Episode 4

4235 Words
Ce soir, pendant le dîner, alors que je suis en pleine conversation avec mes collègues, la sonnerie de mon portable me fait sursauter. Je jette un coup d'œil à l'écran et, sans surprise, je reconnais immédiatement le numéro inconnu. C’est mon père. Une boule se forme dans mon estomac. Je m'excuse auprès de mes collègues, prétextant une urgence, et quitte précipitamment la table, me dirigeant vers un coin plus calme. — Bonsoir, Sarah ! Sa voix est étouffée, presque tremblante, et un frisson me parcourt l'échine. Je sais d'avance que ce n’est pas pour une bonne nouvelle. — Papa, que veux-tu encore ? Ma voix est glaciale, je tente de masquer mon agacement, mais je n'y parviens pas vraiment. — Je… je suis dans une situation critique, je t’en prie, ne raccroche pas ! Il laisse échapper un sanglot étouffé, et je sens une panique désespérée envahir ses mots. — Qu’est-ce qu’il y a encore ? Je fronce les sourcils, mon cœur battant plus fort. Je me force à garder mon calme, mais je sais déjà que ce n'est pas une simple histoire de factures impayées. — J’ai… j’ai emprunté de l'argent à un gang. Je pensais pouvoir m’en sortir, cette fois, vraiment. Sa voix tremble, il a du mal à enchaîner ses mots, comme s’il avait honte de les prononcer. — Papa ! Je m'éloigne instinctivement, cherchant à m'isoler dans l'ombre du jardin. Tu t’es encore fourré dans une histoire de fou ! Un gang, vraiment ? Mon ton se fait plus dur, mais à l'intérieur, je suis sous le choc. Je n'arrive même pas à y croire. — Ils vont me tuer, Sarah… la date limite pour rembourser est déjà dépassée d’une semaine, et ils sont à ma recherche. Il éclate en sanglots, brisant mon masque d'indifférence. J’ai peur, j’ai peur pour ma vie, je ne sais pas quoi faire… Je ferme les yeux un instant, mes mains tremblent de frustration. — Papa, calme-toi, je murmure d’une voix plus douce, mais ferme. On va trouver une solution. Je tente de cacher la panique qui commence à m'envahir. Combien tu leur dois ? — Dix mille euros… Il renifle, essayant de se ressaisir, mais l'angoisse est palpable dans ses paroles. — Dix mille euros ?! C’est un cri de stupeur. Mais t’es complètement fou ! Comment veux-tu que je trouve une telle somme ?! Je sens la colère monter en moi, mais je me force à respirer, à ne pas céder à l’énervement. Je commence à marcher machinalement, mes pas résonnant dans la forêt sombre qui m’entoure. — Sarah, tu es en CDI maintenant, tu peux prendre un crédit à la consommation, non ? Il essaie de raisonner, comme si c’était une solution simple. Je fais une pause, me tenant contre un arbre, la tête pleine de pensées tourbillonnantes. — Je viens à peine de commencer, tu crois vraiment que les banques me donneraient dix mille euros, surtout avec ton historique ? Je fais un geste de dépit, même si je sais qu’il ne peut pas me voir. On parle pas de quelques milliers, mais de dix mille ! C’est pas de l'argent de poche, papa… Le silence s’installe, lourd, avant qu’il ne prenne la parole, sa voix brisée. — Je sais… je sais… mais je n’ai pas d’autres solutions. Je suis foutu, Sarah. Je ferme les yeux. C’est ça, la vérité. Il est foutu, et je n’ai rien à lui offrir. Mon cœur se serre, mais je sais que je dois rester ferme. — Papa, je t’en prie, cesse de te mettre dans des situations comme celle-ci. C’est insupportable, je ne peux pas toujours être ton sauveur. Il pleure silencieusement au bout du fil, et je sens ma détermination vaciller. Mais je sais que je ne peux pas flancher. Cette fois-ci, il doit prendre ses responsabilités. — Je vois, il ne me reste plus qu'à me donner la mort. Il se met à sangloter, ses mots brisés par des sanglots incontrôlables. Une onde de colère et de frustration m’envahit, mais je me force à rester calme. — Papa, arrête, s'il te plaît, ce genre de menaces ne fonctionne plus avec moi. Je serre les