VIIILe commandant Rosko lui avait décrit précisément l’emplacement où l’on avait découvert les restes de sa mère. Il connaissait bien sûr la mare des Terres blanches, dans l’avenue du Port Val. L’endroit avait été aménagé, la pelouse tondue, mais il imagina les lieux, il y avait de cela une trentaine d’années, certainement plus inhospitaliers. Il imagina de même l’endroit où ses grands-parents affirmaient que lui, le petit Luc, avait été retrouvé, à une centaine de mètres de là, dans une prairie, près des sous-bois.
Ce jour-là, l’étang aux eaux saumâtres était peu engageant, ses rives glissantes à cause des trombes d’eau récentes ; de plus, c’était une zone d’anciens marais. Des mouvements nombreux et récents avaient raviné les rives. Il subsistait encore des lambeaux de bandelettes jaunes en plastique délimitant le périmètre des recherches. Le policier avait parlé de « gel des lieux » et avaient été employées mille précautions afin de ne pas contaminer la scène du crime. Il entrevit sa mère immergée, le corps étant resté prisonnier des profondeurs pendant des lustres. Mais il lui était encore plus difficile d’envisager ce qui s’était passé avant.
Il revint sur ses pas.
« À une centaine de mètres », lui avait dit Rosko, « c’est là qu’on vous a trouvé. » Une prairie herbeuse parsemée de pâquerettes et de fleurs sauvages. Il pensait que cette odeur de sol, d’humus, de terre et ces visions colorées lui venaient de son enfance à la ferme des grands-parents, mais non. Il s’allongea de tout son long sur le sol humide, s’y lova. Il eut l’impression de connaître cette sensation par cœur, elle venait de là, d’ici. Il se frotta le ventre, le visage, tout le corps, à la terre, animal voulant se purger ou communier en plein avec la nature. Des réminiscences sonores lui parvinrent aussi. Bien qu’âgé de quelques mois, ces instants étaient restés gravés dans son esprit et dans son corps même, en construction.
Un héron vint se poser à distance raisonnable, il n’en avait rien à battre des histoires humaines. Luc lui donna raison ; souvent, elles n’étaient pas belles à dire, encore moins à voir. Un pan de sa vie défila à toute vitesse et un terrible sentiment d’abandon fondit sur lui. Le père et la mère qu’on lui retirait. Avait-il fait quelque chose de mal, commis quelque péché impardonnable, pour mériter cela ? Il imagina sa jeunesse auprès d’une mère aimante, puis seulement présente, mais ô combien indispensable.
Le crime lui apparut encore plus injuste. Il huma l’air alentour, une nouvelle fois, de façon bestiale, comme s’il voulait s’en imprégner à jamais et rejoindre ainsi sa mère. Il vivait ce qu’elle avait vécu. C’étaient des arômes d’humus, d’humidité, de nuances boisées, ça lui rappela ce vin qu’il avait bu avec Mathilda. Cela le fit revenir vers elle. Que faisait-elle en ce moment ? Une bouffée de tendresse lui remplit le cœur. Il alluma une cigarette, pas besoin d’ersatz électronique. La goulée lui brûla les poumons. Il avait arrêté cent fois, ce n’était pas difficile… il avait recommencé cent fois. Il regarda le ciel : pas d’aide de ce côté-là, il ne croyait en rien ni en personne, un peu en lui… parfois. Les nuages s’amoncelaient, il ne tarderait pas à pleuvoir. À nouveau. Tant mieux, ça gommerait l’horreur, ça laverait l’outrage. Il ne manquerait que la neige.
Il allait repartir vers sa voiture, lorsque quelque chose siffla à son oreille. L’instinct lui fit ressentir le danger ; c’était une balle. On lui tirait dessus ! Il se mit à presser le pas pour se mettre à couvert dans les sous-bois et eut le réflexe d’appeler Mathilda sur son téléphone portable.
— Préviens les flics, je suis en danger…
Heureusement, il lui avait expliqué où il allait, et de toute façon, Rosko savait où il se trouvait.
Puis il s’était dirigé vers les fourrés, il avait couru à perdre haleine, entravé par les méfaits du tabac.
« Merde, si je m’en sors, j’arrête totalement ! » Aurait-il désormais l’occasion de stopper cette addiction ? Les branches basses le giflèrent, des badines le griffèrent, mais il ne sentait rien, même lorsque ses pieds se prenaient dans des racines affleurantes ou des ronces ligneuses. N’existait plus qu’une chose : l’instinct de survie. Il revit à nouveau sa mère. Elle avait dû courir, elle aussi, pour fuir ses tortionnaires, ils l’avaient acculée. Certainement, elle avait dû lutter de toutes ses forces. Certainement, elle ne pouvait abandonner son fils, son bébé, elle l’avait défendu, bec et ongles, comme ces mères animales. C’était une gagneuse, pas une looseuse. La lutte avait dû être acharnée quoiqu’inégale. Bien sûr, on ne pouvait les comparer, elle et lui. Si elle avait vécu, il l’aurait défendue, aurait été son chevalier servant, pas celui des contes, le vrai, celui qui protège, grâce auquel il n’arrive jamais rien.
Il croyait entendre un souffle derrière lui, quelqu’un qui courait aussi et qui possédait une arme. Que lui voulait-il ? On n’était pas loin de Poul ar Diaoul – la Mare au diable – pouvait-on y voir sa main ? Après tout ce temps, ce ne pouvait être l’assassin de sa mère, un descendant, un armé de vengeance. Impossible, c’était lui seul, Luc Dalban, qui pouvait revendiquer ce droit, il l’avait bien tuée en naissant, alors qu’elle ne le souhaitait pas. Il allait s’arrêter et lui dire son fait, à cet énergumène, à ce fauteur de troubles, à ce poursuivant de mauvais augure !
Un moment, à bout de forces, il dévala une pente légère, son pied ayant buté sur une racine. Sa cheville lui faisait atrocement mal, il n’avait plus la force de se relever. Il se prépara, attendit la mort, il allait rejoindre sa mère. L’homme armé allait lui faire rejoindre sa mère.
« Maman ! »