Episode 5

4654 Words
Lorsqu'on frappe à ma porte, mon cœur s'emballe. L'angoisse s'empare de mon corps, le laissant affaibli, et un voile trouble ma vue. J'ai l'impression que je vais m'effondrer d'une minute à l'autre. Je pourrais encore refuser, dire non à son offre, lui rendre l'argent... mais je n'ai pas cette liberté. Cette fois, je dois céder, me résigner, pour sauver mon père. Aussi stupide et inconscient soit-il, il reste mon sang, ma famille. Je prends une grande inspiration et pose une main tremblante sur la poignée. Il est temps. Lorsque j'ouvre enfin la porte, Gabriel se tient là, les bras croisés, un sourire indéchiffrable aux lèvres. Dans son costume bleu marine parfaitement taillé, il incarne l'élégance et le pouvoir. — Je pensais que tu n’ouvrirais jamais, dit-il d’un ton faussement léger. J'esquisse un faible sourire, plus par réflexe que par sincérité. — Tu es magnifique. La robe te va parfaitement. — Merci. Ma voix est presque inaudible, et mes jambes menacent de céder sous mon poids. Il plisse les yeux, un brin d'inquiétude se glissant dans son regard. — Par contre, tu es pâle comme un cachet d’aspirine. Veux-tu qu’on remette ça à un autre jour ? L’idée me tente terriblement. Je voudrais lui dire oui, tout annuler, lui avouer à quel point je suis terrifiée, humiliée, salie, alors même que rien ne s’est encore produit. — Tu n’as pas à avoir honte, murmure-t-il doucement. Lit-il dans mes pensées, ou se moque-t-il de moi ? Je serre les dents, refusant de céder à la panique. — Non, ça va. Allons-y. Plus vite ce sera fait, plus vite je serai libérée. Mes mots sonnent comme une sentence, mais Gabriel ne réagit pas. Il incline légèrement la tête, comme s'il approuvait ma décision, puis se décale pour me laisser passer. — Ce ne doit pas être un fardeau, murmure Gabriel en caressant ma joue d’un geste doux. — Tu me demandes l’impossible... Ma voix tremble légèrement. — Non, j’ai seulement besoin que tu sois détendue. Je prends une profonde inspiration et tente de cacher mon malaise derrière un sourire crispé. — Je ferai de mon mieux, monsieur de la Croix, dis-je, en repoussant doucement sa main. Son expression se fige un instant, et il recule légèrement. — Non. Laissons cela pour un autre jour. Tu es terrifiée, et j’ai l’impression d’être un monstre. — Non, s’il te plaît. Allons-y. Si on reporte, je n’aurai jamais le courage de recommencer. Un silence lourd s’installe. Gabriel m’observe, son regard scrutant chaque recoin de mon visage comme pour s’assurer que je tiendrai le coup. Après un moment d’hésitation, il hoche la tête. — Très bien. Prends tes affaires et rejoins-moi dans la voiture. Son ton est plus sec, presque agacé. Je rassemble rapidement mes affaires : une trousse contenant mes médicaments et un peu de maquillage, que je glisse dans mon gros cabas. Avant de quitter ma chambre, je jette un dernier regard autour de moi, comme si cette pièce avait le pouvoir de me retenir. Le silence entre Gabriel et moi est presque palpable pendant le trajet. Il garde les yeux fixés sur la route, et je n’ai aucune envie de briser ce calme tendu. Je préfère m’enfermer dans mes pensées, le regard rivé sur la vitre. Dehors, les arbres se balancent sous le souffle du vent hivernal, leurs branches dansantes me donnent l’étrange impression d’être suivie par une présence bienveillante. Peut-être est-ce juste une tentative pathétique de mon esprit pour se rassurer, un mirage destiné à apaiser ma terreur. Mais cette pensée fugace ne parvient pas à calmer le nœud qui me ronge l’estomac. Lorsque la voiture ralentit dans l’allée bordée d’arbres illuminés du cinq étoiles, je rouvre les yeux. L’hôtel se dresse devant nous, imposant et élégant, avec ses grandes fenêtres illuminées et ses dorures discrètes qui reflètent les lueurs tamisées de la nuit. — Tu as pu te reposer un peu ? demande Gabriel en jetant un coup d’œil vers moi. — Oh, je