VII

1533 Words
VIIÀ la trentaine, il est très difficile d’apprendre ce genre de révélations sur sa vie passée, se dit Luc Dalban en faisant démarrer son véhicule. Mais plus difficile encore était de découvrir les terribles circonstances. Il fonça vers Saillé, sur la commune de Guérande, où habitaient ses grands-parents, il avait des choses à se faire expliquer. Il longea les marais où il rencontra notamment des aigrettes garzettes et des hérons blancs ou cendrés. Il croisa des maisons dites paludières, à l’architecture traditionnelle : la façade dissymétrique percée d’une porte plein cintre, des lucarnes en chien assis avec fronton triangulaire. La plupart d’entre elles datent du XVIIe siècle, le début de l’essor économique du village. Il fut accueilli par les joyeux jappements de Molosse, un bâtard court sur pattes, de couleur sable indéfinissable ; celui-ci dessina quelques cercles ataviques autour de l’arrivant, puis le reconnaissant, il vint lui sentir le pantalon. Sa grand-mère tricotait dans un rocking-chair, tandis que son grand-père fumait la pipe à côté de la cheminée. En toute saison, ils avaient l’habitude de maintenir le feu dans l’âtre – comme les premiers hommes, par peur de ne pouvoir le rallumer ? – soit pour se chauffer soit pour cuisiner. Dans leur campagne profonde, ils avaient peu évolué, mais manipulaient cette découverte d’importance avec application. Le laisser s’éteindre eut sans doute porté malheur, et puis le feu n’éloigne-t-il pas les mauvais esprits, dont les affreux korrigans dansant le soir sur la lande ? Des tisons crépitaient dans le foyer où pendaient des saucisses, une andouille de Guémené et un saucisson de pays. — Ah, Luc, je suis contente de te voir, fit la grand-mère, les joues rouges, signe d’une longue exposition. — Qu’est-ce qui t’amène, fils ? fit le grand-père qui ne voulait pas être en reste. — Laisse-le tranquille avec tes questions ! À l’automne de leur vie, après bien des compromissions, la femme se vengeait de l’homme qui l’avait brimée plus que de raison ; maintenant, elle pouvait en profiter. La force physique du mari ayant fortement décliné, c’était désormais au tour de l’esprit fin de l’épouse de prendre le dessus. Changement insigne : c’était elle désormais qui détenait les cordons de la bourse, alors qu’avant, elle dépendait de lui. Luc avait toujours été mal à l’aise face à leurs querelles, ne comprenant pas l’agacement, voire la haine, qui s’était installée entre eux. Il pensa au Chat, le film de Pierre Granier-Deferre où Signoret et Gabin se renvoient rancœur et rancune à travers le félin. Il fut rassuré car, à la fin, on découvrait qu’une grande tendresse unissait le couple. Molosse s’était recouché non loin de l’âtre. Il avait fait son travail, aux humains maintenant d’en découdre. — Ne vous disputez pas ! coupa Luc pour apaiser les débats. Il s’étonna d’avoir été si autoritaire, ça ne lui ressemblait pas. Ils obtempérèrent pour un temps, ce qu’il avait à dire semblait important. — J’ai quelque chose à vous dire… et puis à vous demander… À tous les deux… Mais il se rendit compte que les mots n’étaient pas si faciles à placer quand il s’agissait d’affaires familiales. Faire des reproches n’était pas son fort, il n’appréciait pas de blesser, surtout les personnes aimées. Le jeune homme ayant été couvert d’amour et de tendresse depuis sa plus tendre enfance, il avait une forte dette de reconnaissance. Il leur avait servi de “chat” bien souvent, quand il eût préféré jouer le rôle du doudou de réconciliation… — On t’écoute, fit le grand-père qui souhaitait prendre les choses en main – « ce n’était pas aux bonnes femmes… » « L’autre papa » – Luc l’avait toujours appelé ainsi – était taillé en colosse, ayant eu à travailler durement la terre, il avait les mains calleuses, le visage volontaire sous un casque de cheveux blancs clairsemés, souvent cachés sous une éternelle casquette à la visière sale, les sourcils broussailleux et la moustache mal taillée. Il se dégageait de lui une force tranquille accentuée par la pipe qui semblait l’apaiser encore – celle-ci figurait une tête de taureau dont les cornes commençaient à s’user. « Mame », pour sa part, pourvue également du bon sens paysan, était pondérée. Davantage dans la finesse de la dentelle. Vincent passait son temps à tempêter sur tout et n’importe quoi et surtout sur n’importe qui, il se querellait régulièrement avec tous ses voisins pour des points de détail. Seule sa femme osait lui tenir tête, la Rose n’hésitait pas à faire usage de ses épines. Désormais, elle avait toujours raison et prenait le dessus sur le colosse. Le grand-père s’était saisi d’un brandon et ralluma sa pipe bourrée de tabac gris. Parfois, il chiquait du tabac carotte et crachait le jus acide sur la terre battue. Luc finit tout de même par sortir ce qu’il avait sur le cœur. — On a retrouvé ma mère, dit-il dans un élan. Enfin, ce qu’il en reste… La révélation plongea le couple dans un trouble perceptible. Mame arrêta son tricot et, après quelques instants