Chapitre 1: Le mariage de l'an
Si le jour du mariage n’est pas un jour à part, personne ne revêtirait de tels atours. Personne ne consacrerait le moindre souffle à une célébration. Mais aujourd’hui, dans la plus grande cathédrale de Lagos, chaque invité brille de mille feux.
Il s’agit du mariage de l’année, celui du super star de la pop Don Roman et de sa douce Karel Bassey.
Roman se tient devant l’autel, grand, robuste, la nuque droite. Ses lèvres violettes frémissent, ses yeux bleu pâle hérités de sa mère américaine scrutent la grande porte close. Son teint noir, cadeau de son père, absorbe la lumière des lustres, et ses cheveux noirs, très courts, restent bouclés malgré leur longueur presque rase. Il mesure un mètre quatre-vingt-sept et porte un costume noir qui épouse sa taille avec une élégance tranchante. Une montre de diamant scintille à son poignet, une chaîne du même éclat repose sur son torse, une boucle d’oreille semblable accroche un rayon de soleil à son oreille gauche. Il respire la beauté, une beauté qui déchire l’air autour de lui.
À ses côtés, son père, monsieur Don Samuel, un homme grand tirant sur la quarantaine, pose une main rassurante sur son épaule. Lui aussi est magnifique dans une veste blanche immaculée. Les deux hommes guettent l’arrivée de la plus belle du jour, mademoiselle Karel Bassey.
— Pourquoi met-elle autant de temps, papa ? demande Roman, la voix étranglée par l’angoisse.
— Patience, mon fils. Elle est en chemin.
Son père lui sourit, les yeux plissés de tendresse. Roman regarde sa montre, puis de nouveau la porte.
— Elle a déjà quinze minutes de retard…
— Oh, ce n’est rien encore.
Roman soutient le regard de son père, le souffle court. Don Samuel éclate d’un rire silencieux avant de reprendre.
— J’ai dû moi-même attendre ta mère sur cette même estrade pendant plus de quarante-cinq minutes. Et devine l’excuse qu’elle m’a servie quand j’ai voulu savoir la raison de son retard…
Roman l’écoute sans vraiment l’entendre, l’esprit ailleurs, les tempes battantes. Où peut-elle être en ce moment ?
— Sa maquilleuse avait égaré la paire de boucles qu’elle avait choisie pour le grand jour ! Elle ne pouvait en porter une autre. Tu imagines ma tête !
Un sourire furtif traverse le visage de Roman malgré lui. Son père rit de bon cœur, et ce rire tiède allège un instant l’air autour d’eux.
— Les femmes se ressemblent beaucoup, fiston. Il te faudra prendre des cours de couples mariés chez ton cher papa pour ne pas être dépassé par cette nouvelle vie, tu comprends ?
— Je m’en souviendrai, papa.
Ils échangent un regard complice, un instant suspendu.
Dans une chambre d’hôtel luxueuse, une rumeur douce enveloppe Karel. Plusieurs femmes s’affairent autour d’elle, leurs mains légères ajustent un voile, lissent une mèche rebelle, font briller un collier. À ses pieds, deux petits enfants à la peau claire jouent tranquillement : ses jumeaux, que Roman lui a offerts. Dylan et Aryanna.
Aryanna, dans sa mini robe blanche parsemée de touches roses, ressemble à une poupée de porcelaine. Ses boucles sombres encadrent un visage curieux, l’index souvent posé sur la bouche. Dylan, vêtu d’un costume noir semblable à celui de son père, tripote ses lunettes de soleil et joue avec sa sœur avec une patience tranquille.
Karel se sent étouffée par ce ballet de mains autour d’elle, par la chaleur des murmures. Pourtant c’est le plus beau jour de sa vie. Elle prend une longue inspiration et offre un sourire à son reflet dans le grand miroir. Elle est belle, radieuse, et elle veut l’être pour lui.
La porte s’ouvre brusquement. Belize, une jeune femme ronde à la taille modeste, entre en haletant.
— Dépêchez-vous, mesdemoiselles, nous avons déjà quinze minutes de retard. Encore cinq minutes et nous partons.
Elle traverse la pièce d’un pas vif, pose une main affectueuse sur l’épaule de sa sœur.
— Ne faisons plus attendre le prince charmant de ma petite sœur adorée.
Les mains s’activent un peu plus vite, les sourires s’élargissent. Belize s’assoit sur un coin de la grande table, attrape une poignée de pop-corn et contemple Karel.
— Tu es resplendissante, ma sœur. Roman va te dévorer des yeux quand le voile se lèvera.
— Belize, je tremble de joie à l’idée de le revoir, murmure Karel d’une voix légère comme un souffle. Je veux savoir comment il est devenu après cinq ans de séparation. Est-il toujours le même ou l’Amérique l’a-t-il changé ?
Belize mord dans un grain de maïs, le regard plein d’assurance.
— Il était en Amérique pour ses études et sa carrière musicale, rien de plus. Chaque jour, il a pris de tes nouvelles, et aujourd’hui il revient pour t’épouser. Je peux te l’assurer, il n’a pas changé du tout.
Elle pose les deux mains sur les épaules de Karel, les yeux brillants.
— Un homme comme Roman, ça s’achète, petite sœur. Quelle chance tu as.
Karel ferme les paupières, un sourire de bonheur pur sur les lèvres.
— Où est maman ? demande-t-elle doucement.
— Elle est partie avec grand-mère à l’église, sinon elle serait ici.
— Et papa ?
Belize retourne à son pop-corn avec un sourire entendu.
— Il nous attend à l’extérieur de l’hôtel.
