent à de la toile. Les autres nations font la toile en poussant la trame en haut, les Égyptiens en la poussant en bas. En Égypte, les hommes portent les fardeaux sur la tête, et les femmes sur les épaules. Les femmes urinent debout, les hommes accroupis ; quant aux autres besoins naturels, ils se renferment dans leurs maisons; mais ils mangent dans les rues. Ils apportent pour raison de cette conduite que les choses indécentes, mais nécessaires doivent se faire en secret, au lieu que celles qui ne sont point indécentes doivent se faire en public. Chez les Égyptiens, les femmes ne peuvent être prêtresses d'aucun dieu ni d'aucune déesse; le sacerdoce est réservé aux hommes. Si les enfants mâles ne veulent point nourrir leurs pères et leurs mères, on ne les y force pas; mais si les filles le refusent, on les y contraint ». Hérodote continua de parler ainsi longtemps. Ma sœur et moi, sagement assis dans la posture des statues de la fameuse Bastet, que nous aurions si souvent l’occasion de voir durant notre séjour en Égypte, écoutions avec attention cet homme qui s’adressait à nous comme si nous avions été de sa race. Bien évidemment, à cette époque, je ne comprenais pas la moitié de ce que me disait Hérodote, mais je tirais un grand plaisir à écouter cette belle voix, et je dois vous dire que pour ma première vie terrestre, j’ai été privilégié, car cet homme sage et cultivé m’a beaucoup appris. Dans toutes mes vies qui ont suivi, son enseignement m’a permis d’éviter bien des embarras. Interrompant mon récit, la voix ensommeillée de Shanna me ramena au présent : — Petit Bout s’est endormi, le vieux, et je commence à avoir moi aussi sommeil, tu nous raconteras la suite de ton histoire plus tard. Bien que moi aussi je commençais à ressentir les effets de la fatigue, je fus vexé de cette interruption et le lui montrais en lui tournant le dos, puis je fis jouer mes articulations en arrondissant mon dos et sortis par la chatière de la porte de la cuisine pour faire mon inspection du soir. Mon incarnation présente m’a fait entrer dans le corps d’un chat de très grande taille et dans ma jeunesse, j’étais d’une force peu commune aussi, tous mes congénères me craignaient, bien peu ont tenté de me ravir mon territoire et ceux qui ont essayé en gardent les stigmates ; mais ma robe noire tachetée de minuscules points blancs est drue et rase, aussi ai-je du mal en vieillissant à supporter le vent, le froid et l’humidité, et ce soir-là, mes trois ennemis semblaient s’être mis d’accord pour me défier ; aussi pour ne pas montrer a celui qui partage ma maison et à Shanna et Petit Bout que mes forces déclinaient, j’allais me réfugier dans la grange attenante à la maison. Il fut une époque où cette grange était la demeure d’un cheval que la femelle humaine de la maison montait régulièrement pour parcourir la lande qui nous entoure, mais ce cheval est mort alors que j’avais cinq ans, et l’écurie est vide depuis maintenant quatorze années, car même les mulots l’ont déserté et j’ai presque oublié le plaisir de la chasse. J’allais m’installer dans la mangeoire, fermais les yeux et m’endormis, bercé par des rêves d’époques lointaines. Dans l’après-midi de la journée suivante, je fus étonné, mais fier que Petit Bout vinsse me chercher pour entendre la suite de mon histoire : impatient, il n’avait pas pu attendre la veillée, aussi tous les trois, installés sur un banc de pierre adossé à notre maison et réchauffé par le soleil hivernal je repris la narration de ma première vie, là ou je l’avais interrompue. Durant deux jours Hérodote et nous, fîmes connaissance. Electre était un peu plus distante que moi, sans doute était-ce dans sa nature et il est vrai qu’elle fut toujours plus réservée que moi ; malgré une réelle affection pour notre compagnon, elle hésitait toujours à répondre aux invitations et Hérodote devait insister pour qu’elle condescende à s’installer sur ses genoux avec des allures de reine. Quant à moi, vous l’avez compris, je n’attendais pas qu’il m’invite et appris très vite