VILuc Dalban était ressorti de la gendarmerie tout chiffonné. Il avait laissé son véhicule garé et, dans un premier temps, il avait erré dans les rues du Croisic, ne voulant rencontrer personne de connu ; quand il en avisait un qu’il allait croiser, il changeait de trottoir. Il voulait également retarder le plus possible le retour à la maison, comme si ses choses habituelles étaient devenues des ennemies, elles aussi. Il arpenta la ville, de la gendarmerie au port, une bonne dizaine de fois et rien ne venait dans son esprit qui, à force de tourner et retourner le problème, finit par sombrer dans un semblant de folie. Tout revenait en boucle, dans un sens puis dans l’autre. Les arguments fuyaient telles des fausses pistes qu’il suivait malgré tout.
Il fallait qu’il le trouve : l’assassin.
C’était sa quête. La traque, il n’y avait que ça. C’était tout ce qu’il méritait. Le punir du malheur passé. De ce qu’il avait fait. Il n’aurait plus jamais de repos à cause de lui. Il sentait confusément des choses qui revenaient, des bouffées de souvenirs lui remontaient en surface. Il avait quelques mois, cinq, six peut-être, se trouvait dans les bras de sa mère et puis les dragons arrivèrent et l’emportèrent, fétu, dans leur tanière. Ils avaient fait du mal à maman, ça, c’était sûr. Le reste, cette sensation de froid et de peur tout seul dans la nuit à crier. Ces bruits qui brisaient ses tympans, quels étaient-ils ? Personne ne venait. Personne n’était là auprès de lui pour le réchauffer.
Donc, pas de père, plus de mère, des grands-parents aimants, heureusement, mais ils n’étaient pas éternels. Quand il faisait le compte, il avait été heureux. Oui, mais ça aurait dû être différent. L’autre qui s’était pris pour Dieu avait voulu interférer, changer le cours des choses, il n’avait pas le droit. C’était sa vie à lui, c’était sa vie à elle, il ne devait pas les leur changer, surtout pas la retirer à sa mère. Qui était ce sanguinaire qui n’avait pas hésité à étrangler, la privant d’air et du souffle de la vie ?
Il retourna à sa voiture et fit le tour de la pointe avant de rendre une visite obligatoire. Il n’alla pas voir l’endroit dont lui avait parlé Rosko, c’était encore trop tôt, trop chaud-bouillant.
Il imagina les plongeurs qui avaient ramené le corps et avaient ensuite fouillé et sondé les entrailles liquides pour trouver d’éventuels indices que le temps n’aurait pas corrompus. L’air était encore humide des dernières tempêtes. Normalement, le grand lavage avait eu lieu, mais lui restait tout sale de ce qu’il venait d’apprendre. La saleté indélébile – on a beau frotter, ça s’incruste, comme dans un viol – il faudrait que tout ça n’ait jamais existé, car il porterait ce fardeau jusqu’à sa mort. Il le savait maintenant. Il le savait.