n’ai fait que fermer les yeux, dis-je en haussant légèrement les épaules. — Je vois. Sa réponse est brève, mais son regard semble analyser chaque nuance de mon expression. — Ça te dit de dîner ? propose-t-il avec un ton léger, presque nonchalant. Je détourne les yeux vers l’hôtel, intimidée par l’idée même de franchir ses portes. — Je ne sais pas… Je… — Tu es pâle, Sarah. Tu m’inquiètes sérieusement. Son ton, cette fois, est empreint d’une sincérité désarmante. Pourquoi doit-il se montrer aussi bienveillant ? Cela rend tout cela encore plus compliqué, presque cruel. — D’accord, j’avoue que j’ai un peu faim, finis-je par céder dans un soupir résigné. L’intérieur de l’hôtel est encore plus impressionnant que l’extérieur. Le hall, avec ses lustres en cristal et ses sols en marbre poli, semble murmurer des promesses de luxe et de discrétion. Le restaurant, presque vide en ce dimanche soir, est baigné d’une lumière chaude et apaisante. Je commande des pâtes carbonara, simples mais réconfortantes, tandis que Gabriel opte pour un steak saignant accompagné de vin rouge. Il interroge le serveur avec un sérieux presque comique, s’assurant de choisir une bouteille parfaite. — C’est vraiment magnifique ici, dis-je finalement pour briser le silence, mes yeux parcourant les détails du décor : les nappes immaculées, les chandeliers subtils, le murmure lointain d’un piano. — Tu dois avoir l’habitude de venir avec… Je m’interromps brusquement, consciente de l’implication maladroite de mes paroles. — Non, je ne viens pas dans les hôtels avec des femmes, répond-il, un sourire amusé flottant sur ses lèvres. Tu me connais très mal, Sarah. C’est la énième fois qu’il prononce mon prénom ce soir, et chaque fois, cela résonne étrangement dans l’air, comme s’il insistait sur son importance. — Pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire… Je me demande soudain pourquoi je m’excuse, mais je décide de me taire, sentant le rouge me monter aux joues. — Tu es magnifique, lâche-t-il, son regard ancré dans le mien. — Tu me l’as déjà dit. — C’est parce que c’est la vérité, et j’ai envie que tu le saches. Les plats arrivent, mettant fin à ce moment d’intensité. Je saisis mon verre d’eau, fuyant son regard, et feins de m’intéresser à la présentation de mon assiette. — Laissez la bouteille, demande Gabriel au serveur avec une assurance tranquille. Merci. Lorsqu’il commence à remplir mon verre, je secoue la tête. — Non, je ne peux pas, dis-je en posant ma main sur le bord du verre. — Tu devrais. Tu seras moins stressée. Fais-moi confiance. Il prononce ces derniers mots avec une douceur qui ébranle mes défenses. Je prends une profonde inspiration avant de céder. — Bon, d’accord, murmuré-je, attrapant le verre qu’il a soigneusement rempli. La première gorgée est à la fois douce et brûlante, comme lui. Malgré les encouragements de Gabriel, je n'arrive pas à manger plus que le quart de mon assiette. Mais par contre, je suis contente d’avoir écouté son conseil concernant le vin. Effectivement, je suis plus détendue et plus joyeuse après le deuxième verre. Je parle même de choses de la vie, de mes rêves de devenir scénariste et de mes envies de voyage et de découvertes. Gabriel ne me quitte pas du regard, il a même l'air d'absorber mes mots comme il déguste son vin gouleyant. — Bon, ça suffit le vin. Gabriel me retire le troisième verre des mains, son ton ferme mais non dénué d’une pointe d’amusement. — Nonnnn… protesté-je, la voix traînante, les lèvres pincées dans une moue boudeuse. Il pousse un soupir exaspéré, mais ses yeux trahissent une certaine tendresse. Il se lève, contourne la table, et se penche vers moi. Quand je tente de me redresser à mon tour, une vague de vertige me submerge. Le sol semble se dérober sous mes pieds, et je vacille, prête à retomber sur la chaise. Mais ses bras sont là, solides et rassurants, me rattrapant avant que je ne