poings, essayant de reprendre mon contrôle. Je respire profondément avant d'ajouter, d'une voix plus ferme : Écoute, je vais raccrocher, j'ai besoin de réfléchir, je te rappellerai. Il se fait silencieux, puis sa voix, presque suppliante, se fait entendre. — Non, attends, je préfère te rappeler. Dis-moi juste à quelle heure. Je ferme les yeux un instant, me mordant la lèvre inférieure. — D'accord, demain à la même heure. Un souffle de soulagement passe de l'autre côté du fil, mais je sais que tout ça ne fait que repousser le problème. — Merci, ma fille, merci de me soutenir. — Ne me remercie pas, je réplique froidement, la gorge serrée. Je ne sais même pas si je trouverai une solution. Je raccroche brutalement. — p****n, p****n, putain... Je hurle de toutes mes forces, la colère et la peur se déversant en moi. Heureusement, nous sommes dans la forêt. Le vent fait frissonner les arbres, mais je n'y prête pas attention. Le souffle court, je me laisse submerger par la frustration. J'ai parlé trop vite. Soudain, une voix m'interpelle, me faisant sursauter. — Ça va ? Je me retourne, le cœur battant la chamade, les mains tremblantes. — Mon dieu ! Je pose une main sur mon cœur, choquée. Là, dans l’obscurité, une silhouette se découpe entre les arbres. C’est comme si la forêt elle-même avait pris vie. — Non, c'est moi ! répond Gabriel, amusé, sa voix claire résonnant dans la forêt silencieuse. Je le regarde, surprise par sa présence soudaine. — Que faites-vous ici ? je demande, tentant de cacher ma confusion. — Je fais une petite balade après le dîner, histoire de digérer ! Il sourit, presque trop serein pour une heure aussi tardive. — Vraiment ? Je le scrute, peu convaincue par sa réponse. Je ne suis pas persuadée. Gabriel hausse les épaules, comme si ce n'était rien de grave. — Et vous ? Il me regarde, un brin de curiosité dans les yeux. — J'étais au téléphone et je me suis retrouvée ici. Je lui réponds distraitement, encore préoccupée par ma conversation avec mon père. — Un problème ? Il semble sincèrement intéressé. — Non, ce n'est rien. Je secoue la tête, essayant de faire abstraction de mes pensées. Il hoche la tête et reprend sa marche, m'ignorant presque. — Ok, bon, je vais continuer ma marche. Tu peux venir si tu veux. Il me dépasse sans un regard en arrière. Je le regarde un instant, l’hésitation me gagnant. Une impulsion soudaine me pousse à l’interroger. — Attendez ! Je finis par dire, la voix hésitante. Votre... votre offre est toujours valable ? Il s'arrête immédiatement, sans hésiter, et se tourne vers moi avec un regard direct. — Oui. Il répond sans une once de doute. Je prends une inspiration, la décision prise, mais une légère nervosité m’envahit. — Alors, je suis partante. Il éclate de rire, sa voix légère et pleine de malice, mais il s’approche de moi, un sourire un peu plus étrange dans ses yeux. — Partante ? Il rigole encore, comme si le mot était une petite victoire pour lui. C’est un drôle de choix de mots. Je fronce les sourcils, intriguée par sa réaction. — Qu'y a-t-il de si drôle dans ma phrase ? Je lui lance un regard interrogatif, mais aussi légèrement défiant. Il se rapproche un peu plus, sans perdre son sourire. — Rien, rien, dit-il, mais son ton est différent, plus sûr. Juste l’emploi du mot "partante". Il réduit l’espace entre nous, son regard fixé sur moi. Je me sens déstabilisée par cette proximité soudaine, mais je garde mon calme. — D'où vient ce changement soudain ? Il s'arrête juste devant moi, ses yeux fixés sur mon visage avec une intensité dévorante. — Suis-je forcée de me justifier ? dis-je, le ton plus froid, un brin moqueur. — Non. Il répond, un sourire un peu trop entendu aux lèvres, avant de tendre la main et d’écarter d'un geste délicat une mèche de cheveux tombée devant mes yeux. Je sursaute légèrement à ce contact, et je le regarde, mal à