à escalader sa toge pour venir me lover sur ses cuisses ou au creux de son bras. C’était un homme aimable et même lorsque j’oubliais de rentrer les griffes pour une escalade enthousiaste, il ne se fâchait pas, mais levait son index en me grondant gentiment : — Rentre tes griffes Jason, ce ne sont pas là des manières de descendant d’une déesse. Et chose étrange, je comprenais ce qu’il me disait, mais ma jeunesse me faisait vite oublier les bonnes manières. Durant deux jours, donc nous nous sommes entretenus de différentes façons ; lui étudiait nos caractères et nous, nous apprenions son langage. Cela se passait le plus souvent dans sa salle de travail et je devenais de plus en plus habile à pousser les rouleaux et éviter leurs retours. Electre était bien moins dissipée et bien meilleure élève que moi et son attention était constante, tandis que tout en écoutant d’une oreille distraite, je jouais avec les nombreux calames éparpillés sur la grande table de travail. Celui qui n’a pas joué avec ces roseaux taillés ne peut comprendre le plaisir que l’on éprouve à les faire rouler jusqu’à ce qu’ils tombent de la table. À ce propos, Petit Bout, je dois te raconter comment je pris pour la première fois une sérieuse tape sur le derrière un jour ou j’étais un peu plus dissipé que d’habitude ; peut-être que cela t’évitera de faire la même bêtise, bien que je n’y crois pas un instant, car tous les chatons sont joueurs et dissipés. Nous étions comme presque tous les après-midi réunis dans la salle de travail ; Hérodote, tout en traçant avec application les lettres qui matérialisent sa langue, nous commentait ses écrits. Electre, à son habitude était sagement installée sur son arrière-train, les pattes de devant bien droites et les oreilles attentives. Quant à moi, eh bien, comme souvent, je courrais un peu partout sur la table, sautant par-dessus les rouleaux éparpillés, donnant des coups de patte à droite et à gauche à tous les objets qui se plaçaient sur mon chemin, pour le simple plaisir de les voir bouger. En tirant sur un calame, je renversai un encrier dans lequel il trempait. Le précieux liquide se répandit sur la table et j’y mouillais les pattes ; avant qu’Hérodote ait eu le temps de m’intercepter, je parcourus le manuscrit sur lequel il travaillait et y laissait le dessin de mes coussinets. Ce fut la seule fois ou je vis mon ami fâché contre moi ; il se saisit d’un roseau et me cingla le postérieur et la douleur fut intense. Je m’en souviens encore, comme je me souviens de sa voix tonnante qui disait : « Tu viens de gâcher le travail de toute une matinée, Jason ; ne recommence plus ». Puis d’une voix radoucie : « Je te rappelle que tu es mon secrétaire, et un secrétaire ne détruit pas le travail de son maître sans prendre la bastonnade, que cela te serve de leçon ! » Je n’ai plus jamais fait cette bêtise. Mais j’en ai fait bien d’autres. Avant que je ne continue sur ma première correction, Shanna interrompit mes futures digressions. — On s’en fiche le vieux, de ta première fessée, Petit Bout en prendra une, lui aussi, et il verra bien comment ça fait. Raconte-nous plutôt comment tu vivais à cette époque. Importuné par cette interruption, je pris tout mon temps avant de continuer et me mis sur le dos pour lisser mon poil sur le granite du banc. Quand je sentis que Shanna allait de nouveau s’impatienter, je m‘étirais, puis me remis sur le ventre pour continuer mon histoire. Comment je vivais ? Comme la plupart des chats qui vivaient en Égypte à cette lointaine époque, je suppose. Nous étions choyés et dorlotés. D’ailleurs, Hérodote a écrit à notre sujet : « Si, dans quelque maison, il meurt un chat de mort naturelle, quiconque l'habite se rase les sourcils. On porte dans des maisons sacrées les chats qui viennent à mourir; et, après qu'on les a embaumés, on les enterre à Bubastis. » Comme vous voyez, cette époque ne fut pas mauvaise pour nous et rien de bien important ne se passa durant les deux premières années de notre existence, sinon que je finis par devenir