m’effondre. Contre toute logique, je me mets à éclater de rire, un rire sans fondement, incontrôlable et presque hystérique. Les rares convives encore présents dans le restaurant se tournent vers nous, leurs regards intrigués ou réprobateurs me brûlant la nuque. — Allez, viens, ma belle. Je m’accroche à son cou comme une naufragée à une bouée, et il me guide doucement vers l’ascenseur. Chaque pas semble résonner dans le silence feutré de l’hôtel, et mes pensées vacillent entre la confusion et une étrange légèreté. — Tu es craquant, Gabriel, si seulement… Si seulement… — Si seulement quoi ? demande-t-il en appuyant sur le bouton du troisième étage. Si seulement quoi ? insiste-t-il alors que les portes se referment. Ses mots résonnent dans l’espace confiné de l’ascenseur. Je ferme les yeux, incapable de contenir les pensées qui me tourmentent depuis des jours. — Si seulement tu n’étais pas diabolique… et si seulement je ne devais pas… faire la p**e… Le dernier mot meurt sur mes lèvres, étouffé par un sanglot déchirant. Les larmes jaillissent sans retenue, et je sens mes épaules trembler sous leur poids. Gabriel me serre contre lui, ses bras entourant ma silhouette vacillante. — Tu n’es pas une prostituée, murmure-t-il, sa voix grave vibrante d’une sincérité désarmante. Je ne t’ai jamais regardée de cette manière. — Mais tu me payes pour… pour… Les mots refusent de franchir mes lèvres, bloqués par une honte écrasante. Mes sanglots redoublent, brouillant ma vision et rendant ma respiration laborieuse. Les portes s’ouvrent soudain, interrompant notre échange. Un jeune couple entre, leur conversation légère tranchant avec la tension qui nous entoure. Je m’enfouis dans le torse de Gabriel, évitant de croiser leurs regards. Encore un étage. Mon cœur tambourine dans ma poitrine, chaque battement m’éloignant un peu plus de la fuite et me rapprochant du moment que je redoute depuis une semaine. Un moment où je devrai me mettre à nu, non seulement physiquement, mais aussi dans toute ma vulnérabilité. Que va-t-il faire de moi ? Qu’attend-il vraiment, au-delà de ce pacte infernal ? L’ascenseur s’arrête une seconde fois, cette fois pour nous. Les portes coulissent dans un léger tintement métallique, et Gabriel me prend doucement la main pour me guider hors de l’habitacle. Le couloir est large et parfaitement éclairé, ses murs habillés de boiseries sombres et de tableaux abstraits. Nos pas résonnent sur la moquette épaisse, étouffés mais présents, comme une marche funèbre dans ce décor luxueux. Nous nous arrêtons devant la porte de la chambre 400. Ma respiration s’accélère, et je sens mes mains trembler dans la sienne. Gabriel ne dit rien, mais je perçois la tension dans son regard lorsqu’il sort la clé de sa poche. Le moment est arrivé. Le gentleman qu'il est me laisse passer en premier. Je m'engouffre dans la pièce, découvrant une chambre spacieuse aux murs tapissés de bleu nuit, où un grand lit à la tête en bois sculpté domine la pièce. Des coussins éparpillés sur le matelas ajoutent une touche de confort, tandis qu'un petit coin salon, avec deux fauteuils en velours et une table basse en marbre, crée une atmosphère intimiste. La lumière douce des lampes, à la lueur tamisée, contraste avec la froideur des baies vitrées donnant sur une terrasse joliment aménagée, offrant une vue imprenable sur le jardin de l'hôtel. — Il y a quelque chose pour toi sur le lit, veux-tu bien aller voir ? Sa voix, calme et assurée, me parvient alors que je reste figée sur le seuil. — D'accord. Je me déplace lentement, m'accrochant instinctivement aux murs et aux meubles, comme pour m'assurer que le sol ne va pas se dérober sous mes pieds. Ma tête tourne, chaque mouvement me semble plus lourd que le précédent. Sur le lit, une jolie boîte noire, délicatement nouée d'un ruban rouge, attend. Je m'en approche, hésitante, comme si j'étais sur le point de désamorcer