Le cœur de Karel se serre. Elle fixe la porte, les doigts soudain glacés.
— Pourquoi n’est-il pas entré ? Ne souhaite-t-il pas me voir ? Ou ne m’a-t-il toujours pas pardonné ?
Un voile de tristesse passe sur son visage. Karel se souvient. Fille brillante, prunelle des yeux de son père, elle était destinée à devenir une avocate puissante. Mais à la faculté de droit, elle a rencontré Roman. Elle est tombée amoureuse, elle est tombée enceinte. Son père, fou de colère, a exigé qu’elle avorte pour poursuivre ses études. Elle a refusé, elle a quitté la maison. La famille de Roman l’a accueillie, protégée, et lui a promis ce mariage. Aujourd’hui est le grand jour, et pourtant Karel espère encore. Elle espère que son père a mis son orgueil de côté.
— Papa est venu prendre part à la célébration de ton mariage, assure Belize en croquant un dernier grain. Veux-tu une preuve de plus pour réaliser qu’il t’a pardonné ?
— Je ne sais pas… J’ai des doutes, comme s’il ne s’agissait pas de lui.
— Arrête. Il est bien là. Crois-moi, Karel, ce n’est pas son jumeau.
Belize plante ses yeux dans ceux de sa sœur. Oncle Charly, le frère jumeau de leur père, est en voyage d’affaires depuis trois jours. L’homme dehors est bien monsieur Bassey, venu partager l’instant le plus important de la vie de sa fille.
— Oh, mon Dieu, oncle Charly ne viendra pas à mon mariage ! s’exclame Karel.
— Il s’en est excusé, répond calmement Belize. Alors, réjouis-toi.
Karel acquiesce, un frémissement de soulagement dans la poitrine. Belize se penche vers elle, lui relève le menton du bout des doigts.
— Voilà. Fais-moi un joli sourire qui illumine ton visage. Roman te veut magnifique, sexy, resplendissante.
— Je t’aime tellement, ma sœur chérie, souffle Karel en se levant.
— Et moi plus encore, ma boule de cristal.
Belize se tourne vers les enfants.
— Levez-vous, les amis ! Allons accompagner la princesse maman jusqu’à son prince charmant.
— Son prince charmant, c’est papa ? demande Aryanna, l’index à la bouche.
— Ouais, bien vu, ma poupée. Tu es intelligente.
La fillette incline la tête, ses grands yeux fixés sur sa tante.
— Papa, il était où depuis tout ce temps ?
Belize prend sa main et l’entraîne doucement hors de la chambre. Dylan suit sans un mot, son petit costume noir impeccable.
— En Amérique, ma chérie. Il avait quelque chose de très important à régler.
— Quelle chose peut l’empêcher de rendre visite à sa famille ?
Belize soupire intérieurement, amusée par l’insistance de sa nièce.
— Je ne sais pas, ma puce. Tu lui poseras la question toi-même.
— Oui, oui, approuve Aryanna en hochant la tête avec détermination.
Belize pousse un petit rire et les guide vers la sortie.
Dehors, une nuée de journalistes se presse derrière les cordons. Les projecteurs crépitent. La limousine blanche brille sous le soleil comme un écrin de nacre. Aryanna plisse les yeux, éblouie.
— Pourquoi ils nous prennent en photo, tati ?
— Parce que maman est très belle aujourd’hui. Et surtout parce que papa est un super star.
— Un super star ? répète la fillette, la voix vibrante d’excitation.
— Ouais, ça te plaît ?
— Énormément ! Je me sens toute belle et très importante.
Dylan secoue la tête avec une moue timide.
— Moi, je trouve ça ennuyeux de se faire filmer inutilement.
Belize rit et monte à l’arrière de la limousine avec les enfants. L’intérieur est un écrin de velours blanc.
— Roman te tuera avec du luxe, ma chérie ! C’est la première fois qu’une limousine conduit une jeune mariée à la cathédrale de Lagos.
Karel s’installe, le cœur battant. Son regard balaie la rue derrière la vitre teintée.
— Belize, où est papa ?
— Il est monté dans l’autre véhicule, tout à l’heure, une sorte de jeep. Il a fait parler son humanité avant son égo, aujourd’hui. Alors respire, ma sœur. Tout va bien.
Karel pose la tête contre l’épaule de Belize et ferme les yeux. Le silence qui suit est plein de gratitude.
Devant la cathédrale, tout exhale la beauté. La paroisse est décorée de fleurs blanches, les invités scintillent dans leurs plus beaux vêtements. La limousine s’arrête. La portière s’ouvre, un murmure parcourt l’assemblée.
On annonce l’arrivée de la mariée. Roman tourne la tête, le souffle suspendu. La grande porte s’entrebâille.
Karel apparaît, suspendue au bras de son père qui la tient fièrement. Sa robe blanche déploie une traîne interminable, un fleuve de soie et de rêve. Ses yeux cherchent Roman, et leurs regards se heurtent.
Toute la salle se lève. Les murmures se changent en acclamations. Dylan porte les alliances, Aryanna et Belize marchent comme demoiselles d’honneur. Karel avance sur un tapis rouge qu’elle n’aurait jamais osé imaginer fouler à vingt-deux ans. Les journalistes capturent chaque pas, mais elle ne voit rien, n’entend rien.
Roman ne cille pas. Ses yeux s’embuent, sa poitrine se gonfle d’une émotion immense. Il sourit, un sourire large, désarmé, impatient de recevoir la main de sa bien-aimée. La musique enveloppe la cathédrale, et le temps suspend son vol.