Le Sacrifice et l’Arrivée dans l’Ombre - La cour des ombres

1428 Words
Elara se réveilla dans un silence presque oppressant. La nuit ne se distinguait jamais vraiment du jour dans ce royaume, mais il y avait parfois, dans l’air, une densité différente, une sorte de lourdeur annonciatrice de changement. Ce matin-là, elle sentit ce poids dès qu’elle ouvrit les yeux. Un battement sourd résonnait quelque part dans le château. Pas un bruit physique, mais une palpitation, comme si les murs eux-mêmes respiraient. Elle se redressa lentement. Les événements du banquet revenaient par fragments — l’humiliation, les regards hostiles, la lueur des runes, le calice brûlant… et le regard du Prince, ce regard qui avait brisé le silence. Elle porta une main à sa poitrine. Le souvenir lui brûlait encore la peau. Une servante d’ombre se matérialisa devant elle, silencieuse comme un souffle. Cette fois, cependant, il y avait dans sa posture une rigidité nouvelle. Pas de plateau, pas de vêtements à lui tendre. Seulement un ordre : — La Cour vous attend. Elara fronça les sourcils. — Quelle cour ? — Celle du Royaume. Le Prince l’a convoquée. Vous devez y assister. Un frisson la traversa. Lysandra avait parlé d’une hiérarchie complexe, d’êtres anciens, de lois étranges. Mais elle n’avait jamais imaginé devoir s’y confronter. — Je n’ai pas le choix, n’est-ce pas ? murmura-t-elle. La servante inclina la tête d’un geste mécanique, sans âme. — Ici, personne n’en a. ⸻ Elle suivit la silhouette à travers les couloirs. Plus elles avançaient, plus les murs changeaient. Les pierres devenaient plus lisses, plus sombres ; les torches se faisaient rares. On n’entendait plus que les pas d’Elara. Les servantes, elles, ne produisaient aucun son. Après un long escalier en colimaçon, une immense porte d’obsidienne apparut. Deux gardiens la flanquaient : des silhouettes de plus de deux mètres, drapées de capes de fumée, leurs yeux n’étant que deux fentes de lumière blanche. Quand ils croisèrent le regard d’Elara, une vague de froid la frappa si fort qu’elle en eut le souffle coupé. — N’ayez pas peur, dit la servante d’une voix sans chaleur. — J’ai l’air d’avoir le choix, selon vous ? répliqua Elara, amère. La servante ne répondit pas. La porte s’ouvrit. ⸻ La Cour des Ombres se déploya devant elle. Une salle gigantesque, plus vaste encore que la salle du banquet, plate comme un désert minéral, bordée de colonnes tordues, chacune sculptée d’un être différent — rois déchus, monstres oubliés, spectres immobiles. Au centre, un immense cercle argenté brillait faiblement. Là où se tenait la cour. Des dizaines de silhouettes se formaient lentement, comme extraites du sol lui-même. Certaines avaient des formes humaines, d’autres semblaient composées d’ombre pure. Il y avait des seigneurs, reconnaissables à leurs voiles brodés de runes ; des émissaires, plus maigres, plus sinueux ; des ombres mineures qui servaient d’espions ou de messagers. Lysandra se tenait déjà là, droite, austère. Elle croisa le regard d’Elara et s’approcha. — Reste près de moi, murmura-t-elle. — Pourquoi ? — Parce que si tu t’égares d’un seul pas, certains tenteront de faire de toi une leçon. Elara avala difficilement sa salive. — Une leçon ? — Ici, tout est symbole. Tout est pouvoir. Tout est menace. ⸻ Une vibration profonde secoua soudain la salle. Les ombres se figèrent. Puis, comme un souffle ancien se levant dans une crypte, les murs semblèrent s’incliner. Le Prince des Ombres apparut sur une estrade de pierre noire, drapé dans sa cape qui flottait comme si elle possédait une vie propre. Ses yeux argentés balayèrent la salle. Quand ils se posèrent sur Elara, elle sentit un choc dans sa poitrine — un mélange de crainte et d’autre chose qu’elle ne voulait pas nommer. — Que la Cour commence, dit-il. Sa voix résonna comme un ordre divin. ⸻ Les premiers à parler furent les Seigneurs Anciens. L’un d’eux, grand et décharné, portait une couronne brisée. Sa voix était comme le froissement d’un tissu humide. — Maître, votre décision lors du banquet a semé le désordre. Un autre ajouta : — Vous avez enfreint les pactes anciens. Aucune humaine ne doit être admise dans nos cérémonies sacrées. — Elle n’a rien à faire ici, siffla un troisième. Les murmures se mirent à gonfler comme une vague. Elara sentit leurs regards s’abattre sur elle, lourds de mépris, de