une bombe. Une angoisse sourde m'envahit, et mes mains tremblent légèrement alors que je contemple l'objet. — Vas-y, ouvre-la. Sa voix, dans mon dos, est douce, mais il y a une insistance qui me pousse à céder. Je prends une inspiration tremblante, puis, d'un geste maladroit, je déballe enfin le cadeau. À l'intérieur, une nuisette noire en dentelle, délicate et sensuelle, repose comme un rêve inavouable. La lingerie est fine, presque éthérée, et l’élégance de l’ensemble est indéniable. Vu l’emballage soigné, cette petite chose a dû coûter une fortune. Je n’ose pas la toucher davantage, mes doigts effleurent à peine le tissu. — Je… je n’ai pas les mots. Je sens son regard sur moi, l'air presque attentif, comme si chaque battement de cœur me donnait plus de poids. — Tu seras magnifique dans cette nuisette. Il s'approche et, d'un geste léger, écarte mes cheveux avant de déposer des baisers sur mon cou. Le contact de ses lèvres me fait frissonner. — Tu veux bien la porter ? Je me sens soudainement embarrassée, prise dans un tourbillon d'émotions contradictoires. Les mots me manquent. Je n’arrive pas à lui répondre tout de suite. — Je vais me préparer dans la salle de bain. Je m’éloigne, m’efforçant de garder une certaine dignité. Mais il me fait pivoter vers lui d’un geste doux mais ferme. — Je veux te voir te déshabiller. Une bouffée de chaleur me monte aux joues. Le rouge envahit mes tempes. — S’il te plaît… J’ai besoin d’un moment… Il prend une profonde inspiration, comme pour s'apaiser. — Je vois, prends ton temps. Ses mots, bienveillants mais teintés d'une patience qui commence à m'éroder, me laissent un peu de répit. Mais je sens son regard peser sur moi, m'attendre. Jusqu'à quand pourra-t-il attendre ? Perturbée, je prends la boîte, mes mains tremblant légèrement, et me précipite dans la salle de bain. L’angoisse monte d’un cran, exacerbée par un vertige brutal qui me saisit. Je m'agrippe à la porte, prise de nausée, et réalise soudain que j’ai oublié ma trousse de médicaments. Une brume se forme autour de moi. Ils se sont chargés de monter mon sac à la réception avant que nous ne partions dîner, il doit être dans la chambre. Je ferme un instant les yeux pour tenter de chasser la sensation de faiblesse, mais le vertige persiste. Je me débarrasse de ma robe noire, la laissant tomber sur le sol avant de l'accrocher sur le porte-serviettes, puis j'enlève mes chaussures avec une lenteur réfléchie. Mes pensées sont floues, déroutées. J'avais prévu des sous-vêtements rouges en dentelle, plus simples, plus discrets, mais la nuisette sur le lit est tellement plus sexy, tellement plus intime. Un souffle d’humiliation me serre la gorge. Pourquoi faut-il que ce soit aussi extravagant ? Je n’ai jamais porté quelque chose d’aussi osé. Ma main tremble lorsqu’elle frôle la dentelle de la nuisette, et une honte amère envahit mes entrailles. Mais je sais qu’il attend. — Bon, ça va aller. Je fixe mon reflet dans le miroir, m’efforçant de chasser la panique qui monte en moi. Mon regard capte chaque détail : mes joues légèrement rosies par le vin, mes cheveux à peine ébouriffés, et cette nuisette noire qui épouse mes formes avec une perfection presque insultante. Je tente de me rassurer, de m’ancrer à cette image de moi, bien que fragile. — Tout va bien ? demande Gabriel en frappant doucement à la porte. Sa voix, bien qu'atténuée par le bois, semble empreinte d'inquiétude. — Oui, oui, je suis presque prête. Quand j’ouvre la porte, je reste figée. Gabriel est là, torse nu, appuyé nonchalamment contre le mur face à moi. Ses muscles se dessinent sous la lumière douce de la chambre, et sa posture décontractée contraste avec l’intensité de son regard. — Tu es sublime, dit-il simplement. Un frisson traverse mon corps, comme une vague subite. Avant que je puisse répondre, il s’approche et pose ses mains sur mes épaules, plongeant son visage dans le creux de mon cou. Mon cœur bat à tout rompre, et je sens sa respiration chaude contre ma peau. Le monde semble s’arrêter. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai aucune envie de le repousser. Au contraire, tout en moi crie de le rapprocher davantage, de poser mes bras autour de lui, de m’imprégner de son parfum subtil, un mélange boisé et épicé qui me trouble. — Tu es si douce, murmure-t-il, sa voix rauque et vibrante à mon oreille. C’est comme si mes forces m’abandonnaient. Mes muscles se relâchent, et une sensation d’étourdissement m’envahit soudainement. Mon esprit vacille entre la chaleur de son étreinte et une faiblesse inexplicable. — Ça va ? demande Gabriel, inquiet. C’est le vin ? Je secoue légèrement la tête. — Non… je fais de l’hypoglycémie. — Comment ? Il recule légèrement, son regard passant de la confusion à l’alarme. — Je suis diabétique, je dois prendre du sucre quand je fais une crise d’hypoglycémie… Le vin n’aide pas. Un éclair de panique traverse son visage. — Oh m***e ! Sarah, pourquoi tu ne m’as rien dit ? — Je… je ne sais pas… J’esquisse un léger sourire, un mélange d’excuse et de maladresse, mais il n’y répond pas. — C’est très grave, tu mets ta santé en danger, enfin ! Sa voix est ferme, presque sévère, et pourtant, je perçois l’inquiétude sous-jacente. Sans attendre une seconde de plus, il me soulève avec une facilité déconcertante et me porte jusqu’au lit. Il me dépose doucement, s’assurant que je sois bien allongée. — De quel type est ton diabète ? demande-t-il en s’accroupissant près de moi, les sourcils froncés. Sa question trahit une réelle volonté de comprendre, mais aussi une culpabilité mal dissimulée. Je sens son regard rivé sur moi, cherchant des réponses, des solutions, une manière de m’aider. — Deux. J’ai des pâtes de fruit dans mon sac, murmuré-je, un peu honteuse. — D’accord. Gabriel se lève aussitôt, déterminé. Il fouille rapidement dans le sac posé près du canapé, en extirpe un petit sachet, et me le tend après l’avoir ouvert. — Tiens. Je prends le paquet d’une main tremblante, mes doigts frôlant les siens au passage. — Merci, désolée, dis-je d’une voix faible. Il secoue la tête avec une expression indéchiffrable. — Arrête. Je fronce les sourcils, déconcertée par son ton tranchant. — Tu ne dois pas te mettre en danger, reprend-il, son regard sombre braqué sur moi. Tu n’as pas le droit. C’est dans le contrat que nous avons signé. Je déglutis, incapable de répondre tout de suite. — Ce n’est rien… J’ai l’habitude, finis-je par murmurer. Cette phrase semble le heurter. Il pince les lèvres, visiblement exaspéré, et détourne les yeux. Il commence à faire les cent pas dans la chambre, ses pas résonnant doucement sur le sol. Ses épaules sont tendues, son dos rigide, et malgré sa nervosité apparente, il refuse de croiser mon regard. Je reste immobile sur le lit, mastiquant lentement les pâtes de fruit, le sucre commençant à réchauffer mon corps et à dissiper la brume dans ma tête. Peu à peu, la fatigue s’éloigne, et mon étourdissement s’estompe. Gabriel continue de marcher, ses mouvements traduisant une agitation qu’il ne verbalise pas. Je l’observe en silence, essayant de deviner ce qui le contrarie le plus : ma négligence ou l’échec apparent de ses plans pour la soirée. Lorsque je me sens suffisamment stable, je me redresse lentement, puis me lève, prenant appui sur le bord du lit. — Qu’est-ce que tu fais ? demande Gabriel, s’arrêtant brusquement pour me regarder. — Je vais chercher ma trousse. Je préfère avoir mes médicaments à portée de main. Il ne répond pas tout de suite, mais son regard se fait plus doux, presque désolé. — Laisse-moi faire. Où est-elle ? — Je peux m’en occuper, ça va mieux, réponds-je doucement, sans réellement vouloir le contrarier davantage. Malgré ma réponse, il s’approche pour me soutenir, prêt à intervenir si je faiblis à nouveau. — Je me sens