II
L’AFFAIRE DE GRÉGOIRE GÉRAUDLa Bretagne et la Loire-Atlantique n’avaient pas connu de telles intempéries depuis des lustres, contrairement à ce qu’en pensent bon nombre d’habitants d’autres régions, Paris dictant sa loi en la matière par le biais des présentateurs patentés, exerçant un véritable diktat en distribuant les bons et les mauvais points au gré de leur fantaisie. Une dépression en suivait une autre et même si elles avaient des prénoms charmants, Lulla, Anémone, Ruth, Qumeira, Dirk, Petra… elles laissaient des traces indélébiles sur leur passage. Chacune portait un nom qu’on pouvait acheter 200 ou 300 euros sur Internet. On choisissait ainsi à loisir sa dépression ou son anticyclone, suivant son humeur, pour le simple plaisir qu’il soit prononcé par les professionnels de la météo, bouche médiatique oblige… En Loire-Atlantique aussi, les tempêtes engendraient de gros dégâts et les inondations persistaient.
Luc Dalban s’écartait souvent du centre-ville pour découvrir son côté plus agreste, entre terre et mer, dans les anciennes zones de garennes où il regardait les rus grossir, prêts à déborder dans les rues. Mais il appréciait aussi de se retrouver dans les vieux quartiers de la station d’armateurs connue pour ses fameux “bouquets” – crevettes roses. Il habitait une petite maison en pierre dans la rue des Poilus, à proximité du Mont-Esprit et de la Chambre des Vases. Il s’agit d’un lieu constitué des dépôts de lests des navires marchands qui venaient charger le sel – important trafic à l’époque.
L’ambiance était humide, l’hiver tempétueux. Le trentenaire – trente-trois ans exactement – s’attendait à tout sauf à ce genre de missive. Il avait été destinataire d’un courrier étrange par lequel on lui demandait de se rendre au commissariat de Saint-Nazaire. Il serait reçu par le commandant Johnny Rosko, de la police judiciaire. Ce dernier officiait habituellement à Vannes, mais il effectuait un remplacement dans l’importante cité de constructions aéronautique et navale.
Il avait loué une maison aux environs du Croisic, voulant joindre l’utile à l’agréable. Il était d’abord passé par Assérac, puis il avait traversé Pont d’Armes et il était parvenu au début des Marais salants du MES. Il croisa là des échasses, des aigrettes, des hérons et des canards avec leur progéniture. Il observa un moulin à vent avec seulement une aile – sans elle, se dit-il, comment planer ?
Il parvint sans encombre à Saint-Molf, un village rural. Trégate – lieu de sa location – marque le début des villages paludiers. Il découvrit des ruelles et des venelles étroites, encombrées de végétation, des maisons recroquevillées les unes contre les autres pour se protéger du vent.
Kervalet annonce Batz-sur-Mer. Il gravite autour d’un calvaire. Il kiffa particulièrement une maison en pierre flanquée d’un escalier extérieur, trouée d’ouvertures au bois peint en rouge. Il nota la flore : des rosiers, du lierre, des trémières, différentes fleurs sauvages. Devant les marais, l’adjudant Péchin – son guide – lui montra la contrée, l’église Saint-Guénolé de Batz, celle du Croisic, son traict – bras de mer – et sa pointe. Il n’osa pas lui dire qu’il connaissait déjà. Il embrassa le panorama du regard et se dit qu’il allait passer ici un bon moment.
Batz-sur-Mer s’était mis sur son trente et un pour l’accueillir, la commune avait orné le premier rondpoint d’immenses pots de fleurs multicolores. Ils roulèrent dans la rue principale où il nota, de part et d’autre, des vieilles maisons hautes en pierre, et parvinrent sur la place pavée tout autour de l’église. Ce jour-là, il trouva la ville particulièrement fleurie et très active. Elle était ouverte naturellement sur la mer avec diverses activités autour du sel, comme la grande voisine : Guérande.
Le Croisic, à bout touchant, quant à elle, est une station d’armateurs. Le vieux quartier possède encore de nombreux témoignages du passé, mais ils ne parviennent pas à voler la vedette aux coquillages et crustacés qui font la réputation de la ville. La plage de Port Lin, avec ses petites criques entourées de rochers et ses belles villas en front de mer, apportent un dépaysement total.
Rosko se familiarisa rapidement avec les lieux : gendarmerie, jardin du mont Saint-Esprit, le port de plaisance et de pêche, notamment celle des éperlans proposés dans les restaurants du front de mer, les chantiers navals, les ateliers de peintres inspirés par la beauté des paysages, le chant des mouettes qui vous saute immédiatement aux oreilles, l’esplanade du sous-amiral Thoby.
Luc Dalban avait téléphoné, mais évidemment, on ne lui avait donné aucun renseignement complémentaire. Dans ces cas-là, les forces de l’ordre sont dans la retenue et ils ne lâchent les informations qu’au compte-gouttes.