l'aise. — J’ai une seule condition. Je voudrais 10 000 euros. Je laisse tomber la bombe, ses yeux ne me quittant pas une seconde. — Comment ? Pardon ? ! Il est visiblement surpris, et je peux comprendre sa réaction. Une somme de 10 000 euros, c’est de la folie pour une seule nuit. Je le vois secouer la tête, incrédule, comme s’il cherchait à comprendre si je suis sérieuse. — À ce prix, je devrais demander plus qu’une nuit, tu en es consciente ? Il s'amuse, mais une certaine inquiétude perce dans sa voix. Je serre les poings, un peu plus déterminée. — Je... je sais que ce n’est pas raisonnable, mais j’ai besoin de cet argent. C’est une question de vie ou de mort. Je vois un éclair de compréhension dans ses yeux, mais il garde son calme. — Sarah... Il s’avance un peu, me fixant droit dans les yeux. Tu peux tout me dire. Je détourne brièvement les yeux, hésitante, mais je ne flanche pas. — Non, c’est ainsi ou rien ! Je parviens à sortir ces mots, d’une voix plus ferme que je ne l’aurais cru possible. Il soupire, visiblement pris dans une réflexion intérieure. — Ok, tant que ce n’est pas quelque chose d’illégal. Il semble plus détendu, mais une ombre d’incertitude se dessine sur son visage. — Non, je vous le jure. Je le regarde avec insistance, une lueur de vérité dans mes yeux. Il hoche lentement la tête, réfléchissant. Puis, il prend une grande inspiration. — Ok, alors dans ce cas, ça sera un contrat de trois mois. — Je veux la somme entière. Je réplique immédiatement, un brin de défi dans ma voix. Il fait une pause, son regard devient plus sérieux, presque indéchiffrable. — Ce n’est pas possible. Il laisse échapper un léger soupir, comme s’il en avait l’habitude. Je hausse les épaules, un peu découragée. — Vous êtes riche. C’est une évidence, et je le dis sans hésitation. Il éclate de rire, un rire qui résonne de façon étrange dans l’air froid de la soirée. — Même moi, je ne peux pas retirer toute cette somme d’une traite. Il me regarde avec un sourire un peu triste. Je te donnerai 3 300 chaque mois. Je le fixe un instant, déstabilisée par cette proposition. — Je ne sais pas, je... Je tente de rassembler mes pensées, mais quelque chose me retient. Il fait un pas vers moi, et soudain, il pose ses mains sur mes épaules. Ses doigts sont froids, mais il me fixe dans les yeux avec une intensité que je n’ai pas vue chez lui jusqu’à présent. — Je l’aurais fait si je pouvais. Sa voix se fait plus douce, presque sincère. Je sens la tension dans l’air, l’incertitude pesant sur mes épaules. — D’accord. Je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard plus longtemps. Un silence lourd s’installe entre nous, et je sens un poids supplémentaire m’écraser la poitrine. — Bon, rentre maintenant, dit-il enfin, sa voix adoucie par une pointe de prévenance. Il commence à faire frais. Je le regarde, incertaine. — Et vous ? Je me permets de demander, mon ton légèrement inquiet. — J’ai besoin de prendre l’air. Il fait un geste vague, comme pour indiquer qu’il n’a pas l’intention de revenir de sitôt. Je le laisse là, seul, tandis que je commence à marcher vers la maison, une part de moi encore absorbée par tout ce qui vient de se passer. Ce week-end marque le début de l’hiver, et la brise froide semble s’insinuer partout autour de moi. Mes journées se ressemblent de plus en plus, tout comme mes tâches de ménage. Les visites se font plus rares, et les réservations pour les séminaires ou autres événements ont chuté. Gabriel a disparu de mon champ de vision depuis un moment, et Noé, lui, reste aussi désagréable et lunatique qu’il l’a toujours été. Un jour, il me parle normalement, l’autre, il me fait des reproches sur ma façon de faire mon travail. Mais de toute façon, je n’essaye plus de comprendre, je fais juste avec. Avant son départ en voyage d’affaires en début de semaine, Gabriel m’a donné le contrat concernant