minable, Sarah. Je ne me suis jamais senti ainsi, dit-il soudainement, brisant le silence avec une voix tremblante. Je lève les yeux vers lui, surpris par cette confession inattendue. — Ce n’est pas ta faute, murmuré-je, me surprenant moi-même à chercher à le rassurer. Lorsque je fouille dans mon cabas, je trouve rapidement mon lecteur de glycémie. Mes doigts s’activent mécaniquement pour l’allumer, comme un réflexe bien ancré. Pourtant, je sens toujours son regard peser sur moi, chargé d’une culpabilité qu’il ne parvient pas à dissimuler. — Tu as besoin d’aide ? demande-t-il en s’approchant légèrement, hésitant. — Non, merci. C’est un geste que j’ai l’habitude de faire, répondis-je doucement, évitant ses yeux. Je me pique le bout du doigt et applique la goutte de sang sur la bandelette. Le bip discret du lecteur remplit la pièce, et quelques secondes plus tard, le chiffre apparaît. Mon taux de sucre est encore bas, mais rien de dangereux. — Alors ? Je tourne l’écran vers lui pour qu’il puisse voir. — Tout est en ordre, ne t’en fais pas. Il acquiesce, mais son expression reste grave. Sans un mot, il pose un b****r léger sur mon front, un geste tendre qui me prend au dépourvu. — J'ai beosin de prendre l’air. Repose-toi, d’accord ? Il commence à se détourner, mais je tends instinctivement la main, attrapant son bras. — Attends. Il s’arrête, se retournant vers moi avec un mélange d’étonnement et de douleur dans les yeux. — Ce n’est pas grave, Gabriel. Je vais mieux maintenant. On devrait... Il secoue doucement la tête, coupant ma phrase. — Non. Je m’en veux, et je n’ai plus vraiment la tête à ça. Tu comprends ? Sa voix est calme, mais chaque mot pèse comme une pierre. — C’est ma faute. J’aurais dû te prévenir, je... — Arrête, m’interrompt-il. C’est moi qui ai insisté. Il passe une main dans ses cheveux, l’air accablé. — Je ne voulais pas que ce soit comme ça. Pas dans ces conditions. Son honnêteté me désarme, et pour la première fois, je perçois autre chose derrière ses gestes et ses paroles. Une fragilité qu’il tente de masquer derrière une façade d’assurance. — Alors reste, dis-je doucement. Je ne veux pas que tu partes. Il hésite, un long moment. Puis il pousse un soupir, revient vers moi, et s’assoit au bord du lit, sa main effleurant la mienne. — Juste un moment, murmure-t-il. Le matin suivant je me réveille en sursaut, perturbée par une chaleur inhabituelle près de moi. Gabriel est là, endormi à mes côtés, torse nu. Son souffle régulier et la sérénité qui se dégage de son visage créent un contraste troublant avec mon état intérieur. Mon premier réflexe est de me reculer, mais, dans ma précipitation, je bascule hors du lit. — m***e ! chuchoté-je, espérant ne pas le réveiller. — Ça va ? demande-t-il, ouvrant un œil encore embrumé de sommeil, un sourire amusé étirant ses lèvres. Je ris nerveusement, gênée par ma maladresse. — Oui, oui, ça va… Je suis juste tombée. Il se redresse légèrement, s’appuyant sur un coude, et m’observe avec une expression à la fois tendre et divertie. — Tu dormais profondément quand je suis rentré. Je ne voulais pas te réveiller, alors je me suis juste allongé à côté de toi, explique-t-il, sa voix douce encore teintée de fatigue. Mon esprit se remet difficilement en marche. La réalité me frappe : nous sommes lundi. Une autre journée entière à passer ensemble. Cette pensée suffit à éteindre mon rire. — Tu as envie de manger ? demande-t-il en se levant. Son mouvement attire mon regard malgré moi. Sa silhouette élancée et musclée est mise en valeur par la lumière douce qui filtre à travers les rideaux. Je détourne vite les yeux, rougissante. — Un peu, mais je vais mesurer ma glycémie d’abord, dis-je en tentant de détourner la conversation. Je jette un coup d'œil furtif autour de moi, cherchant désespérément quelque chose pour me couvrir. Rien. Résignée, je me lève en nuisette, consciente du regard que Gabriel