bien plus calme en étant un adulte. J’étais devenu un de ces chats que l’on remarque : de belle taille, au pelage soyeux et brillant de couleur sombre. Et Electre, ah Electre, c’était une beauté hautaine, courtisée par tous les chats de la rue que nous habitions, et … — Tu ne nous as pas dit comment était ta maison. Je fis un effort démesuré pour ne pas me fâcher. Puis je me souvenais que, moi aussi, lorsque j’étais jeune, j’étais impatient. Je pris donc sur moi pour ne pas envoyer un coup de patte à Petit bout et repris mon monologue. C’est vrai, je ne vous ai pas décrit notre maison. Attends, laisse-moi me souvenir… À cette époque, nous habitions une maison sans étage, mais vaste, qui possédait une cour fermée qui était en fait un petit jardin agréable et ombragé. Hérodote m’a expliqué comment les maisons étaient construites en Égypte : avec des briques de boue mêlée de paille que les hommes laissaient sécher au soleil. Les fenêtres étaient petites et hautes et constituaient des observatoires pour moi, du moins celles qui donnaient sur la rue. De là-haut, je pouvais observer les hommes et les animaux qui s’affairaient dans la rue tout aussi poussiéreuse que la cour de la tannerie ou je suis né pour la première fois. Dès le lever du jour, une intense animation régnait dans cette rue et je voyais passer de mon poste d’observation, des charrettes tirées par des bœufs aux côtes saillantes. Les hommes qui les guidaient étaient tous vêtus de la même manière : ils allaient le dos et le torse nus et portaient des robes courtes faites de lin écru, qu’ils tissaient eux même, et qui étaient généralement assez sales, contrairement à Hérodote, qui lui portait des habits longs et toujours impeccables. Sous ma fenêtre passaient des femmes vêtues de robes de lin qui cachaient leurs poitrines, mais pas leur dos brun, elles étaient la plupart du temps accompagnées par des enfants nus et braillards, suivis ou précédés par des chiens calmes au pelage jaune. Je crois me souvenir que cette rue conduisait au marché. Mais je ne le fréquentais pas, car la foule y était aussi dense que les mouches qui survolaient les étals des bouchers. Quand je descendais de ma fenêtre, et que la chaleur était trop forte, j’allais rejoindre Electre sous les palmiers qui étalaient leurs ombres au centre de la cour. Au pied de ces trois palmiers formant un bouquet, il y avait un petit bassin d’une eau toujours fraîche, alimenté par ce qu’Hérodote m’avait appris être une source. Là, ma sœur et moi faisions la sieste jusqu’à l’heure du souper. Hérodote avait deux serviteurs qui faisaient partie de la maison qu’il avait louée, une vieille femme édentée qui dégageait une haleine fétide quand elle parlait et une fille plus jeune, gracieuse et câline. La vieille faisait la cuisine et les courses et la jeune s’occupait du ménage de la maison, des lessives et parfois de mon ami. Plus d’une fois, j’ai eu l’occasion d’assister à l’accouplement d’êtres humains, mais je dois avouer qu’Hérodote était un homme particulièrement imaginatif et remuant ; et Electre et moi, qui d’habitude nous installions au pied du lit, n’arrivions pas à dormir tranquillement quand la jeune fille rejoignait le maître de maison dans sa couche ; aussi à ces occasions, je quittais la chambre et allais me réfugier dans la salle de travail, sur l’un des deux fauteuils garnis de gros coussins emplis de plumes. Pour autant que je me souvienne, il y avait quatre pièces dans la maison, plus une cuisine rudimentaire qui n’a rien à voir avec celle que vous connaissez. À cette période de ma vie, il n’était pas question d’appareils qui font du froid et gardent longtemps la bonne odeur du jambon que nous offre l’Homme qui nous prépare à manger. Pas plus qu’un engin qui fait tout seul du feu en appuyant sur un bouton, non, dans la maison d’Égypte que nous occupions, les aliments étaient suspendus au plafond dans des petites cages grillagées et commençaient à sentir mauvais au bout de deux jours.
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