Chapitre 18 - L'ombre du Conseil

1491 Words
L’alarme ne sonne pas avec des cloches, mais avec une fréquence stridente qui fait saigner mes gencives. Le laboratoire derrière nous n'est plus qu'un brasier de lumière azurée et de métal hurlant. Seraphine soutient le flanc gauche d’Irina, moi le droit. Nous ne courons pas, nous chassons l’issue dans un dédale qui a décidé de nous dévorer. « À gauche, dans le conduit de service ! » ordonne Seraphine, sa voix dominant le fracas des explosions alchimiques. « Les gardes convergent vers l’escalier principal. Ils attendent qu’on joue les héroïnes, alors on va jouer les rats. » On s'engouffre dans un passage étroit, les murs suintent une humidité froide qui me bombarde de souvenirs de domestiques terrorisés. Chaque pas est une agonie. Irina est un poids mort, sa peau est glacée, mais son souffle court brûle contre mon cou. Le rythme de nos pas sur le métal des grilles crée une percussion sauvage, une cadence de battue. Je sens leurs bottes marteler le marbre de l'autre côté de la cloison. Je perçois leur excitation malveillante, la soif de sang des hommes de Valerius. Ils ne cherchent pas à nous arrêter, ils veulent nous ramener en morceaux. « Stop ! » siffle Seraphine en nous plaquant contre une paroi vibrante de tuyauteries. Elle ferme les yeux, son visage redevenant ce masque de calcul pur. Elle ne cherche pas à nous cacher cette fois, elle cherche la faille structurelle. Elle pose une main sur un levier de vapeur. « Max, maintenant. Dis-moi quand le premier garde dépasse le coude du couloir. Ne regarde pas sa face, regarde la tension dans ses muscles. » Je plaque ma paume libre contre la cloison brûlante. La vision me traverse : une ombre massive, une lance magique chargée à blanc, le doigt sur la détente. Il est là. Il court. Il est à trois mètres. Deux. « Maintenant ! » j'indique. Seraphine tire le levier. Une décharge de vapeur brûlante explose dans le couloir adjacent, accompagnée d'un cri de douleur inhumain. Elle ne perd pas une seconde, nous entraînant à nouveau dans la course. Elle connaît chaque recoin, chaque trappe, chaque erreur de construction de ce manoir. Elle utilise le bâtiment comme une arme, retournant l'architecture de son père contre ses propres sbires. On débouche dans la grande galerie des portraits. Les visages des ancêtres de Valerius nous fixent avec mépris, mais sous mes pieds, le tapis rouge cache des trappes de maintenance. « Ne marchez que sur les bordures dorées ! » annonce Seraphine. « Le centre est piégé ! » C’est une danse macabre. On zigzague entre les rayons de lune qui percent les hautes fenêtres, poursuivies par les échos de bottes qui se rapprochent. On les entend crier des ordres, on entend le cliquetis de leurs armes qu'on arme. On est les proies, oui, mais des proies qui connaissent les angles morts de la forêt. Le manoir est immense, sombre, et rempli de recoins où l'on peut disparaître ou mourir. « La sortie des cuisines est à cinquante mètres, » halète Seraphine, ses yeux brillant d'une lueur prédatrice. « S'ils nous coincent avant, Max, tu devras projeter tout ce que tu as gardé en réserve. Ne retiens rien. » Je sens la puissance noire de l'instrument de tout à l'heure qui s'agite encore dans l'écho de mes nerfs. Je n'ai plus peur de la confrontation. Je les entends derrière la double porte. Ils croient nous tenir. Ils croient que nous n'avons nulle part où aller. Ils oublient que nous n'avons plus rien à perdre. Le ronronnement grave des gardes se transforme en un cri assourdissant à mesure que nous approchons de la porte de service des cuisines. La chaleur de leurs corps, la tension de leurs armes, le désir de capture : tout se projette en moi comme un déluge. Seraphine me pousse derrière une pile de sacs de farine éventrés, le souffle court, ses yeux rivés sur la double porte de bois massif. « C'est là que ça se joue, Max. Trois gardes. Des vétérans. Ils ont des runes de détection actives et des fusils à décharge alchimique. Je ne peux pas les distraire tous à la fois. Tu as deux secondes avant qu'ils ne te voient. Une seconde de plus, et ils tirent. » Irina gémit doucement contre mon épaule, son corps frissonnant. Je sens ses blessures s'ouvrir à nouveau sous l'effet de l'adrénaline. Je ne peux pas la laisser mourir ici. Pas après tout ça. Je serre les