pose sur moi. Il ne se cache même pas, et son sourire en coin me fait rougir davantage. Après une toilette rapide, je reviens dans la chambre, vêtue cette fois de manière plus décente. Gabriel est assis sur le lit, téléphone en main, en pleine conversation avec la réception. — Sarah, tu manges quoi le matin ? demande-t-il en posant un regard interrogateur sur moi. — Du café, du pain complet et du beurre, réponds-je simplement. Il arque un sourcil, sceptique. — C’est tout ? — Oui, c’est suffisant. Il finit par hausser les épaules et passe commande, non sans un soupçon de doute. — Tu voudrais rentrer directement ? me demande-t-il après avoir raccroché. — Rentrer ? Et le contrat ? rétorqué-je. — Il n’y a rien qui presse. — Je vais te rendre l’argent… murmuré-je, mal à l’aise. — Non, garde-le. — Mais… — S’il te plaît, ne discute pas, coupe-t-il, sa voix ferme mais teintée de douceur. Il se lève du lit, et cette fois, c’est moi qui ne peux m’empêcher de l’observer. Un mélange d’admiration et de frustration m’envahit. De retour au château à peine arrivée dans ma chambre, Lilya fait irruption, furieuse. Ses joues sont rouges, et son regard lancé des éclairs. — Pourquoi êtes-vous arrivés ensemble ? crie-t-elle, oubliant toute discrétion. — Tu ne sais pas frapper avant d’entrer ?! rétorqué-je, déjà à bout de patience. — Il a posé un b****r sur ton front ! siffle-t-elle comme si c’était un crime impardonnable. — C’est bon, lâche-moi. Je n’ai pas à me justifier. Avant qu’elle ne réplique, Mme de la Croix apparaît dans l’encadrement de la porte. — Que se passe-t-il ici ? Vos voix portent jusqu’au salon ! demande-t-elle d’un ton sévère. — Rien, madame. Désolée, répond Lilya, subitement docile. — Réglez vos différends dans le calme, je vous prie. Mme de la Croix s’éloigne, mais Lilya, profitant de son départ, me pointe du doigt, le regard noir. — Tu n’as pas intérêt à me le piquer, tu entends ? menace-t-elle, sa voix pleine de venin. — Pfff, vas-y, sors ! craché-je en la poussant hors de ma chambre. Je claque la porte derrière elle, tremblante de colère. Je m’effondre contre la porte, reprenant difficilement mon souffle. Une pensée mesquine me traverse l’esprit : "Si seulement je pouvais aller m’envoyer en l’air avec Gabriel, rien que pour la contrarier." Le lendemain matin, je me réveille avant l’aube, déterminée à évacuer les tensions de la veille. Mon footing matinal est une habitude, une échappatoire nécessaire. À ma surprise, Gabriel me rejoint peu après. — Tu es courageuse. Il commence à faire froid, remarque-t-il en ajustant son rythme au mien. — Je n’ai pas le choix, répondis-je, légèrement essoufflée. — Par rapport à ton diabète ? — Oui. Le sport aide beaucoup. Il s’arrête soudain, son expression plus sérieuse. — Concernant hier soir… Je veux m’assurer que cela ne se reproduira plus, dit-il en me fixant. — Je ferai attention, dis-je, confuse. — Non, ce n’est pas ça. Je veux juste que tu cesses de me cacher des choses. — Ce n’est pas possible, rétorqué-je, reprenant ma marche pour éviter son regard. Mais il m’attrape par le bras et me tire doucement contre lui. — Tu me fais perdre la tête, Sarah. J’ai envie de suivre ton rythme, mais ma patience a des limites. — Je sais que tu es patient, j’en suis consciente. Mais je ne peux pas tout te déballer sur moi, pas alors que je ne suis que ta... ta... — Non, je t’interdis de dire ça. Tu n’es pas ce que tu penses être pour moi. — Pourtant, tu me paies, répliqué-je, amère. Il soupire, son regard se durcissant. — Nous avons un contrat. Vois ça comme un travail bien payé, mais ne te rabaisse pas. Cela me fait passer pour un monstre. — Pourquoi as-tu besoin de faire ça ? Tu es beau et riche, je n’arrive pas à comprendre. Il me fixe intensément, sa voix basse et grave résonnant. — Je ne cesserai pas de te le répéter : c’est toi que je veux.
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