notre accord. Il est aussi froid et formel que ce qu’il m’avait décrit, avec des termes qui me font hésiter. Le document stipule que je dois lui offrir ma virginité et passer trois mois en sa compagnie. Et pour ajouter à la tension, il a inclus des règles spécifiques que nous devons respecter sous peine d’annuler le contrat : Je lis les règles une seconde fois, et chaque mot semble me peser un peu plus. Les conditions sont claires, froides, comme si tout était prévu pour me tenir sous contrôle. Je fronce les sourcils à chaque ligne. Ne parler à personne de notre accord. Sarah ne doit pas perdre sa virginité avec une autre personne que Gabriel, sinon le contrat est rompu d'office. Le temps libre de Sarah appartient à Gabriel. N'annuler un rendez-vous qu'en cas d'urgence extrême. Gabriel doit assurer la sécurité et le bien-être de Sarah durant cette période. Sarah ne doit en aucun cas cesser de prendre la pilule. Aucune violence ne sera tolérée dans les rapports intimes. Violence ? Même pas en rêve. Sarah et Gabriel ne doivent en aucun cas s'engager émotionnellement. Je laisse échapper un rire amer en pensant à cette dernière règle. — Comme si j'allais tomber amoureuse de celui qui achète ma virginité. Je lève les yeux au ciel, un geste nerveux. Ce genre d’accord... c’est presque une blague. — Ça va ? demande Lilya, intriguée par mon air perdu dans la lecture. Je me ressaisis rapidement et retourne les feuilles avec un geste brusque. — Oui. Je m’efforce de cacher mon malaise et me remets devant mon ordinateur, comme si de rien n’était. — Tu ne rentres pas chez toi les dimanches ? Elle observe mon attitude avec une pointe de curiosité, mais je m'efforce de rester calme. — Non, je préfère économiser l'argent. J'essaie de sourire, mais ça ne prend pas. Elle hoche la tête, puis se lève. — Ah, je vois. Bon, je vais me changer, je sors voir des copains, je rentrerai sûrement que demain matin. — Ok, amuse-toi bien. J'essaye de lui sourire, mais mon esprit est déjà ailleurs. Elle quitte l'appartement sans ajouter un mot, me laissant seule avec mes pensées. Je me dis que cela fait quelques semaines que je n’ai pas eu de nouvelles d’Eleonora. Elle me manque, même si je n’ai pas toujours su comment gérer notre amitié. Je sors mon portable et compose son numéro, espérant qu’elle décroche. Le téléphone sonne, mais personne ne répond. Après quelques secondes, la boîte vocale prend le relais. Je raccroche et compose un autre numéro, celui de son mari. Il répond au bout de trois sonneries, sa voix un peu fatiguée mais toujours polie. — Allo Serge ? C'est Sarah. — Oh, Sarah, comment ça va ? — Ça va, et vous deux ? — Ça va, ça va. — Dis, je n'arrive pas à joindre Eleonora. — Oui, elle est alitée à l'hôpital. — J'espère que ce n'est pas grave ? Et comment va le bébé ? L'inquiétude s'empare de moi. — Non, ce n'est rien, ne t'inquiète pas. Il y a juste un risque de naissance prématurée, c'est la raison pour laquelle ils la gardent sous observation. — Je suis désolée, j'aurais dû appeler plus tôt. — Elle a tenté de te prévenir, mais elle capte mal à l'hôpital, et vu qu'elle ne peut pas quitter sa chambre, ce n'est pas évident. Et moi, j'ai tout le temps la tête dans le taf. — Oui, je peux comprendre. Je vais certainement lui rendre visite dans les jours qui viennent. — D'accord, je passerai le message. — Merci, passe un bon dimanche. — Merci, à bientôt. La culpabilité me ronge toute la nuit, c'est pourquoi dès le lendemain matin, je prends le bus et vais rendre visite à Eleonora. — Ma belle, tu n'aurais pas dû venir, ça te fait un peu loin de ton lieu de travail, dit-elle en étant alitée et toute pâle. — Que s'est-il passé ? — J'ai porté des affaires lourdes, ensuite j'ai eu quelques contractions, ce qui n'est pas normal à ce stade, alors on me garde ici. Mais je t'avoue, j'ai envie de retrouver ma