XMais Mathilda n’était pas dans de très bonnes dispositions. Cela lui arrivait de plus en plus souvent. Peut-être son souhait d’avoir des enfants s’émoussait-il avec l’âge et elle en voulait inconsciemment à Luc de ne pas l’assouvir de ce côté-là. Elle devenait irascible, belliqueuse le plus souvent, un rien l’agaçait et tout ce qui faisait son charme auparavant décevait prodigieusement son compagnon. Mais un vieux relent de tendresse les unissait encore, ce qui sauvait leur union des pires catastrophes.
Il lui raconta la suite de l’aventure, il l’avait mise à contribution dès sa première rencontre avec le commandant Rosko, « un bon flic, celui-là, je le sens bien », et sa compagne trouva tous ces faits pour le moins étranges. Elle passa par tous les états de la peur rétrospective quand il lui narra sa coursepoursuite à travers bois et fourrés.
— Tu étais un curieux bébé dès le départ et cela s’est prolongé par la suite. Raconte-moi encore les circonstances dans lesquelles on t’a trouvé. J’ai besoin de savoir, ton histoire n’est pas banale.
Il fit un effort de mémoire, car il n’avait pas forcément envie d’évoquer à nouveau tout cela.
— Il y a la version officieuse, celle à laquelle j’ai cru jusqu’à maintenant : cet accident de la circulation où mes deux parents avaient péri. J’avais été éjecté de l’habitacle et les secours m’avaient retrouvé, si j’ose dire versé au fossé.
Il sourit à cette évocation, puisque ce n’était pas la réalité.
— Voilà qu’on me sert la nouvelle version qui devient officielle, en tout cas, jusqu’à nouvel ordre… Ma mère avait disparu et ils avaient lancé des recherches, jusque-là infructueuses. C’est un promeneur qui m’a trouvé dans un champ de fleurs, n’est-ce pas poétique ? J’avais dans les six mois et j’ai encore en mémoire certains parfums, des bruits… Il paraît que quand j’ai vu ce gus, j’ai tendu les bras et gazouillé “bêtement”. Je dois croire à cette mouture jusqu’à ce qu’on m’en rapporte une nouvelle.
Mathilda fit remarquer qu’on gazouille tous bêtement à cet âge. D’ailleurs, elle aimerait bien qu’un bébé gazouille “bêtement” à ses oreilles…
— Il va peut-être falloir désormais réviser ton jugement et entrevoir de nouvelles possibilités. Tu n’es pas sorti de l’auberge, je te préviens. C’est un nouveau cycle qui commence pour toi et…
— Et ?
— Non, rien, je suis une idiote.
Luc conservait de cette époque où il n’avait pas encore pleinement conscience, des odeurs de sous-bois, de terre, d’humidité, d’humus, ancrées au plus profond de lui. Ces odeurs s’étaient fichées dans ses narines en construction et ne l’avaient plus jamais lâché. Des bruits également. Ces sensations composaient pour lui une sorte de madeleine de Proust, elles lui rappelaient des souvenirs ineffaçables et confus.
Mathilda le vit tout petit, sans défense, et voulut le protéger. Elle le prit dans ses bras. Pourquoi Luc eutil un réflexe de recul ? Cette femme n’était-elle pas ce qu’il avait de plus cher depuis leur rencontre ?
Une rencontre peu banale lors d’une éclipse de lune. Les membres d’une association d’amateurs avaient organisé l’événement. Il s’agissait d’admirer le phénomène en groupe. À cette occasion, on avait dressé une table avec diverses agapes alléchantes et… du champagne. C’est leur verre à la main et le nez en l’air, qu’ils se tamponnèrent et que la jeune femme avait chu lourdement. Elle n’avait pu s’empêcher de rire nerveusement. Luc l’avait aidée à se relever et s’était mis à rire, lui aussi, de façon irrépressible, si bien qu’ils avaient dû vider les lieux sous les reproches des organisateurs. Ils s’étaient donc retrouvés dans le noir sous un réverbère où il lui avait sorti le fameux sketch en faisant semblant de chercher sa clef : « Vous ne voulez pas m’aider ? C’est là que vous l’avez perdue ? Je n’en sais rien, mais c’est le seul endroit éclairé de la rue. »
Devant la mine déconfite de Mathilda, ils s’étaient tous deux lancés dans un rire époustouflant et à partir de ce moment-là, ils s’étaient retrouvés régulièrement. Aucun des deux n’avait souhaité une cérémonie quelconque pour sceller leur union, ils préféraient de loin être libres de pouvoir s’envoler quand bon leur semble.
— Heureusement que tu étais venue ce jour-là…
— C’est un concours de circonstances.
Elle n’en avait pas dit plus à ce sujet, il n’avait pas posé d’autres questions… mais elle ne s’était plus jamais intéressée aux astres.
« Je ne vais pas me mettre à douter d’elle aussi… », pensa Luc lorsqu’il revint vers Mathilda, chassant pour un temps tout réflexe de défense. Cette fois, il se fit câlin et il l’allongea sur le canapé. Une envie d’elle le saisit alors. Il ne prit pas le temps de la caresser, la fit se cambrer sur les bras du fauteuil, lui enleva jean et slip en dentelle mauve et la pénétra sans ménagement, comme s’il lui en voulait de quelconque façon des événements récents qui s’étaient produits dans sa vie et l’avaient bouleversé. Elle geint pour la forme, mais elle trouva ça plutôt bon, d’ailleurs, elle l’avait obligé plusieurs fois à assouvir ses fantasmes et celui-là en faisait partie.
Quand il eut joui, il sortit d’elle, se rajusta et sans un regard, il dit simplement :
— Je vais faire un tour, ne m’attends pas pour le repas.
Elle ne lui en voulut pas, car il était sujet à des bizarreries de comportement, comme si le soleil, ce jour-là, lui avait tapé trop fort sur la tête tandis que tardaient les secours. Là-bas dans l’herbe et sur le sol humide, lorsqu’il était bébé.