9Pour une fois, Alix ne terminait pas trop tard. Il était à peine plus de dix-neuf heures, et l’édition de la rubrique locale se bouclait. Elle venait de suivre, sur les écrans TV situés au centre de la rédaction, le flash de Léman Bleu Télévision qui annonçait LA grande soirée dont La Gazette, bien sûr, se ferait l’écho le lendemain. C’est dire si son domaine des faits divers et de la judiciaire était étouffé par ce grand événement mondain.
Elle se régalait de voir l’agitation qui tournait autour d’elle et notamment Flo qui promenait au centre de la salle une grande robe rose et d’harmonieux effluves de Guerlain.
À l’arrivée d’Alix-Désirée Beauchamps à La Gazette, Flo y était installée depuis des lustres. La chroniqueuse mondaine faisait partie des indétrônables de la rue des Savoises. Une des rares à avoir encore son bureau personnel à l’étage, un privilège dans la maison. La Gazette possédait quelques lois internes sacro-saintes. L’une d’entre elles était de ne jamais contredire Flo! Personne ne savait comment cela avait démarré, mais Flo gérait sa rubrique et ses pages à sa convenance. Les dents aussi acérées que les ongles, c’était une femme à laquelle on ne touchait pas.
Les mauvaises langues disaient – et elles avaient souvent raison à Genève – que Flo avait été longtemps la maîtresse d’un Conseiller d’État. Aujourd’hui, la grande femme aux cheveux poivre et sel ne devait plus éveiller grand nombre de passions charnelles. Mais Flo restait un personnage avec lequel il valait mieux être en bons termes si l’on voulait terminer la journée dans le calme. «La sorcière», comme la surnommait certains, avait des colères impressionnantes et un sens aigu du drame. Elle avait regardé la télévision avec ses collègues et les avait quittés en virevoltant et en s’épouvantant de son retard. Plusieurs journalistes avaient ri en cachette. Flo adorait se sentir indispensable. Ce soir, c’était SA soirée, elle qui s’était battue si longtemps pour que la mode ait sa place dans la ville du bout du lac.