haine ou de curiosité malsaine. Le Prince resta impassible. — Vous confondez tradition et obsession. Les pactes anciens ne dictent pas ma volonté. — Mais ils maintiennent l’équilibre ! protesta un émissaire. — L’équilibre a déjà été brisé, répondit le Prince. Sa voix claquait comme une lame dans l’air. — Vous le savez. Tous les signes le montrent. Les runes s’éveillent. La marque s’est révélée. Il fixa Elara. Un murmure parcourut la salle. — Cette humaine porte quelque chose que même vous craignez, dit-il. — Justement, répliqua Sahr, sortant de l’ombre comme un serpent. C’est pour cela qu’elle doit être détruite. Elara sentit son cœur s’arrêter. Les mots frappaient comme des coups. Lysandra se crispa à ses côtés, mais resta silencieuse. Personne ne semblait vouloir la défendre. Personne sauf… — Approche, Elara, dit le Prince. Elle sentit ses muscles se tendre. Tous les regards se braquèrent sur elle. Lysandra posa une main légère sur son bras. — Ne trébuche pas, murmura-t-elle. Ils n’attendent que ça. Elara inspira profondément et avança. Chaque pas résonnait comme un jugement. Quand elle atteignit le centre du cercle argenté, le Prince descendit une marche, mais resta à distance. — Montre ta main, dit-il. Elle tendit la paume. La marque scintilla, plus vive que d’habitude. Une lumière pâle se déploya autour de ses doigts. Les murmures se transformèrent en exclamations. — Ce sceau n’est pas mortel ! — Comment peut-elle le porter ? — Que signifie cette lueur ? Le Prince leva la main. Le silence se fit. — Je vais vous rappeler la hiérarchie de ce royaume, dit-il calmement. — Vous êtes les Seigneurs, les Émissaires, les Conseillers, et les Ombres mineures. — Mais au-dessus de vous se trouve le Tribunal. — Au-dessus du Tribunal, le Trône. Il posa un regard glacé sur Sahr. — Et au-dessus du Trône… la Prophétie. Un frisson parcourut la salle. Le Prince désigna Elara. — Vous ne la comprenez pas. Moi non plus. Mais elle existe. Et je ne détruirai pas un élément que le destin place entre mes mains. Sahr claqua la langue, furieuse. — Ce n’est qu’une humaine ! — Le destin ne fait pas de distinction entre la chair et l’ombre, répondit-il. ⸻ Une longue discussion s’engagea. Elara apprit alors l’existence des différents ordres : • Les Seigneurs Anciens, immortels, premiers conseillers du Prince. • Les Émissaires, qui gouvernaient les frontières du Royaume. • Les Silencieux, gardiens des pactes et exécuteurs de justice. • Les Ombres mineures, serviteurs sans volonté propre. • Et enfin, au sommet, le Prince, maître du Royaume, dont l’autorité était absolue… sauf face aux prophéties anciennes. Plus elle écoutait, plus elle comprenait que ce monde fonctionnait selon une structure stricte, implacable. Chaque être y avait une place définie. Chaque geste avait un sens. Et elle… n’avait pas de place. Elle était une anomalie dans un ordre parfait. Une menace, donc. Ou une arme. ⸻ À la fin de la séance, le Prince déclara : — L’humaine restera sous ma protection. Toute attaque contre elle sera considérée comme une offense au Trône. Un choc parcourut la salle. Sahr recula d’un pas, les yeux noirs brillants de rage. Lysandra ferma brièvement les yeux, soulagée. Le Prince ajouta, son regard accroché à celui d’Elara : — Et elle devra apprendre les règles de notre monde. Dès demain, elle sera instruite dans la hiérarchie du Royaume. — Instruite ? répéta Elara. — Oui. Il inclina légèrement la tête. — Tu ne survivras ici que si tu comprends le pouvoir des Ombres. Elle voulut répondre, mais les mots moururent dans sa gorge. Car, au même moment, elle sentit quelque chose vibrer dans sa main. La marque. Elle pulsait, comme si elle répondait à un appel invisible. Le Prince sembla le percevoir. Son regard se fit plus intense, presque brûlant. — La Prophétie s’éveille, dit-il doucement. — Et toi avec elle. ⸻ Quand la Cour fut dissoute, Elara suivit Lysandra hors de la salle. Son cœur battait encore vite, trop vite. Mais une certitude naissait en elle : Elle n’était plus seulement une prisonnière. Elle devenait une pièce dans un jeu bien plus vaste que ce qu’elle imaginait. Un royaume entier venait de la voir. La hiérarchie l’avait jugée. Le Prince l’avait revendiquée. Et dans l’ombre derrière eux, quelque chose attendait. Quelque chose qui portait son nom.
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