maison. — Tu m'étonnes. Je t'ai apporté un panier de fruits, désolée, je n'ai pas pu faire les boutiques pour un cadeau approprié. — T'en fais pas, il n'y a pas ça entre nous. Sinon, comment ça se passe pour toi ? — Ça se passe bien, je suis ravie. Je force un sourire, seulement Eleonora sait déjà que je lui cache quelque chose. — Mais quelque chose te tracasse. — Oui, c'est mon père. — Encore ? Je t'avais pourtant dit de ne plus lui répondre. Elle a l'air contrariée. — Calme-toi, n'oublie pas ton état et pourquoi tu es ici. — Que veut-il ? Elle respire profondément pour se calmer. — Il a besoin d'argent, mais t'en fais pas, ce n'est pas grand-chose. Je m'efforce d'être convaincante de peur de lui provoquer des contractions et de la mettre en danger. — Si jamais il dépasse les bornes, tu devrais cesser de lui répondre, promets-le-moi. Tu as assez souffert à cause de lui. — Oui, promis. Sinon, tu as pu récupérer les meubles ? — Oui, merci, j'avais besoin de rangements, et ta voisine est un amour. — Oui, Mme Juliana est très gentille. C'est seulement vers dix-sept heures que je me rends compte que le temps est passé trop vite et que je dois rattraper le dernier bus qui me rapprochera du château. — Prends soin de toi, ma belle. Je grave un bisou sur son front. — Toi aussi, ne laisse pas ton père gâcher ta vie. "Si tu savais. Si seulement je pouvais tout te raconter." — T'en fais pas, tout va bien se passer, je suis déjà en train de remonter la pente. Sur le chemin du retour, le temps commence à se gâter. De gros nuages gris menaçants, poussés par le vent, se regroupent au-dessus de nos têtes pour annoncer l'arrivée probable de la pluie. — Mince, j'aurais dû regarder la météo ce matin avant de sortir. Je grimpe dans le bus en espérant ne pas me retrouver sous la pluie. Au bout de quelques minutes, mon portable se met à sonner, un numéro inconnu. Je décroche au cas où c'est mon père. — Allo ! — Salut, Sarah, c'est moi. — Gabriel ? — Je suis rentré, tu n'es nulle part au château. — Je... Je rendais visite à ma meilleure amie. — Tu devais me prévenir, c'est notre accord. Il continue sur un ton calme. — Je n'ai pas encore signé. — Nous avons un accord verbal, la parole compte avant tout. — Nous n'avions pas défini les règles sur le coup. — Je vois, tu es forte à ce jeu. Bon, tu es où en ce moment ? — Dans le bus qui me rapproche du château, je ne suis pas loin d'ailleurs. — Ils ont prévu de la pluie, es-tu équipée au moins ? — Non, je n'ai pas regardé la météo avant de sortir. — Je vois, j'arrive. — Quoi ? — Il a déjà raccroché. Le bus atteint mon arrêt, et comme par hasard, c'est en ce moment même que la pluie commence à tomber. J'enlève ma veste en jean et me couvre la tête, puis je me mets à courir. Quelques secondes après, une voiture de sport de luxe roule à ma hauteur. Quand la vitre descend, je découvre Gabriel. — Monte ! — Oui... Merci, dis-je haletante. — Tu n'as prévenu personne de ta sortie. — C'est mon jour de repos, je fais ce que je veux normalement. — Tu dois me prévenir, enregistre mon numéro. — Comment as-tu eu mon numéro ? Je demande. — Tu oublies que je suis ton patron. — Ah oui, c'est vrai. Je regarde par la fenêtre. — Ça te dit de manger quelque part ? — Non, je veux rentrer. — J'aimerais qu'on parle du contrat, loin du château. — Je ne l'ai pas encore signé, je... — Prenons un café au moins, d'accord ? — Bon, va pour un café, dis-je après une petite réflexion. Gabriel roule sous une pluie diluvienne avant de s'arrêter au parking d'un restaurant du village voisin. — Un café, on a dit. — Tu as besoin de manger, tu es pâle. — N'importe quoi. Je lève les yeux au ciel. Il sort muni de son parapluie et m'ouvre la portière. Son bras vient se positionner autour de ma taille, me mettant ainsi à l'abri. — J'aime te sentir si près, me chuchote-t-il. Un frisson me parcourt, et j'ai envie