III

756 Words
IIICe matin-là, Luc Dalban se leva comme d’habitude, une boule d’angoisse à l’estomac, embrassa Mathilda qui restait en général au lit une heure après lui. Il se rendait aux toilettes, mais ne se regardait jamais dans le miroir avant de se trouver présentable à lui-même. C’était un préalable auquel il préférait ne pas déroger – l’intégrité de son aspect physique lui importait plus que tout. Il prépara le petit-déjeuner, se prit les pieds dans le tapis, se trompa de dentifrice, mit une jambe de pantalon à l’envers, s’emmêla dans ses vêtements, fit tomber une tartine beurrée – du mauvais côté évidemment – etc. Comme d’habitude, tout allait de travers, mais d’habitude, ça avait tendance à s’arranger, tandis que ce matin-là, rien à faire, il régnait comme une ambiance maussade, du collant insidieux. Luc Dalban était plutôt du genre mélancolique, atteint le plus souvent de spleen, mais ce pessimiste gai avait l’art de passer entre les gouttes et de redresser les choses qui allaient de travers pour lui. C’était un contemplatif, restaurateur d’œuvres d’art, artiste lui-même, qui passait des heures dans son atelier, soit pour la restauration soit pour son loisir favori. Une partie de son temps libre était consacrée à la peinture. Il peignait essentiellement des mains. Les mains le fascinaient, et ce depuis son plus jeune âge. Ses amis lui demandaient souvent pourquoi, mais il ne pouvait pas répondre à cette question, comme si la réponse avait nécessité trop de vaines réflexions. Il ne se fixait jamais d’objectif, préférant laisser libre cours aux événements ; « ce qui doit arriver finit par arriver. » Il croyait donc à une certaine destinée, mais n’y mêlait que la nature et non Dieu qu’il n’avait jamais réussi à croiser. Un autre trait de son caractère : il n’était sûr de rien, doutait continuellement de tout et de lui surtout, incapable, la plupart du temps, de prendre une décision. Tout choix lui était douloureux. En outre, il se pensait dépourvu de talent et passait sa vie en recherches sur le mélange de couleurs et en essais de différentes techniques picturales. II avait reçu un appel : inutile de se déplacer à Saint-Nazaire, il serait reçu à la gendarmerie du Croisic, rue Henri Becquerel. Ce matin-là donc, il avait rendez-vous avec le Vannetais Rosko qui s’était délocalisé ; il allait enfin tirer cette affaire au clair. Ce ne devait pas être bien grave, il n’avait, à sa connaissance, commis aucune infraction, aucun délit de quelconque nature, non vraiment, il ne voyait pas ce qu’on lui voulait. Il fit appel à sa mémoire, mais il n’avait jamais eu affaire à la police, ayant mené auprès de Sabrine, une existence sans grand intérêt certes, mais la plupart du temps de tout repos. Mathilda, rencontrée il y avait quelques mois, semblait se situer dans le continuum. « Auprès d’elle », se dit-il, « rien qui puisse engendrer une forfaiture quelconque. » Il avait beau imaginer le pire – par tempérament, il préférait l’imaginer afin d’être le moins déçu possible ; le meilleur constituant alors un bonus imprévu – il ne trouva aucune raison pour relever d’un interrogatoire policier. En introduisant la clef dans le contact, il se dit que sa voiture, une Toyota Yaris, n’allait pas démarrer, il voulait humer une nouvelle fois les odeurs de la côte sauvage, avant son rendez-vous. Heureusement, l’auto lui obéit au doigt et à l’œil et c’est l’esprit, sinon guilleret du moins dégagé – il pensa désencombré – qu’il longea la mer avant de parcourir les rues de la ville ; son véhicule connaissait aussi bien le trajet que lui. Le Croisic est “la” ville… Elle recèle de l’urbain et du rural en un mélange propice, il avait coutume de l’appeler “sa” capitale. Résolument tournée vers la mer, elle appelle à toutes les audaces, à tous les départs, offrant la possibilité à tout moment de larguer les amarres et d’aller voir ailleurs. Si bien qu’on n’en part jamais totalement, on y revient toujours. Elle emprisonne même ceux qui rêvent de liberté. Toutes ses rues mènent au port et cette activité qui lui apporta bien des richesses s’est désormais quelque peu transformée, mais elle reste lucrative, notamment par le biais des plaisanciers qui, nombreux, ont adopté cette ville comme port d’attache. Le Croisic fait partie, comme Batz-sur-Mer, sa voisine, des petites cités de caractère ; elle est station balnéaire. Les visiteurs apprécient spécialement son charme et y trouvent un lieu de détente particulièrement déstressant. Ses atouts vont croissant et attirent une pléthore de nouveaux résidants, des retraités mais aussi des actifs attirés par un certain art de vivre. Luc Dalban allait souvent sur le port pêcher des éperlans et se concoctait des fritures qu’adorait Mathilda. Ce dernier voulut allumer machinalement une cigarette mais il se rappela qu’il avait arrêté de fumer depuis deux mois et qu’il en était désormais à la cigarette électronique qu’il oubliait de recharger. Cette fois, la batterie l’était et il vapota donc fébrilement jusqu’à destination, se promettant d’arrêter cette nouvelle addiction dès que possible.
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