de réflexion, elle se saisit de la parole sans regarder son mari : — Il fallait bien que tu saches, un jour… — Fallait bien, surenchérit L’autre papa. — J’aurais préféré apprendre cela par vous deux. — Peut-être on a eu peur, hein, le père ? Elle l’appelait ainsi, lui disait la mère, quand une petite paix régnait. — On a eu peur que tu… Il fixa son petit-fils. — Maintenant, vous allez tout m’expliquer de A à Z, et sans rien omettre. — Vas-y toi, la mère ! Moi, je m’embrouille avec les mots. Rose prit son élan et commença. Luc Dalban s’était assis sur un banc autour de la maie. Elle fleurait bon le pain qu’on entreposait dans son tiroir, toujours à l’endroit sous peine de sacrilège : « on ne le gagne pas en restant sur le dos ». — Ta mère a disparu du jour au lendemain. La gendarmerie et la police sont venues plusieurs fois nous voir, mais il n’y avait jamais rien de nouveau. De ce jour, on ne l’a jamais revue. Tu as grandi, on n’a jamais osé te dire. Son grand-père prit place à ses côtés, sans doute pour le soutenir. La mère poursuivit : — Nous avons espéré très longtemps qu’elle revienne et puis tu étais là, on n’aurait pas aimé que tu nous sois repris, ça, c’est sûr, mais si ta mère était revenue, on l’aurait accueillie à bras ouverts. Son mari acquiesçait à tout ce qu’elle disait, pour une fois ; elle en fut relativement fière, mais ne le montra pas. Ne pas se découvrir devant l’ennemi. — Les années ont passé, son grand-père s’était assis près de lui et il mit sa main sur son bras, il n’osait pas plus par pudeur paysanne, on ne s’épanche pas trop, juste ce qu’il faut. Et tu nous apprends cela aujourd’hui. Quelqu’un de la police est passé pour nous montrer son bracelet en or qu’on a reconnu, mais il ne nous a rien dit de plus. C’était bien son bijou, tu peux me croire. Maintenant que tu le dis… je me doutais bien qu’il lui était arrivé quelque chose, elle ne t’aurait pas abandonné, elle ne nous aurait pas abandonnés, c’était pas une fille à ça… — C’était une fille à quoi alors, vous ne pouvez pas m’en dire plus ? La mère revint du lointain pays où elle avait essayé de rejoindre sa fille pour un instant. — Il a raison, elle ne t’aurait pas abandonné. C’était une fille joviale, pleine d’entrain, elle regardait toujours devant et pas derrière, elle savait déjà pas mal de choses à son âge. Elle aurait eu du mal à t’élever seule, mais elle l’aurait fait quand même, et puis on était là, nous, on l’aurait aidée… Du coup, Luc Dalban n’avait plus pensé à son père. Lui aussi, paraît-il, était mort dans un accident de voiture. Le grand-père coupa court à ses interrogations : — Lui, c’est différent, il est bien mort en bagnole, c’était un fanatique de la vitesse. C’était un bon à rien, mais je ne devrais pas te dire ça. Profitant de son enterrement, ils avaient acheté un caveau et avaient mis une plaque pour leur fille, ils disposaient d’un lieu de recueillement et pouvaient ainsi faire leur deuil plus facilement. Luc Dalban allait de Charybde en Sylla, ses certitudes vacillaient, toutes ces révélations en peu de temps avaient eu raison de lui. Il se sentit las, terriblement las. Mame s’en rendit compte qui alla lui préparer un remontant, de la Quintonine dans du vin cuit – du Vabé comme la plupart du temps – c’était ainsi qu’elle traitait les problèmes et les mauvaises humeurs. Un remède de bonne femme qu’elle conservait précieusement dans une armoire de l’appentis, à l’arrière de la maison, là où elle avait aussi baratté tant et plus. — Tu restes manger avec nous ? risqua-t-elle, tout en sachant que “son” Luc avait besoin de tout sauf de manger. C’est ce qu’il lui dit en retour. Puis il se leva en titubant, ne dit mot et fut fouetté par l’air pur qui le griffa quand il alla rejoindre sa voiture. Les grands-parents n’osèrent pas le retenir plus longtemps, ils se sentaient tellement fautifs. Pour lui, tout était fictif… Il lui aurait fallu un avatar pour traiter les problèmes. Tandis qu’il roulait, il fit le point sur cette folle journée. On lui avait confirmé la mort de sa mère, mais pas dans les circonstances prévues. Son père était perdu à tout jamais. « Il y a des jours comme ça où tout va mal », se dit-il en virant dans le chemin vicinal qui desservait la maison de ses grands-parents. Ce chemin avait représenté pendant très longtemps le moyen d’arriver au havre de paix que constituait la ferme. À chaque fois, il avait un pincement au cœur, il devinait la maison au fond, la cour, les dépendances, les animaux qui vivaient là auprès de sa famille. Il y régnait un air paisible, y flottait des parfums propices, tout cela contribuait à le rassurer. Maintenant, il aurait un pincement au cœur différent, au bout du chemin, des angoisses, quelque chose d’inachevé, d’inabouti, sur quoi on ne peut jeter des bases solides, on ne peut s’appuyer de peur que tout s’écroule. Ses grands-parents, en voulant le protéger, lui avaient brisé une bonne partie de ses rêves. Et ça, c’était difficile à digérer !
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