de me laisser aller dans ses bras. Le serveur nous installe ensuite et nous laisse les menus. — Ton amie habite où ? — Elle est à l'hôpital, sa grossesse ne se passe pas comme prévu. — Oh, je suis navré. — Elle s'en sortira, c'est quelqu'un de solide. — Je vois, tant mieux. — Que veux-tu, Gabriel ? — Toi. — Arrête, de quoi veux-tu me parler. — Je cherche à te connaître un peu plus. — Pourquoi ? — Pour établir une certaine confiance entre nous. — Je ne vois pas l'intérêt. — Moi si. — Veux-tu être plus clair ? — Aujourd'hui j'ai su que tu as une meilleure amie par exemple. — Ça va te servir en quoi ? — Te comprendre, tu as l'air solitaire et mystérieuse. — Moi, mystérieuse ? J'éclate de rire. — Au moins je te fais rire. Il a l'air un peu vexé. — Désolée, mais je suis quelqu'un de très simple, de très banal même. — Je ne te crois pas. — J'ai le droit de poser des questions aussi ? — Bien sûr. — Tu couches avec Lilya depuis combien de temps ? — C'est arrivé une seule fois, ta première nuit au château. J'avais trop bu dans ma chambre ce soir-là, je ne suis pas fière de moi. Comment l'as-tu su ? — J'ai deviné. Lilya attend plus de vous. — Je n'ai rien à lui offrir, elle ne m'intéresse pas. Sa main vient se poser sur la mienne, je tente de la retirer, mais il appuie sa prise. — C'était une erreur. Il me regarde droit dans les yeux. Elle le sait, c'est son problème si elle espère des choses. Le serveur revient au bon moment, à sa vue, Gabriel relâche ma main. — Vous vous êtes décidées ? Demande le serveur. — Oui, filet mignon pour moi et une salade niçoise pour mademoiselle. — Souhaitez-vous du vin ? Gabriel me regarde, je fais non de la tête. — Ça sera non pour moi aussi, je conduis ce soir. De l'eau plate plutôt. Merci. Tu as quelque chose de prévu le dimanche prochain ? — Non. J'ai soudainement des sueurs froides. — Alors je viendrai te chercher le soir vers vingt heures. Nous irons quelque part. — Je vois. Un terrible silence s'installe ensuite, qui ne sera brisé que par le retour du serveur avec nos plats. — Voilà pour vous, mademoiselle. — Merci, dis-je la bouche sèche. — Tu as une remarque concernant le contrat ou quelque chose à ajouter. Il remplit mon verre d'eau plate. — Non, je... Je n'ai rien à ajouter. Excusez-moi, j'ai besoin d'aller aux toilettes. Je saisis mon sac et quitte la table. Si je quitte la table, c'est pour aller me réfugier un moment dans les toilettes. Je suis terrifiée à l'idée de devenir la p**e de cet homme. Il a le don à la fois de me fasciner et de me terrifier. Je m'assieds par terre et tente de me ressaisir. Pourquoi moi ? Il peut se payer la plus belle des escortes. D'ailleurs, pourquoi s'en payer une ? Il est beau et riche, des femmes doivent tourner autour de lui, telles les abeilles autour d'un champ de fleurs. J'ai soudainement envie de partir en courant, l'idée fait trembler mes jambes. Je me redresse et finis par me raisonner, je n'ai nulle part où aller et une dette colossale à rembourser. Quand je me rafraîchis et me regarde dans le miroir, c'est le reflet d'une femme pâle et fatiguée que je vois. Je comprends pourquoi il a insisté pour le resto. De retour dans la salle, je découvre que Gabriel est dehors sur la terrasse couverte en conversation téléphonique. Il n'a pas touché son filet mignon. Il revient dans les deux minutes qui suivent, un peu contrarié. — Quelque chose ne va pas ? — Un incident sur l'un de nos chantiers. — Je croyais que vous étiez dans le vin. — Non, c'est l'une des activités du château, mais mon vrai métier, c'est l'architecture. Je construis des villas et des bâtiments de luxe partout dans le monde. — Je viens d'apprendre quelque chose sur vous. J'affiche un léger sourire. Il me répond par un sourire. Nous finissons ensuite nos assiettes respectives et quittons le restaurant.
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