dents, la puissance noire de l'instrument maudit s'agitant encore dans mes veines. J'ai un instant pour devenir la tempête. « Prête, Max ? » demande Seraphine, sa main s'agitant dans les airs pour briser toute tentative de monstre de Valerius de nous prendre par surprise. « Prête. » Je bondis de derrière les sacs de farine, l'instrument de torture, relique de la cruauté de Valerius, tenu à deux mains comme un bouclier. Les trois gardes, face à la porte, se retournent d'un bloc. Leurs yeux s'écarquillent, et je vois les runes de leurs fusils s'illuminer d'un éclat vert pâle. Leurs doigts serrent les gâchettes. Je ne leur donne pas le temps de tirer. Je visualise chaque souvenir de douleur que la relique a absorbé, chaque supplice, chaque cri, et je projette cette onde de choc psychique comme un coup de bélier. Ce n'est pas une vision que je leur envoie, c'est une décharge pure, une attaque directe sur leurs systèmes nerveux. Leurs amulettes de détection explosent en un crépitement d'étincelles. Les gardes s'effondrent, les yeux révulsés, les mains portées à leurs têtes comme si leurs cerveaux étaient en train de fondre. L'un d'eux lâche un cri aigu, un son pur de terreur, avant de tomber, inerte. « Vas-y ! » pousse Seraphine, sa voix rauque. Je me jette sur la double porte, mon épaule percutant le bois déjà fragilisé par les explosions du laboratoire. Les charnières cèdent dans un craquement sinistre. L'air frais de la nuit, mêlé à l'odeur du sang et de la poussière, me frappe le visage comme une promesse. Nous dévalons les marches de pierre, Seraphine et moi portant Irina entre nous, nos corps meurtris et nos poumons brûlants. Derrière nous, le manoir de Valerius crache des volutes de fumée noire et des langues de feu orange, une bête blessée qui se consume dans le chaos. Les sirènes des renforts commencent à hurler au loin, des bruits qui se rapprochent inexorablement. Nous sommes sorties. Nous sommes libres. Mais la nuit est vaste, et notre fuite ne fait que commencer. Nous nous arrêtons enfin à l’abri d’un porche voûté, à quelques rues de l’incendie qui dévore encore l’horizon. Nos poitrines se soulèvent dans un effort désespéré pour rayer l'air froid de nos poumons. Irina est une ombre fragile entre nous, sa tête reposant contre l'épaule de Seraphine. « On ne peut pas rester ici, » murmure Seraphine, ses yeux scrutant nerveusement les toits. « Mon père ne se contentera pas d'envoyer ses gardes. Il siège au Conseil du Roi. Dès que la nouvelle de l'explosion parviendra au Palais, le Roi lui-même déploiera la Garde Royale sous prétexte de terrorisme. Pour eux, nous ne sommes que des traîtresses à éliminer. » Elle se tourne vers moi, l'expression durcie par une méfiance ancestrale. « Ne pense même pas au prince Alistair, Max. C’est un Prince. Son sang appartient à la Couronne avant d'appartenir à son cœur. Il t'a déjà trahie une fois par son silence ; s'il nous voit ainsi, il nous livrera pour sauver sa position. La Cour est un nid de serpents dont mon père est le venin. Le Roi ne nous protégera pas, il nous disséquera pour comprendre comment nous avons pu vaincre Valerius. » Je serre les poings, le souvenir du regard fuyant d'Alistair me brûlant plus que les flammes du manoir. Elle a raison. La trahison n'est pas une erreur chez ces gens-là, c'est une monnaie d'échange. Mon pouvoir me hurle encore la douleur des pierres du laboratoire, et je refuse de redevenir une victime pour le plaisir d'un prince de paille. « Je sais où aller, » je réponds, ma voix trouvant une stabilité nouvelle. « Où ? » « Chez mon ami, Percy. » Seraphine fronce les sourcils, mais je poursuis avant qu'elle ne puisse protester. « C'est le seul qui ne doive rien au Conseil. Il vit dans les marges, là où la loi du Roi n'a pas de prise. Il a l'esprit affûté et il connaît les secrets de l'alchimie souterraine. Si quelqu'un peut soigner Irina sans poser de questions, c'est lui. » Je regarde une dernière fois vers les lumières lointaines du Palais Royal, ce dôme d'or qui me semble désormais être un mausolée. La rupture est consommée. Nous ne fuyons plus seulement un père, nous fuyons un système. Je prends la tête du petit groupe, m'enfonçant dans les ruelles sombres qui mènent aux quartiers bas, là où les parias deviennent des rois.
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